Phuong Nam - un ami de Jérôme Kanapa

Dernier ajout : 8 juillet 2009.

Il s’appelait Phuong Nam, on l’appelait Bouddha, on l’appelait surtout Tonton
il fut l’interface, notre guide officiel, entre le Vietnam et les journalistes français pendant des années, certains ont cru qu’il était leur flic, leur commissaire politique, leur empêcheur de tourner en rond, ceux- là n’ont jamais vu le Vietnam !
Tiziano Terzani, Nayan Chanda, François Nivolon, Françoise Demulder, Alain Ruscio, Michel Strulovici, James Burnett, les correspondants de l’AFP au Vietnam, bien d’autres et moi-même, nous savions tous que notre bon Tonton était essentiel à notre travail, qu’il mettait toute son intelligence et toute son affection dans une tâche difficile, dans un monde difficile, ses meilleurs alliés n’étaient pas forcément ses supérieurs et ses "meilleurs" ennemis pas forcément américains ou français.
Il est mort paralysé après une attaque cérébrale qui l’emmura dans son corps de longs mois, avec sa conscience et seulement sa paupière qui battait pour dire oui ou non ; il est mort communiste et voulait être enterré comme tel disait-il dans son testament:avec modestie et évidence.
La modestie qu’il réclamait, c’est bien celle que nous lui avons connue : résoudre les demandes des journalistes, exigeantes, incessantes et parfois impossible sans jamais dire combien il avait bataillé pour nous, pour notre métier, pour nos exigences égoïstes et souvent pour nos ambitions !
L’évidence parce qu’il fut, avec la plus rigoureuse et respectueuse tolérance, un homme fidèle à son engagement et à son pays. Un jour, tardivement dans nos relations, il me raconta pourquoi ce long combat :
Dans son village du sud, dans les années 40, les français menèrent une expédition punitive contre des "rebelles", expédition expéditive dans ses méthodes, son grand frère fut abattu sous ses yeux. Ce fut le jour de son engagement.
Résistant, révolutionnaire, nationaliste, communiste, chacun choisira l’adjectif, il les a sans doute tous revendiqués. Du Sud au Nord en 54 puis à nouveau au Sud, en passant par la piste Ho Chi Minh où il fut journaliste pour le journal de l’armée, il finit la guerre comme officier de presse du GRP aux négociations de Tan Son Nhut.
Il s’amusait beaucoup, quelques années plus tard, que des journalistes l’aient pris, à cette époque, pour le commissaire politique de la délégation pour la seule raison qu’il était modestement assis à la dernière place, à l’extrémité de la table, et que sa tête penchait souvent en dodelinant de gauche à droite dans des mouvements d’approbation que l’on croyait d’extrême importance....il doit en rire encore, sa tête dodelinait parce qu’il dormait !
C’est assez dire qu’il avait humour et recul sur ses amis journalistes.
Mais si vous saviez comme il nous aimait malgré tout, quels risques il a pris pour nous, les méchants diront pour vendre habilement une pas trop mauvaise image de son pays, ceux-là me diront pourquoi lorsqu’il m’a entendu au téléphone quelques jours avant de partir, il a pleuré !
C’est plus simple que cela !
Oui, il aimait son pays, oui, il a cru à un monde meilleur, oui, il fut un "oncle" intelligent et affectueux, Il était de la race des seigneurs, pas de ceux qu’on enterre en grande pompe, mais de ceux qu’on garde à jamais dans nos coeurs et nos mémoires comme un exemple réconfortant, chaleureux et quotidien.

Jérôme Kanapa
Cinéaste, journaliste.