Mieux se connaître

Dernier ajout : 26 mai 2011.

Charles Fourniau, Vo Van Sung, Alice Kahn, André Leplat  Vo Van Sung, Alice Kahn, Charles Fourniau, Françoise Direr, André Leplat 1985, Alice Kahn avec Le Duc Tho à la Maison des Centraux de Paris 1957, Alice et Jacques Kahn avec les animateurs de la lutte contre l'analphabétismeÀ lire ou à relire le premier numéro de son bulletin, reproduit ici même, page 23, on trouve confirmation que, pour la jeune Association d’amitié franco-vietnamienne, il convenait en premier lieu de faire mieux
connaître en France le Vietnam, sa civilisation traditionnelle et ses réalisations contemporaines
. Les moyens matériels étaient modestes, quatre feuillets dactylographiés et ronéotés, avec de faibles espoirs
d’avoir accès à la radio ou à la télévision et, bien entendu,
l’Internet n’existait pas à cette époque, même en rêve. Toutefois, le Comité national qui venait d’être élu réunissait la fine fleur des études orientales,
historiens et linguistes, tels Lucien Bianco, Jacques Gernet, Paul Levy, Robert Ruhlmann, Léon Vandermeersch et Jean Chesneaux dont la Contribution à l’histoire de la nation vietnamienne faisait référence,
géographes et ethnologues - Lucien Bernot, Muriel Jean-Brunhes-Delamarre, à l’enthousiasme persuasif, et André Haudricourt, dont le savoir était étourdissant-, des économistes – Henri Bartoli et Charles Bettelheim – travaillant sur le développement, l’agronome René Dumont, qui avait commencé sa carrière au Vietnam, aux côtés de juristes, de médecins et
de l’écrivain Hervé Bazin. D’autres se joindront à l’équipe de départ, que l’on ne saurait citer tous, mais dont certains nous accompagnent encore - Georges Condominas , Philippe Devillers, Pierre-Richard Feray, Yves Lacoste, Philippe Langlet et Le Thanh Khoi – ou viennent de nous quitter, parmi lesquels l’économiste Gérard Destanne de Bernis, qui a tant œuvré pour le lancement du Centre d’information et de documentation sur le Vietnam
contemporain (CID).

Les décennies de guerre
Dans son exposé des motifs, l’AAFV note qu’un effort général s’affirme pour dépasser la guerre froide et que les anciens liens de sujétion entre la France et le Vietnam ont disparu, ce qui devait permettre, estimait-elle, de renforcer les liens d’amitié entre les deux peuples. Elle indique cependant que dans l’ensemble de l’Asie du Sud-Est, la paix est loin d’être assurée et que la France pourrait agir afin de la consolider. En vérité, ce fut là, et pendant de trop longues décennies, l’une des tâches essentielles de l’association : faire connaître la lutte du peuple vietnamien, à l’aide de
son bulletin et de ses publications, parmi lesquelles on citera La question du Sud-Vietnam (1962,) Les accords de Paris et leur violation (1967), Le Front National de Libération du Sud-Vietnam (1968), ou encore La question vietnamienne (1970) et (1972), à la rédaction desquelles
le nom de Charles Fourniau est attaché.

Très tôt, l’AAFV a su expliquer la guerre américaine, suivre son escalade et alerter sur sa nature, avec les opuscules Crimes au Vietnam et La guerre chimique au Vietnam (tous deux parus en 1966), où elle dévoilait déjà le recours massif aux épandages de défoliants toxiques. Des réunions,
des débats et des colloques y étaient consacrés, par exemple sur la guerre chimique, des soirées étaient montées autour de journalistes-témoins, Jean Bertolino, Roger Pic et Madeleine Riffaud, mais la situation en République démocratique du Vietnam n’en était pas oubliée pour autant, avec notamment les conférences de René Dumont sur les coopératives agricoles
(5 juin 1964) et de Charles Bettelheim sur Les perspectives nouvelles de la RDV (10 février 1965).

Le simple fait que l’AAFV comptait dans ses rangs d’éminents spécialistes avait un double effet bénéfique : l’association bénéficiait de leur savoir et, en retour, son action rencontrait, pour ainsi dire naturellement, un public plus large que celui de ses adhérents et de ses amis. L’anachronisme est un risque dont il faut se garder. Il peut paraître aujourd’hui évident que la guerre imposée au peuple vietnamien était injuste, criminelle et qu’elle était vouée à l’échec, mais cette évidence ne s’imposait pas au début de la décennie soixante. La mentalité colonialiste demeurait vivace en France,
les rancœurs perduraient d’avoir perdu l’Indochine, on tressait les louanges du président Kennedy et le déséquilibre des forces paraissait insurmontable, cependant que l’attention de la population était tournée vers d’autres lieux et d’autres questions. Par la suite, lorsque la guerre américaine se trouva placée sous les feux de l’actualité, il y eut une tendance à idéologiser la résistance vietnamienne pour en faire une sorte de norme révolutionnaire. Révolutionnaire, elle l’était en effet, mais aussi nationale, et pas aussi aisément transposable que d’aucuns crurent pouvoir l’affirmer. De ces glissements, l’AAFV a su se garder. À la charnière des années 1970 et 1980, lorsque le Vietnam répliqua aux attaques des Khmers rouges et renversa le régime de Pol Pot, pour se retrouver soumis à l’embargo de la communauté internationale, renié par certains de ses anciens thuriféraires et vilipendé à cause du départ des boat people, l’association fit montre de sang-froid et de patience, aidée en cela par les analyses internationales de Philippe Devillers, dont la pertinence me frappe encore deux décennies plus tard.

La guerre finira un jour

Je ne sais à quand remonte cette soirée organisée par l’AAFV autour de Kim
Van Khieu, sans doute au 16 février 1966, comme l’indiquent les registres. La salle était comble, peut-être deux cents personnes, et aux exposés scientifiques firent suite des passages du poème lus en français (Édith Scob était-elle la récitante, comme veut le retenir ma mémoire ?) et chantés en vietnamien. À la demande de Charles Fourniau, j’en fis le compte rendu, qui parut en brève dans un quotidien du matin dont je devins plus tard, pendant quatre ans, le correspondant en Asie du nord-est. Ce souvenir personnel n’est évoqué que pour souligner un point essentiel : aux yeux de l’AAFV, la résistance du Vietnam s’enracinait dans l’histoire longue et les cultures de ses peuples. L’association participa donc, en 1970, à l’exposition consacrée à Nguyen Trai, le grand stratège, poète et lettré du XVe siècle, édita en 1969 une traduction des Carnets de prison du président Ho Chi Minh et, en 1974, un recueil de cent recettes vietnamiennes, publié sous le titre Chant du riz pilé. Alice Kahn et Janine
Toroni multiplièrent les efforts pour faire connaître la littérature contemporaine, à laquelle les éditeurs français restèrent sourds bien longtemps, action dont on ne saurait séparer les ouvrages de Françoise
Corrèze ni les traductions de poètes, To Huu en premier lieu, à laquelle se consacrait Mireille Gansel, ni non plus l’oeuvre littéraire d’Yveline Féray. Pendant la décennie 1990, une collaboration fructueuse fut établie avec l’Association française des amis de l’Orient (AFAO), grâce à l’impulsion de Mme Françoise Chappuis, projection de films, journée sur la culture vietnamienne, musique traditionnelle, sous la conduite irremplaçable du professeur Trân Van Khé, manifestations qui se déroulaient dans l’auditorium du musée Guimet de Paris.

La paix revenue et la « pensée nouvelle » suivant son cours, bien des choses ont changé. La publication de l’ouvrage collectif Vietnam, l’histoire, la terre, les hommes, sous la direction d’Alain Ruscio, en présenta
un premier état des lieux. Depuis, de nouvelles générations de chercheurs sont apparues en France, les maisons d’édition s’intéressent davantage au
Vietnam, des films vietnamiens parviennent parfois jusqu’à nos écrans, le
Vietnam dispose de moyens qui lui permettent de se faire un peu mieux entendre et voir, comme le prouve l’ouverture d’un centre culturel à Paris, au début de 2010, tandis que les comités locaux de l’association fondent
leurs activités sur la connaissance du peuple ami, à travers des cours de cuisine et de langue, l’organisation de voyages solidaires, la tenue de conférences ou d’expositions, et qu’en Ile de France, un cycle de manifestations culturelles est entretenu, en collaboration avec le CID et l’Union générale des Vietnamiens de France. Trois autres axes furent poursuivis ces dernières décennies. Celui, plus ancien des colloques et des tables rondes, dont plusieurs furent consacrés aux relations
franco-vietnamiennes (1984, 1987, 1988, 1991, 1993) et à la francophonie (colloque en deux temps, le Vietnam et la France dans l’espace francophone de 1997). Parallèlement, ces rencontres cherchèrent à
étudier, de façon aussi scientifique et complète que possible, les questions essentielles auxquels le Vietnam est confronté aujourd’hui et on peut dire que l’AAFV ne s’est pas trompée en choisissant comme premiers thèmes L’agriculture et la paysannerie vietnamiennes aujourd’hui (1999) et Le Vietnam et la mer (2000), ce dernier étant relié, sans cependant s’y confondre, à la question des archipels de la mer Orientale, éclairée par l’ouvrage du professeur Monique Chemillier-Gendreau , La souveraineté sur les archipels Paracels et Spratleys (1996). Le deuxième
axe est une résurgence de l’action menée pendant la guerre américaine, puisqu’il s’agit de l’Agent orange dont Marie-Hélène Lavallard traite dans ce numéro spécial. Francis Gendreau et Marie-Claude Lecuyer,
alors président et trésorière nationale de l’AAFV furent la cheville ouvrière du colloque de 2005 organisé au Sénat et de la publication d’un ouvrage qui
fait autorité, au-delà des frontières de l’hexagone. Qu’ils en soient remerciés tous deux !

Les relations entre la France et le Vietnam se sont en quelque sorte normalisées et les échanges de toutes sortes se sont densifiés. Ils demeurent cependant au-dessous des possibilités, la France étant descendue au 17e rang des partenaires commerciaux du Vietnam. Aussi, et c’est là le troisième axe, l’AAFV cherche-t-elle à infléchir la courbe en se rapprochant des décideurs économiques, chambres de commerce
et d’industrie, entreprises publiques et privées, représentants de l’État, élus des collectivités territoriales, associations et cercles, tel celui des Amitiés France- Vietnam constitué autour du sénateur Jacques Oudin. Dans le passé déjà, l’AAFV avait travaillé avec la Chambre de commerce asiatique dans le cadre de ses colloques consacrés aux relations bilatérales.

Aujourd’hui, les partenaires sont plus nombreux, et la tâche plus urgente encore : ouvrages de Philippe Delalande, membre de notre comité national
- Le Vietnam face à l’avenir (2000) et Vietnam, dragon en puissance (2007) -, colloque Ombres et lumières sur le Vietnam actuel de 2002, dont les travaux furent réunis en un livre publié l’année suivante, journées du
5 mai 2010 à Paris et du 7 avril 2011 à Lyon, dont les succès prouvent que nous faisons œuvre utile. Mieux on se connaît, plus on s’apprécie et plus il y
a à connaître et, comme le monde est en mouvement et comme le Vietnam n’est pas en reste, il nous faut poursuivre sur la voie tracée par les fondateurs clairvoyants de notre association. Étudier, étudier encore.
Connaître et faire mieux connaître.
Patrice Jorland

Portfolio

  • Raymond Aubrac en 2010 à la Conférence Internationale sur Ho Chi (...)
  • Hanoi
  • Dak Lac
  • Le petit lac à hanoi
  • Alain Ruscio
  • Philippe Devillers, 27 janvier 2003
  • Henri martin
  • Charles Fourniau et Tran Van Khé
  • Un Comité national
  • Sud Vietnam
  • Gil Chaubon Cevran
  • Jacques Maitre
  • en aterrissant à Hanoi
  • Madeleine Riffaud
  • Isabelle Capek en 2000
  • P. Devillers et P. Langlet au XIè Congrès de l'AAFV