Les valeurs humaines, un luxe nécessaire

Dernier ajout : 23 avril 2008.

Les valeurs humaines, un luxe nécessaire [1] « Transmets mon salut aux amis italiens et dis-leur que cet octogénaire s’amuse encore à jouer » me disait Nguyen Khach Vien en août 1992, Nguyen Khach Vien et Sandra en alignant des cubes de couleur, un matériel didactique pour le Centre de psychologie de l’enfant qu’il avait créé en 1989.

La renommée et l’histoire de ce célèbre intellectuel vietnamien contrastaient avec sa silhouette fluette et avec sa façon d’être simple, directe, magnétique. Médecin et homme de lettres, Nguyen Khach Vien a été l’un des personnages les plus en vue du Vietnam révolutionnaire. Fondateur et directeur, avec Huu Ngoc, des Editions en Langues étrangères, qui feront date, et de la revue Etudes Vietnamiennes, il a, par ses écrits diffusés internationalement, contribué à faire connaître au monde entier non seulement les diverses phases de la guerre contre les Américains mais aussi la culture et l’histoire de tout un peuple. A travers ses écrits, l’Occident a connu l’engagement des Vietnamiens dans la reconstruction d’après-guerre, les espoirs du Renouveau et la course du « petit dragon » de l’Asie vers la modernité. Mais surtout, il a connu la littérature vietnamienne, l’une des plus riches et des plus originales du Sud Est asiatique.

Avec le Doi Moi, la politique de renouveau inaugurée en 1986, – me disait Vien – notre littérature s’est ouverte au monde entier et donc à la littérature française, qui reste le modèle des vieilles générations, bien qu’on n’ait pas encore réussi à trouver de suite chez les jeunes écrivains. La prépondérance de la langue anglaise semble aujourd’hui irréversible, mais pourtant la francophonie ne devrait pas devenir une survivance, parlée par les nostalgiques du passé ou enseignée uniquement dans certaines disciplines comme la gestion économique et le droit ; elle ne devrait pas non plus se limiter aux échanges économiques et au tourisme. Il y a un autre type d’échange, qui aujourd’hui est prioritaire. Ni le développement du commerce ni celui du tourisme ne suffisent à garantir l’avènement d’une ère de compréhension, de sympathie, entre les peuples. Les échanges économiques pourront certes en fournir les prémices mais seule une authentique interpénétration culturelle permettra de la fonder durablement. Seuls les « produits culturels » portent la marque d’une spécificité nationale irremplaçable.

Quand il parlait de la culture française, ses yeux se mettaient à briller. Lui, si placide, souriait et expliquait :
- « Quand on a couché avec la France et sa culture, on ne peut pas l’oublier. »

Ce fut pour moi un grand privilège de le rencontrer dans sa petite maison de Hanoi, où mon maître le Professeur Nguyen Van Hoan m’avait accompagnée ; émue, je regardais autour de moi : une pièce débordante de livres. L’impétuosité un peu sans-gêne de ma jeunesse, mon insatiable curiosité, le désir naïf et excessif de comprendre « tout, tout de suite » me faisait poser une grêle de questions. Il m’y encourageait d’un léger sourire. Il m’a interrogée longuement sur sa grande amie, notre maître à tous, nous les « jeunes vietnamologues » en formation, Enrica Colotti Pischet. Ils ne se voyaient plus depuis longtemps, mais il la portait dans son cœur et continuait à suivre l’œuvre qui la passionnait.

En sirotant une tasse de thé vert, il a commencé à me raconter le Vietnam du Doi Moi :
- « Notre pays se trouve aujourd’hui confronté à des exigences nouvelles : avec l’économie de marché, on a fait une place à l’initiative privée. Il faut donc définir la signification de ce changement et comprendre comment on peut le limiter : comment réussir à l’équilibrer, à lui faire contrepoids. Contrepoids, soulignait-il, pas opposition. Comment réussir, par exemple, à préserver l’environnement, à prendre garde à l’éco-système ? »

Pendant que nous bavardions, c’était un va-et-vient continuel d’étudiants et de chercheurs étrangers qui venaient le saluer. « J’essaye de résister au temps. Jusqu’à quand, je ne sais pas. Cela dépend du Ciel » leur répétait-il. Des Japonais, des Français, des Allemands, des Chinois… Pour tous il avait un mot affectueux.
- « L’écart entre les riche et les pauvres devrait être contenu. Il faut agir pour le respect des droits, il faut trouver un juste équilibre entre l’ouverture économique et l’intervention de l’Etat. Au Vietnam aussi, il y a de la corruption, des mafias, tu sais -disait-il avec un sourire ironique. Surtout, dans le respect des principes de 1789, il faut rappeler que la propriété est bien un droit, mais pas un droit sacré. Il est important d’éviter des épisodes comme Tien An Men et Bangkok. Si on y parvient, la partie est gagnée. Les sociétés doivent être définies dans le cadre des institutions qu’elles se sont données ; après la libération nous avons entrepris la lutte pour la démocratisation interne et aujourd’hui il nous faut lutter pour le développement et l’affirmation des valeurs humaines. »

Tel est le but de la « Fondation N.T. », abréviation des mots vietnamiens Nghiên cuu (Etudes) et Tam ly (psychologie)- Centre d’étude de psychologie de l’enfant, organisme créé en 1989 par Nguyen Khach Vien lui-même et un groupe de médecins et d’étudiants vietnamiens, particulièrement actifs dans le domaine des problèmes du développement de l’enfant. Vien en était très fier.

- « Les fondateurs de N.TY.- m’expliquait-il- ne sont ni des utopistes ni des visionnaires. Ils ont une grande expérience dans le champ médical, clinique et aussi socio-politique et savent bien que, quoique l’opinion publique ne voit pas encore dans la psychologie une discipline aussi utile que l’informatique ou l’électronique, ce sont les problèmes sociaux qui influent aujourd’hui sur le développement du pays. Et, en ce moment où il se produit un profond changement, on peut constater qu’il existe des distorsions dans les rapports entre parents et enfants, dans la famille, dans les relations humaines. »

A l’époque, sur une population de 66 millions de personnes [2], 26% étaient des enfants de moins de quatorze ans.
- « Belle promesse pour l’avenir, lourd fardeau pour le présent – commentait Vien. Il n’est pas facile de nourrir une population qui a un taux de croissante de 2,2 par an. La planification est appliquée dans les villes mais pas dans les campagnes où vit 80% de la population. Chez les minorités ethniques comme dans les régions à majorité catholique, les contraceptifs sont ignorés. De plus, la délinquance juvénile, l’alcoolisme et le tabagisme précoces ne sont pas les seules plaies de cette nouvelle société. Néanmoins notre population est travailleuse, fortement scolarisée et elle sait assimiler rapidement les nouvelles technologies ; et le gouvernement est conscient de la gravité des problèmes. Même avec nos moyens limités, il nous faut poursuivre un développement équitable. Faire des avancées dans le champ de l’instruction et de la formation morale des plus jeunes, qui affrontent les sollicitations de la nouvelle mentalité de consommation. Il semble peut-être superflu de s’occuper des consciences, mais il faut prendre conscience des problèmes qui assaillent la sphère sociale et psychologique. »

Le temps a passé mais aujourd’hui, en 2008, les paroles de ce grand homme résonnent encore comme un avertissement.
En janvier 2005, j’ai évoqué le souvenir de Nguyen Kach Vien avec Huu Ngoc Huu Gnoc, qui garde un souvenir précis de son ami. Il m’a montré une feuille de papier toute cornée, deux sentences parallèles écrites de la main de Vien en idéogrammes. C’est un petit poème qui dit : « Ami, oublie un instant les soucis et arrête-toi pour regarder les flocons de neiges qui tombent, lents comme les pétales des fleurs de prunier. »
A l’âge du « socialisme de marché » aussi, il faut s’arrêter pour contempler la beauté. sandra Scagliotti Sandra Scagliotti Logo de Sandra

Notes

[1Rencontre avec Nguyen Kach Vien, Hanoi, août 1992, quand le célèbre intellectuel aujourd’hui disparu esquissait déjà avec lucidité les problèmes aux-quels le Vietnam doit aujourd’hui se confronter.

[2Données du recensement de 1991