Promenade d’un curieux

Dernier ajout : 19 avril 2009.

PROMENADE D’UN CURIEUX DANS DA-NANG

En lisant les chapitres que Patrice Cosaert [1] consacrait à Da-Nang dans son livre, Je pensais à ça en relisant donc ce livre constatant que rien ne ressemble plus ici à Da-Nang aux descriptions faites par notre ami. Ou tout au moins, tout est en passe d’avoir vécu !

- Les grands travaux

Ainsi, " ce site remarquable d’une somptueuse beauté " que sera-t-il lorsque seront achevés les gigantesques travaux du projet de "ville touristique " lancés depuis quelques mois dans cette baie ? Certes, le gigantisme, le modernisme peuvent séduire. Les longs travaux nécessitant une main d’œuvre importante et les offres d’embauche dans le secteur des services et du tourisme, les opportunités d’attirer un tourisme de luxe et des investissements étrangers, peuvent servir d’arguments aux laudateurs du projet. Mais, qu’en est-il des familles de pêcheurs qu’on déplace dans des quartiers extérieurs loin des centres d’activités ? Quels débouchés pour les produits de leur pêche ? Et d’ailleurs, l’écosystème de la baie sera-t-il affecté par cette emprise de la ville sur les eaux de la baie ? La richesse halieutique sera-t-elle préservée offrant aux pécheurs la possibilité de ramener dans ses filets de quoi vivre ? Ce n’est pas l’avis de mon ami Nam, le pêcheur. Il est inquiet pour l’avenir de sa corporation et de sa famille. Futur Pont sur l’estuaire

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La pêche en péril

Quittant la baie par la plage de Thanh Binh, on passe près du pont qui devrait relier celle-ci à la presqu’île de Son Tra. Un immense chantier qui semble traîner et dont l’avancement est toujours lié à l’entrée de capitaux japonais d’aide au développement.Tout près de là, je connaissais un petit café au bord du fleuve. De la terrasse, on pouvait observer les sampans autour desquels s’activaient les familles de pêcheurs. J’ai bien été déçu lorsque dernièrement j’ai voulu faire connaître ce petit coin à un ami. Les sampans ont été chassés, les berges du fleuve sont inaccessibles et mon petit bistrot bien triste ! Plus bas sur la rivière, le marché aux poissons si animé de très bonne heure a lui aussi été déplacé. Certes, les installations étaient mal adaptées, incommodes et la proximité des habitations créait beaucoup d’inconfort aux habitants du quartier. Le marché a donc été installé sur l’autre berge du fleuve Han laissant le terrain libre à un vaste projet d’aménagement de la rive gauche.

- Changer le paysage le pont sur la rivière Han

Descendant toujours sur ce côté du fleuve, les vieux bâtiments de l’époque coloniale abritent aujourd’hui le Comité Populaire et les administrations provinciales. D’immenses tours de verre s’y érigent pour la plus grande fierté des édiles locauxs. A l’emplacement de ce qui était le lycée Blaise Pascal, voici la tour Indochina, plus loin la tour Riverside.

Rive droite, au débouché du pont de la rivière Han, symbole de la ville, deux terrains sur lesquels s’érigeront prochainement des tours de bureaux et commerces de luxe. Sur les palissades, les panneaux publicitaires annoncent nettement la philosophie des projets : « Change the landscape of Danang » ! Et pour mener à bien ces projets, tout un quartier de petites maisons a été rasé. Ces maisons étaient certainement inconfortables mais offraient l’intérêt pour les habitants d’être à proximité du centre ville et en bordure du fleuve d’une part et d’une artère importante de l’autre. Que sont devenu ces familles ? Où ont-elles été relogées ? Quelle indemnisation ont-elles reçue ? De quoi acheter une nouvelle moto ?

- Paradoxes

Car, paradoxe ou contraste, il ne faudrait pas imaginer toute une population plongée dans la misère noire ! Il suffit d’aller faire un tour dans les supermarchés récemment ouverts pour se rendre compte qu’il existe un réel pouvoir d’achat. Lorsque je suis arrivé à Da-Nang, en 2005, le seul supermarché existant m’est apparu comme bien vieillot et ridiculement peu attractif. Depuis, deux supermarchés, « Métro » et « Big C » (Casino), ont vu le jour et le vieux supermarché a été récemment rénové. D’autres enseignes vont s’implanter, signe qu’il existe un potentiel de clientèle. Je note d’ailleurs que ce sont bien souvent des familles populaires que l’on croise poussant leur caddy bien chargé.

- À la campagne

Mais je n’aime guère traîner dans ces lieux bruyants et préfère la campagne. Nous aimons ainsi aller rendre visite à une amie à Cam Le. Il faut passer la rivière, sur sa rive droite. Là, s’étendent des rizières sillonnées de petites routes étroites, souvent chaotiques, que j’aime emprunter car on y découvre des paysages magnifiques. Notre amie Thao habite la maison familliale. Une vieille maison entourée d’un beau jardin où sont les tombeaux des ancêtres. Thao est inquiète, comme d’ailleurs les autres habitants de Cam Le, car un vaste projet de parc de loisir menace sa maison. Si les promoteurs américains parviennent à leurs fins, elle sera forcée de vendre la maison. On interroge des paysans occupés à repiquer le riz. On leur donne 50 000 dongs du mètre carré de rizière en cas d’expropriation ! De quoi faire un plein d’essence pour la moto ! Ainsi, toute la campagne périphérique est mitée, menacée par des projets identiques de spéculation foncière. Les conséquences sont faciles à deviner : moins d’agriculture, moins de travail pour les familles rurales qui s’appauvrissent et cherchent à se rapprocher du centre ville. Toutes ne le peuvent pas et subsistent tant bien que mal dans des conditions souvent très précaires, trouvant dans de menues activités de quoi vivre.

- Dans les collines

La situation est encore plus difficile pour ceux qui vivent dans les zones de collines à l’ouest de la ville.
C’est là, au district de Hoa Vang ou Hoa Phong, que bien souvent nous sommes allés avec les responsables de la VAVA pour donner ces vaches ou truies dans le cadre des « micro crédits »soutenus par le comité Gard-Cévennes de l’AAFV. La situation de ces familles est des plus fragiles. A leur condition de petits ouvriers agricoles s’ajoute le drame d’avoir un enfant lourdement handicapé, parfois plusieurs. Le cas de cette femme rencontrée récemment me donne à réfléchir. Huu vit seule, son compagnon l’a quittée.Elle a trois fils dont le plus jeune, 13 ans, handicapé, gît sur un lit en planches. L’ainé, 17 ans, travaille en ville. Son petit salaire de 500 000 dongs aide la mère. Le cadet,15 ans, ne va plus à l’école où pourtant il étudiait bien. Il reste à la maison pour s’occuper du malade et des animaux de basse-cour pendant que la mère va dans les collines faire des fagots qu’elle vend sur la marché.

C’est aussi cela la réalité de Da-Nang. Cette réalité qui nous empêche de dormir tranquillement à l’ombre des grandes tours de verre.

Jean Cabane

Notes

[1Cosaert P., Le centre du Vietnam du local au global, Paris, L’Harmattan, 1998, 272p., illus., cartes et plans, biblio.