Métissage : l’empreinte de l’ « autre pays » - Perspectives No 61

Dernier ajout : 8 août 2008.

Métissage : l’empreinte de l’ « autre pays »

Il n’était pas facile d’être une petite fille métisse, dans une petite ville de France au pied des Pyrénées, dans les années 30. Surtout lorsque le père explique clairement qu’il est venu en France pour ses études, passer son baccalauréat, étudier le droit pour apprendre la législation des Français et les mettre plus facilement hors de l’Indochine ! Ce père n’est pas bien vu dans la famille maternelle ; il ne rencontre sa fille qu’à l’extérieur de la maison, il vient la chercher en classe, il l’emmène au café, au kiosque à musique, au restaurant, au jardin public, en vacances dans les villes thermales des Pyrénées où il monte à cheval, joue au tennis. Elle aime ce père qu’elle admire dans ses costumes de shantung blanc, ses lavallières bleues marines à pois blancs piquées d’une épingle de cravate rutilante de pierres précieuses.

Puis, un jour, il a fallu se séparer, il est reparti en Indochine, où la famille le somme de rentrer. Sa mère ne veut pas partir, elle ne veut pas que son père emmène la petite fille ; la 2ème guerre mondiale est imminente, la Cochinchine est loin, à 3 semaines de bateau de la métropole, le voyage est cher, on ne revient pas facilement … L’entourage, famille, amis tente sans grand succès d’impressionner l’enfant pour lui faire accepter cette séparation en lui décrivant la vie de malheur qui l’attendrait là bas, maladies, fièvres, moustiques, manger du serpent, présence éventuelle d’une marâtre… Le père disparaît de la vie de la petite fille, il y a la guerre, puis les premiers troubles en Cochinchine où il est très engagé politiquement, chef spirituel de la secte bouddhique des Hoa Hao. Mais il reste à jamais gravé dans son cœur et dans sa mémoire.

La jeune fille n’aime pas qu’on l’appelle « la Chinoise », que les autres enfants touchent ses cheveux noirs, sa peau d’abricot, elle ne veut pas être un objet de curiosité : elle veut être comme tout le monde. Pourtant, il y a dans son comportement toutes sortes de petits détails qui trahissent cette hérédité asiatique, son « atavisme », elle n’aime pas les sucreries, elle aime s’asseoir par terre, en tailleur ou sur les talons, elle a ce sourire immuable qui nous énerve parfois chez nos amis vietnamiens lorsqu’il dissimule un désaccord, elle se plait à poser des questions indiscrètes qui nous apparaissent inconvenantes à nous autres occidentaux. Elle décrit son métissage comme une déchirure et une source de tracas permanents. Pourtant, devenue médecin, aujourd’hui à la retraite, elle a mis en route une collaboration avec les hôpitaux du delta du Mékong (berceau des Hoa Hao) et elle est revenue, cinquante ans après, sur les traces de ses ancêtres cochinchinois. Pas de famille (une demi-sœur vit aux Etats-Unis), mais elle retrouve des disciples et la tombe du père, autrefois lieu de pèlerinage et aujourd’hui enclavée dans les constructions nouvelles, quasiment inaccessible. Elle ne se sent pas étrangère au Viet Nam où elle poursuit un programme de coopération. Elle y passe maintenant plusieurs mois par an, s’y habille de la tunique et du pantalon des paysannes, et on la prend…. pour une vietnamienne, on l’accueille comme une fille du delta bien qu’elle ne parle pas la langue, touché par le fait qu’elle soit revenue sur la terre de ses ancêtres si longtemps après, dans ce pays si attaché au culte des ancêtres, au delà de toutes les dissensions historiques, politiques qui ont pu exister.
Ne serait ce pas la paix enfin retrouvée après tant de déchirures ?

Cette hérédité métisse a été si difficile pour celle qui l’a portée que, jusqu’à présent, elle n’avait pas voulu en témoigner et que, même aujourd’hui, elle préfère rester anonyme.
Témoignage recueilli par Anne Hugot Le Goff