Monsieur le Paresseux-Yveline Féray

Dernier ajout : 5 janvier 2012.

Yveline FÉRAY
Monsieur le Paresseux

Collection Vietnam
372 pages / 8,00 € / ISBN : 2.8097.0301.6
Bibliothèque idéale

L’œuvre d’Yveline Féray témoigne d’une double appartenance, la conteuse et romancière intimement bretonne s’étant remarquablement approprié la culture asiatique, cambodgienne et vietnamienne, en particulier.
Répondant en 1982 à la sollicitation de son éditeur Julliard qui voulait publier un grand roman historique sur le Vietnam et la Chine du XVème siècle, elle entama six années de recherche en totale immersion au Vietnam et publia Dix Mille Printemps, œuvre si estimée au Vietnam qu’elle a été traduite en vietnamien en 1997 et est sans cesse rééditée...
Monsieur le Paresseux, rédigé en 2000 et passé cette année en poche chez Philippe Picquier est le dernier roman de ce qu’Yveline Féray appelle son « cycle de l’Est ».

Monsieur le Paresseux (en vietnamien Lan Ong) nous plonge dans le Vietnam de la fin du XVIIIème siècle. Le surnom du personnage éponyme est celui de Lê Huu Trac, Grand Maître des Médecines ayant réellement exercé auprès du Seigneur Trinh Sâm à Thang Hoa (Hanoï). La période historique est particulièrement troublée, nous sommes à la veille d’un changement de dynastie et les intrigues de Cour se multiplient, d’autant que le jeune Prince héritier, le fils d’une concubine, souffre d’une maladie mystérieuse.

Le médecin taoiste Lê Huu Trac est un sage, adepte du non-agir. Il n’aime rien tant que rêver et poursuivre ses recherches médicales, soigner les gens de tous les jours, écrire de la poésie et boire du bon vin au fond de sa Province.

Aussi est-ce pour lui le pire des malheurs que de se voir convoqué à la Cour et de s’entendre intimer l’ordre, sous peine de mort et de destruction de toute sa maisonnée, de guérir le jeune Prince, enfant étrange, confiné dans l’obscurité de sa chambre, livré à l’incompétence sournoise des médecins officiels, et peut-être pourtant plus libre qu’il ne paraît….
Le roman, en sept épisodes et un épilogue, montre le très hasardeux et dangereux cheminement qu’avec le soutien de ses disciples fidèles et astucieux accomplit « Monsieur le Paresseux » au milieu des intrigues de Cour. Il fait surtout partager au lecteur l’entente subtile qui va s’établir entre le Maître savant et le petit Prince si jeune et si vieux à la fois …
Mais, si le désir de savoir ce qu’il adviendra du « héros » paisible, perdu dans le labyrinthe du Palais au propre comme au figuré, est un excellent motif pour « dévorer » le roman d’Yveline Féray, d’autres nombreuses raisons de l’apprécier existent dont on soulignera ici quelques unes.

Monsieur le Paresseux est un roman historique, c’est dire que si la romancière s’inspire de deux pages de la Relation d’un voyage à la Capitale rédigé en son temps par le véritable Lê Huu Trac, elle invente et construit entre le vieux Maître et le jeune Prince à l’étrange sagesse une relation imaginaire, poétique, mystérieuse. Fiction, l’œuvre re-présente (= présente sous une autre forme que le réel, à travers l’art de l’écriture) toute une société, des moeurs, et peint pour l’imagination des lecteurs ce que Flaubert appelait « les fonds » : des décors pittoresques et des personnages secondaires, truculents ou touchants qui les peuplent, les animent.
La langue poétique d’Yveline Féray sait ressusciter un monde ancien sans « exotisme » déplacé, et suggère finement la complexité des relations humaines

La fable est « ouverte » et la vie rendue au passé interroge aussi le présent. Dans la lutte du Maître contre la mort se lisent les liens que la médecine sino-vietnamienne établit entre l’homme et le cosmos et toute une philosophie de l’Humain qui doit susciter la réflexion des lecteurs d’aujourd’hui, tandis que, dans ce Vietnam du XVIIIème siècle finissant, passent des silhouettes de Français : marchands, missionnaires, savants, et que la question du pouvoir, dans toutes ses dimensions, est posée à tous les instants du récit…

Comme le rapporte Yveline Féray dans sa préface, Lê Huu Trac voyait dans la médecine « un art humain ». N’est-ce pas aussi ce qu’est un bon roman si l’on donne à ces mots tout leur sens ?
Monsieur le Paresseux est un bon roman. Françoise Paradis