Mon séjour en République Démocratique du Vietnam (1967-1972)

Dernier ajout : 26 mai 2011.

C’est par une belle matinée de juillet 1967 que des amis sont venus me chercher à mon domicile, en voiture, pour me rendre à l’aéroport d’Orly. Un avion m’a transporté à l’aéroport de Prague pour une nuit. Le lendemain,
des amis vietnamiens sont venus me chercher pour prendre un nouvel avion pour Moscou, d’où un Tupolev 104 m’a récupéré pour Pékin en pleine révolution culturelle. Après un repas luxueux, trop abondant pour mon estomac, j’ai essayé d’aller prendre l’air. Hélas, deux gaillards peu accommodants m’ont saisi par les bras, m’indiquant en chinois qu’il était interdit aux étrangers de sortir. Les camions transportant des « manifestants » hurlant des slogans et tapant sur des tambours m’ont empêché de fermer l’oeil de la nuit.

Le lendemain, des Vietnamiens sont venus me prendre pour l’aéroport, direction Nanning. Un bimoteur chinois m’a ensuite emmené à Gia Lâm,
aéroport de Hanoi, où il faisait très chaud et humide. Le coassement assourdissant des crapauds-buffles, trouait la nuit. Arrivé à mon hôtel de Kim Liên, j’ai décidé d’aller faire un tour dans la capitale faiblement éclairée et me suis perdu. Mes connaissances approximatives du vietnamien m’ont permis d’être raccompagné à mon hôtel composé de plusieurs bâtiments.
Le lendemain, Théo Ronco, correspondant de « l’Humanité » à Hanoi est venu me réveiller à ce qui me paraissait être une heure bien matinale. Nous avons parlé longuement et il m’a conseillé de m’inscrire à la Délégation de la République française où j’ai été enregistré. Je suis ressorti
dans une avenue. Il y avait d’innombrables vélos portant de gracieuses jeunes filles, assises en amazone, des camions militaires roulant à vive allure et de rares voitures officielles. La chaussée était très abimée.
Je suis retourné à mon hôtel où séjournaient des spécialistes soviétiques, civils et militaires. Devant ma chambre m’attendaient des chevronnés de la langue française, car je devais travailler en tant que correcteur-traducteur
de la revue « Journal du Vietnam » en français, ma langue maternelle…

Plus tard, j’enseignerai le français à l’Institut des langues étrangères près le Ministère des Affaires étrangères. On m’a laissé un bon mois de répit avant que je ne commence mon travail. Au Vietnam, il y a deux saisons : la saison des pluies, souvent violentes, inondant les rues, vous confinant chez vous. Dehors, les garçons en profitent pour nager, côtoyés par les rats. Suit une chaleur moite, écrasante. Ce mois de répit écoulé, mes collaborateurs toujours sur la brèche, me rappelant le bon vieux système D français.
Dans les débuts, c’était assez dur de s’en tirer. Il était pour moi impérieux de faire progresser ma connaissance du vietnamien. Il était important d’améliorer mon emploi du temps. J’ai été conduit au siège de la revue
où s’affairaient les traducteurs de français, russe, espagnol et chinois. Peu de temps après, on m’apportait mon travail à domicile, car les alertes annonçant les bombardements devenaient de plus en plus fréquentes.
Constatant que les Soviétiques ne descendaient pas dans les abris, je fis de
même et scrutais le ciel de mon balcon. Je me souviens, moi petit Français et fier de l’être, de discussions âpres dans la langue de Molière.
Le centre était abondamment pourvu de dictionnaires, des plus gros aux plus minables, des plus anciens aux plus récents. Cependant, je n’étais pas venu à Hanoi pour cela. La langue et la littérature vietnamiennes
m’intéressaient prodigieusement.
Cette langue, je l’apprenais sous toutes ses formes dans la rue où régnaient des enfants, des gamins hardis, curieux de tout, respectant cependant les ba không : không nghe, không thây, không biêt, les trois non : rien entendu, rien vu, rien su. Me voyant déambuler dans la rue, ces gavroches criaient Liên xô (soviétique), très vite transformé en Tây
(Occidental c’est-à-dire Français). Le vietnamien du Nord comporte six tons, autorisant diverses interprétations du terme que je n’oserais traduire. Ces gosses téméraires et souvent grossiers m’apprendront beaucoup des
termes que je n’aurais pas trouvés dans un dictionnaire si volumineux eût-il été. Les fillettes étaient plus discrètes et polies, mais leur langue n’en n’était pas moins verte. Le tout ponctué d’un sourire, ce sourire vietnamien que je ne peux oublier. toutefois ravis d’entendre ce jeune Tây parler leur
vietnamien. Mes cinq années au Vietnam seront l’occasion de multiples rencontres, sans toutefois qu’un seul công an, ou policier, ne me demande mes papiers.

La première alerte a eu lieu l’après-midi de ma visite au temple du lac de l’Épée restituée. Je ne constatais aucun affolement, chacun range son vélo
qu’il garde à l’oeil. On ne sait jamais ! Il y a des voleurs à Hanoi. C’est la guerre avec son cortège de privations et de pertes trop lourdes. La foule en a repéré un et ne tarde pas à le lyncher, seule la police a pu le sauver… Personnellement, je dois avouer qu’au cours de ces cinq années, on ne m’a
pas volé le plus petit sou, ni ma montre, ni mon stylo. De plus, nonobstant la guerre et les privations, les enfants vietnamiens
étaient scolarisés, savaient lire et écrire, et surtout étaient remarquables
en mathématique. Le culte du lettré est sacro-saint et celui qui sait préfère
se taire. Les bombardements s’intensifiant, la population de la ville était réduite au minimum. Elle était envoyée en dispersion ou sơ tán. Je me rappelle de ces matinées sur le pas de l’hôtel Hoàn Kiếm quand de jeunes soldats blessés me demandaient où était l’hôpital 108 (l’hôpital militaire), non loin du Fleuve Rouge qui ceinture la capitale. Durant cette guerre de bombardements, les victimes civiles seront très nombreuses, environs trois millions et un million de militaires. Ces horreurs ont été vécues par un peuple stoïque, utilisant toutes sortes d’armes, surtout chinoises et soviétiques. Je revois encore ces couples d’amoureux, les jeunes filles en amazone, qui roulaient tranquillement pendant les alertes. Ce calme
et cette efficacité vietnamienne m’ont appris à être
moi-même. Mon fils aîné a vu le jour à Hanoi le
17 juin 1971…
Antoine Dauphin