Musée de Grenoble-Legs du général de Beylié (1849 -1910)

Dernier ajout : 18 juillet 2010.

Le général de Beylié (1849 -1910),
qui effectua toute sa carrière militaire dans « les Colonies » et particulièrement en Indochine, était avant tout un passionné d’archéologie. Auteur d’un livre sur l’Habitation byzantine, il participa à des fouilles en Algérie, Mésopotamie, Birmanie, mais s’est surtout illustré par ses efforts pour préserver les sites d’Angkor et de Banteai Chmar ; il est d’ailleurs à l’origine des premiers documents cinématographiques sur Angkor. Il avait entrepris une étude sur l’évolution de l’art indochinois au moment de sa disparition dans un naufrage au milieu des rapides du Mékong à Louang Prabang. Il était membre de la commission archéologique de l’Indochine et de l’école française d’Extrême Orient. Il a légué toutes ses collections, dont de nombreuses pièces indochinoises, à sa ville de Grenoble.

- C’est ce legs qui est exposé du 3 juillet 2010 au 9 janvier 2011 au musée de Grenoble.

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Ce bon Général de Beylié : exposition au musée de Grenoble

Bon, soyons clair : c’était un militaire, aimant son métier, et nul doute qu’il n’ait eu aucun état d’âme en zigouillant du Tonkinois. Cette mise au point étant faite –quel singulier, quel extraordinaire bonhomme que ce grand mécène du musée de Grenoble, né en 1849 ! Sans doute eut il une éducation exceptionnelle ; sa mère était musicienne ; il rencontra Vincent d’Indy ; il lit beaucoup. Son père est président d’une société d’art, et le dimanche, le petit Léon va au musée.

Toute sa vie, il n’aura de cesse de l’enrichir, « son » musée, dont il réalisera d’ailleurs les premiers catalogues. La seule passion de ce vieux garçon invétéré : acheter, acheter des objets d’art ou exotiques, pour lui-même ou pour ce cher musée. Pour celui-ci : quatre Zurbaran ( !), et le plus ancien objet du musée, un panneau sur bois du XIIIe siècle attribué à Jacopo Torriti. Ces objets, il les commente (il fait d’ailleurs une claire distinction entre les objets « à exposer » et ceux « à contempler chez soi »).
Ces commentaires qui sont présentés à côté des toiles valent le coup. Ils témoignent d’un œil acéré volontiers moqueur. Il achète bon marché une toile de Millet qu’il trouve très moche (c’est bien vrai) mais, dit-il, fort curieuse comme document. Il n’hésite pas à se prononcer sur l’authenticité d’une œuvre. Et ses achats témoignent aussi de l’originalité de sa personnalité, comme en témoigne cet étonnant lavis japonais « bataille de squelettes », si éloigné de l’art japonais courant.

Il choisit la peu prestigieuse infanterie de marine, par goût des voyages, car à côté de sa carrière militaire, notre général se passionne pour l’archéologie et l’ethnologie. Il voyage tous azimuts ! Il publie un livre sur « L’habitation byzantine ». Il participe à des fouilles en Birmanie, et, surtout, à Angkor.
Mais c’est surtout au Tonkin que sa folie collectionneuse va vraiment se déployer ; au moment de sa mort en 1910, due à un chavirage dans les rapides du Mékong, il s’apprêtait à écrire un livre sur l’art indochinois. Il dessine ! Tout ce qu’il voit, tout ce qui lui plait, il le dessine ! Un grand nombre de ces dessins sont reproduits sur les murs de l’expo, et permettent d’apprécier le coup de patte alerte du Général. Il ne pille rien, tout ce qui lui plait, après l’avoir dessiné, il le fait recopier, de très beaux meubles par exemple, ainsi que des statues découvertes dans des pagodes –avec là encore un goût pour des pièces assez curieuses. Et puis il achète énormément sur les marchés, sur celui de Hanoï en particulier, brûles parfum, petits personnages en bois coloré d’art populaire, agissant bien plus en ethnologue qu’en amateur d’art. Une des salles d’exposition s’appelle d’ailleurs « bibelotage ».

Il est vrai que, pour le spécialiste d’art d’extrême orient, il y a peu de très belles pièces originales, à part quelques céladons et porcelaines chinois, et de superbes vases meiji japonais.

Cette exposition, c’est avant tout la redécouverte d’un homme hors du commun, qui semble avoir vécu mille vies ; je crois qu’un livre est en préparation, et ce ne serait que justice, même si le seul catalogue suffit déjà à vous faire écarquiller les yeux. Mon, je suis fascinée par ce petit homme rougeaud, esprit curieux et infatigable, et si vous passez par Grenoble, pour sûr, il faut partir à sa découverte. AHLG


 suite provisoire


 Les circonstances de la mort du Général de Beylié le 15 juillet 1910 dans le naufrage du Lagrandière ajoutent une touche de mystère à cette existence bien remplie.

Dans la soirée du 14, le Lagrandière, surnommé Kampane Nhai (bateau colossal) par les Laotiens qui n’avaient jamais vu ce genre d’embarcation, accosté au débarcadère Tha Heua Mé, fut discrètement chargé de sa cargaison, constituée de statues de Bouddha et objets d’art sacrés récupérés dans les pagodes de Luang Prabang et des environs. Malgré l’avis contraire du capitaine, le résident français de Luang Prabang fit appareiller le "Lagrandière" dans la nuit du 14 au 15 juillet vers 4 heure du matin.
En début de matinée le bâtiment pris dans des remous heurta un rocher et coula avec sa cargaison et tout son équipage constitué de français et de matelots annamites (il n’y avait pas le pilote laotien qui était habituellement sur ce bâtiment). Le naufrage eut lieu dans les rapides de Keng Luang, à une soixantaine de kilomètres de Luang Prabang, entraînant la disparition du docteur Rouffiandis, du général de Beylé ainsi que d’autres français, et de l’équipage. Après ce naufrage il n’y eut plus de vapeur en service sur le Mékong.

Malgré des tentatives de récupérations, les statues de Bouddha en bronze reposent toujours au fond de la mère des fleuves par 70 m de profondeur. Reportons nous aux mémoires de Houmphanh Saignasith : les trésors des stupas sont gardés par des anges qui veillent à ce que personne ne vienne se les approprier, et assurent un sort tragique aux impies ; les plongeurs laotiens qui tentèrent de récupérer les objets connurent tous des fins prématurées.

Quelques années plus tard, le prince Tiao Ounkhan, cousin du roi, monta une expédition à laquelle participaient l’attaché militaire de l’ambassade britannique et un jeune ingénieur chinois. Après une première reconnaissance des lieux, l’équipe reprit un avion de ligne de la Royal Air Laos… qui s’écrasa dans le Mékong non loin du lieu du naufrage du Lagrandière ! Reconnaissez que ça vaut largement la malédiction de Toutankhamon….

Donc, lorsque les génies du fleuve voudront rendre ces objets, ils réapparaîtront comme par magie…. Le National Geographic vient de diffuser un reportage de 55 mn sur l’expédition qu’ils ont financé pour retrouver l’épave et ses trésors (ils ne sont pas superstitieux….). Ils ont localisé le bateau mais celui-ci est recouvert d’une épaisse couche de sable. Par ailleurs, l’émission faut pas rêver, dans un récent reportage sur le Laos, a montré le monument érigé après le naufrage en l’honneur du général.

Un grand merci à Frédéric Géhin, qui nous a fait connaître les circonstances de la disparition de Léon de Beylié, et nous a transmis les documents (les mémoires des laotiens Phagna Hiranya Phithack et Houmphanh Saignasith) qui nous ont permis de la replacer dans son contexte religieux