Ne le brûlez pas

Dernier ajout : 4 mai 2010.

« Ne le brûlez pas » : un film, une époque

La révélation du journal d’Anne Franck dans les années 50 du siècle dernier a bouleversé les hommes et les femmes de conscience du monde entier. Rien qu’en France, le Livre poche en a distribué 3.418.000 exemplaires entre 1958 et 2002.

Toutes proportions gardées, la publication en 2005 du Journal de la doctoresse Dang Thuy Tram, morte en service en sa vingt-huitième année en pleine guerre américaine, a de même causé un grand émoi au Vietnam. Au bout d’une dizaine de mois, 400.000 exemplaires ont été écoulés, chiffre remarquable pour un pays pauvre à peine sorti de la guerre, plutôt soucieux de satisfaire à besoins matériels que de lecture. Sans doute, l’œuvre traduite en anglais sous le titre de « La nuit dernière, j’ai rêvé de la paix » doit faire réfléchir pas mal de lecteurs étrangers. D’autant plus que les circonstances du sauvetage et de la sauvegarde du manuscrit original défient le roman de fiction.

Dang Thuy Tram est née en 1942 dans une famille d’intellectuels de Hanoi. Le père chirurgien et la mère pharmacienne ont servi la résistance nationale au cours des deux guerres d’Indochine. Sortie de l’Ecole supérieure de médecine en 1966, alors que le pays est divisé en deux après les Accords de Genève de 1954, elle s’engagea dans un corps de volontaires infiltrés dans le Sud pour aider les forces populaires en lutte contre l’occupation américaine qui soutenait le régime saigonais. Elle fut affectée au district de Duc Pho, province de Quang Ngai, site de combats acharnés, ratissé sans répit et cruellement par air et par terre par l’USAF et les forces saigonais. Responsable d’une antenne chirurgicale, elle a fait preuve d’une bravoure exemplaire et d’une efficience extraordinaire. En 1970, lors d’une attaque surprise américaine, aéroportée, elle a rendu son dernier souffle à son poste. Dans les décombres fumantes de son hôpital rasé par les bombes et les obus, Frederic Whitehurst, officier du S.R militaire mit la main sur le journal de Dang Thuy Tram. Il allait le jeter au feu quand son subordonné, le sergent vietnamien Nguyen Trung Hieu qui en avait lu les premières pages, l’arrêta pour lui dire : « Ne brûle pas ! Il y a du feu dedans. » L’Américain acquiesça, garda le document dont la traduction devait secouer fortement sa conscience. Il n’aura l’occasion de le rendre à la famille de Dang Thuy Tram que trente-cinq ans après.

Dans son journal, Dang Thuy Tram note au jour le jour ses pensées et sentiments au sujet de ses blessées, de sa famille et de la société, les faits d’une vie quotidienne constamment menacée par la mort, les dures épreuves auquel un hôpital rudimentaire de la guérilla doit faire face : insuffisance de personnel sanitaire, rareté des médicaments, affluence des blessées, opération chirurgicale parfois sans anesthésique, évacuation incessante pour échapper à la chasse de l’ennemi.

Comment se fait-il que son journal soit devenu l’objet du film : « Ne brûle pas ! » du réalisateur et scénariste Dang Nhat Minh ?

C’est par pur hasard, nous répond-il. La lecture des mémoires et l’histoire extraordinaire de leur survie m’ont fortement ému. Elles m’ont rappelé la mort tragique et héroïque de mon père, le docteur Dang Van Ngu, fameux spécialiste du paludisme, qui est tombé aussi dans le Sud quand il organisait la lutte anti-paludéenne dans une région libérée. Je me suis dit que j’avais une dette morale à payer. Mais c’est l’odyssée transpacifique et émouvante du journal qui m’a décidé à mettre la main à la pâte. Obsédé par le sujet, j’ai travaillé jour et nuit pour achever le scénario, ébauche qui devait être remaniée maintes fois. Je ne pensais pas trouver l’occasion de le réaliser quand un jour un coup de téléphone du Département du cinéma m’avisa que le Ministère de la Culture était en train de choisir un scénario pour un film sur Dang Thuy Tram. J’ai envoyé mon manuscrit. Il fut accepté par le jury. La réalisation du film fut confiée au studio de l’Association des cinéastes vietnamiens.

Dang Nhat Minh qui a dépassé le cap des soixante-dix ans est un cinéaste chevronné, dont un film figure dans le palmarès des 18 meilleurs films d’Asie d’après la sélection de CNN.
Le tiers du tournage du film s’est effectué aux Etats-Unis. Fin octobre 2008, il commença par capter les couleurs splendides de l’automne Nord-Carolinien. Le choix des acteurs se fit au New Jersey et à New York City. Il s’agissait de choisir 7 parmi 240 candidats. La video casting et les photos furent transmises par Internet à Hanoi. La sonorisation eut lieu à Bangkok.

Dang Nhat Minh se confie : « Sur quinze films que j’ai réalisés, deux seulement sont des films de guerre, celui-ci et un autre sur Hanoi au début de la guerre franco-vietnamienne, hiver 1946. La guerre ne m’intéresse pas, ce qui m’intéresse, c’est le sort de l’homme, de l’homme vietnamien, lié à la guerre, directement ou indirectement. Point n’est étonnant puisque notre peuple a vécu la plus longue guerre du siècle dernier. Je voudrais fait un film de guerre pour parler de paix en filigrane. »

Pendant les années de lutte armée, les films de guerre vietnamiens étaient des chants épiques à la gloire des combattants. Il est naturel qu’il faille mobiliser le peuple tout entier pour la lutte pour défendre l’indépendance reconquise après près d’un siècle de colonisation. Depuis la fin de la guerre, certains ont commencé à évoquer l’autre visage de la guerre, les souffrances, les problèmes de l’individu et de la société qu’elle engendre.

« Ne brûle pas ! » de Dang Nhat Minh se situe à part entre ces deux tendances. L’auteur ne veut pas faire un film documentaire ou simplement biographique du genre épique. Son film de fiction combine le Journal de Dang Thuy Tram avec ses vicissitudes, liant le sort des protagonistes des deux bords de l’Océan pour donner à l’oeuvre une dimension profondément humaine et universelle. C’est le feu qui constitue le leitmotiv du film : feu destructeur de la guerre, feu de l’amour et du sacrifice, feu de conscience qui réchauffe tous les coeurs.

L’action est assez simple et suit de près la réalité. En 1970, au cours d’un ratissage aéroporté contre un hôpital de campagne VC, le sergent interprète sagonais Huan remet à Fred, officier S.R le journal de la doctoresse Thuy, lui disant ne pas le brûler parce qu’il y a du feu dedans. Par la suite, Fred est bouleversé en y découvrant une âme pure et héroïque. Il révise son opinion sur la guerre du Vietnam où l’on massacre la population innocente. Il fait part de sa conversion à sa famille qui finit par épouser ses idées. Sur le conseil de sa mère, Fred cherche à rendre le journal à la mère de la victime pour qu’il cesse de lui brûler la conscience. Il lui faut trente-cinq ans pour remplir cette mission.

Dans « Ne brûle pas ! », il est naturel que la jeune doctoresse Thuy reste le personnage central.
Dang Nhat Minh fait ressortir en premier lieu ses qualités de médecin soignant les blessés comme une mère, assistant les moribonds comme un prêtre, se dévouant corps et âme pour assurer la sécurité et le ravitaillement d’une antenne dépourvue de tout. Elle trouve du temps pour chanter une chanson nostalgique au chevet d’un patient très malade, sur la prière de ce dernier. Elle promet, les larmes aux yeux, de transmettre pour un agonisant sa lettre à sa mère.
Face à la souffrance et à la mort quotidiennes, Thuy désire ardemment la paix : « Comme elle est atroce, la guerre. Ce matin, on m’a amené un combattant napalmisé, le corps enfumant ! » Elle se promet de faire son possible pour diminuer la douleur physique et morale de ses blessés : « O mère, si ta fille doit tomber pour la victoire de demain, ne verse pas trop de larmes, soit fière parce que j’ai vécu dignement. Chacun ne meurt qu’une fois. »

Le souvenir d’un premier amour déçu ne flotte que vaguement dans sa mémoire. Elle pense chaque jour à ses malades et à sa famille : « La pluie ne cesse de tomber. Une pluie froide, qui fait songer aux réunions familiales intimes. Puissé-je avoir des ailes pour m’envoler vers notre douillette maison, rue Lo Duc, revoir papa maman, frère et soeur, prendre un repas frugal et dormir d’un sommeil tranquille bien au chaud. La nuit dernière, j’ai rêvé de la paix. » Bien que sentimentale, Thuy ne manque pas de caractère. Un cadre politique de l’hôpital, imbu de maoïsme lui reproche de garder une mentalité petite bourgeoise. « Je voudrais rester petit bourgeois, comme je l’ai été, au lieu d’être simpliste comme la paysans. » Sa nature aimante, faite pour le dévouement et le sacrifice, s’exprime dans ses vers favoris :
« Y-aurait-t-il une âme sœur qui comprenne,
que l’amour m’a portée sur ses ailes inlassables ? »

Cette flamme d’amour gagne Fred et sa famille, ouvrant la voie à la réconciliation. Le soldat américain déclare à sa mère : « Elle n’est plus mon ennemie. D’ailleurs, elle n’est plus en ce monde. Elle m’a bienfaitrice. Elle m’a fait comprendre ce qu’est l’amour de l’homme. »

Le journal de Dang Thuy Tram évoque « La bouteille à la mer » du poète français Vigny : comme le navire va sombrer, le capitaine enferme ses découvertes dans une bouteille qu’il jette à la mer, la bouteille recueillie bien longtemps après par un pêcheur. » C’est Fred qui a recueilli le journal-bouteille de Dang Thuy Tram avec son triple message : Amour - Paix - Réconciliation.

Comme « Gone with the wind », le film « Ne brûle pas ! » reflète une époque de l’histoire nationale. Il nous fait revivre la première époque de l’histoire contemporaine du Vietnam, les trente ans de révolution et de guerres, de 1945 à 1975, puisque c’est le même esprit qui anime les générations de Vietnamiens des deux guerres pour l’indépendance.

Huu Ngoc