Philip J. Griffiths

Dernier ajout : 23 juillet 2008.

Nous apprenons avec beaucoup de tristesse la disparition le 19 mars dernier du photojournaliste d’origine galloise, Philip Jones Griffiths.

Né en 1936, Griffiths commença la photo à temps partiel pour le Manchester Guardian avant de devenir photographe free-lance à temps plein en 1961 pour le London Observer. Il couvrit la guerre d’Algérie en 1962, fut basé en Afrique centrale quelques années. Il commença à photographier le commencement de la guerre du Vietnam en 1966. Son livre "Vietnam Inc", sorti en 1971, contribua au retournement de l’opinion publique américaine et devint LA référence en matière de livre de photojournalisme.

En 1980, il s’installa à New York pour assurer pendant 5 ans la présidence de la prestigieuse agence photographique Magnum.
Mais il n’avait pas oublié le Vietnam pour autant, pendant plus de 20 ans il y retourna pour photographier les victimes de l’Agent Orange, le tristement célèbre défoliant contenant de la dioxine utilisé pendant la guerre.
Son livre "Agent Orange in Vietnam, Collatéral Damage" parut en 2003 aux éditions Trolley, Londres.

Je me rappelle la simplicité de l’homme, il m’avait donné de ses nouvelles pendant le festival de photo d’Angkor le 24 décembre 2006 exactement (alors que je ne le connaissais pas vraiment) et me disait qu’il avait dû aller aux urgences en Thaïlande.
A l’époque, cela m’avait ému, que ce grand photographe, le soir de Noël, éloigné de sa famille, me donne de ses nouvelles ... La solitude du grand reporter, sans doute ...
Il pouvait aussi avoir ses « têtes », refusant de travailler avec untel ou untel ... Et il y a des grands festivals de photojournalisme en France qui auraient bien aimé faire une rétrospective Griffiths...

Voici le témoignage qu’il m’avait envoyé sur le problème de l’Agent Orange :
"L’empoisonnement par la dioxine est l’un des plus grands problèmes que doit affronter l’humanité. L’épicentre se trouve au Vietnam, où pour des raisons politiques, les victimes innocentes ne sont pas indemnisées. C’est aussi le lieu où la recherche peut produire des réponses pour le bénéfice de tous. L’Amérique pulvérisa de l’Agent Orange pour tuer les arbres, pas pour faire du mal aux personnes. Pourquoi ignorent-ils les victimes ? Pourquoi ne mènent-ils pas de recherches ? Et n’indemnisent-ils pas les personnes affectées ?"

Ce témoignage de fin 2006 est hélas toujours d’actualité :

Une photographie m’a beaucoup marqué. Elle est tirée de son livre « Agent Orange in Vietnam ».
On y voit l’expression d’une jeune maman qui vient de donner naissance à un bébé malformé

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photo Griffiths

(qui ne survivra qu’un jour ) , elle semble revenir de l’enfer. Mais sur cette même photo, il y a aussi le regard plein de compassion que pose l’infirmière sur cette mère. Griffiths sait mieux que quiconque saisir ces moments là d’humanité, même dans les situations les plus difficiles

Avec la disparition de Griffiths se tourne une page de l’histoire de la photographie :
Une époque (celle de la guerre du Vietnam) où une photo pouvait influencer l’opinion publique est révolue.

Je vous invite à lire l’article sur la « photo de guerre » sur www.photophiles.com.
Henri Cartier-Bresson avait dit de lui : " Personne, depuis Goya, n’a peint la guerre comme Philip Jones Griffiths. "
Griffiths pouvait en une seule photo transcrire une realité complexe : l’horreur de la guerre, l’humanité malgré tout des soldats embarqués dans le conflit, l’impact sur les civils ...
Il attachait beaucoup d’importance à comprendre le contexte de chaque situation. Les légendes de ses photos étaient d’une précision qui honorait. L’ensemble de la profession des photojournalistes.

Le travail passé de Griffiths est toujours d’actualité comme en témoigne le linguiste Noam Chomsky (et alors qu’on " fête " les 5 ans de la guerre en Irak) à propos de son livre "Vietnam Inc." : « Si quelqu’un à Washington avait lu ce livre, nous n’aurions pas eu ces guerres en Irak ou en Afghanistan »

Le mieux qu’il nous reste à faire maintenant est de continuer à regarder / montrer / faire connaitre / exposer les photographies de Griffiths.
Comme le disait la journaliste Gloria Emerson du New York Times (à propos de ses photos sur l’Agent Orange )
« Cela est presque insupportable, mais se détourner et ne pas regarder les photographies, c’est aggraver le crime. »
Duc Thuong

Duc Truong est photo-journaliste. Il a à plusieurs reprises donné à Perspectives des photographies dont nous le remercions . C’est Griffiths lui-même en qui lui a donné l’autoportrait illustrant cet article. NDLR