Raymonde Dien se souvient

Dernier ajout : 26 mai 2011.

Paris, 4 février 2016

Raymonde DIEN et nous-même avons pris connaissance d’un article paru dans :

La Nouvelle République.fr Paul Fromonteil nous dit tout –
le 22 novembre 2015 ! le quotidien de la vienne
Paul Fromonteil nous dit tout !
22/11/2015 05:36 « CENTRE PRESSE » http://www.lanouvellerepublique.fr/Vienne/Communes/Ch%C3%A2tellerault/n/Contenus/Articles/2015/11/22/Paul-Fromonteil-nous-dit-tout- !-2540256

Concernant Paul FROMONTEIL qui dit tout et pour qui « l’histoire et le Parti communiste ont un besoin de vérité ».

Nous allons donc faire une mise au point et remettre au moins cet évènement à sa place.
Nous ne connaissons personnellement pas toute la vie de Paul Fromonteil mais nous trouvons que celui-ci ne manque pas d’audace pour affirmer « qu’à l’époque de la question d’Indochine. J’ai arrêté un train à Saint-Pierre-des-Corps : j’ai fait 15 jours de prison et j’ai été interdit de séjour dans le 37 ! »

Il n’a sûrement pas vu les quelques centaines de personnes présentes lors de cette manifestation du 23 février 1950 où René JANNELLE et Raymonde DIEN, se sont couchés sur les rails pour arrêter le convoi avec bien sûr le soutien des manifestants et du conducteur de la locomotive.
Le journaliste de « La Voix du Peuple » de l’époque, Gilbert Déverines a relaté les faits et couvert les évènements qui ont suivi, par exemple : l’arrestation de Raymonde Dien, le 23 février 1950, la mobilisation du peuple français et des peuples étrangers ainsi que son procès [1]. Raymonde a été libérée le 24 décembre 1950. Raymonde Dien ne retire aucune fierté de ce qu’elle a fait. Pour elle c’était un acte normal.

Pour éviter toute contestation ou que chacun et chacune ne tire profit de cet évènement plusieurs personnes lui ont demandé de raconter son histoire. Elle a édité, avec bien du mal puisqu’aucune aide n’a été apportée de la part du parti communiste, une brochure en 2014 relatant ce fait : Cf. Raymonde DIEN Un train pour l’Indépendance, la Paix et le bonheur LES MÉMOIRES DE RAYMONDE DIEN - 2014 Pellicam Productions, 71pages, 15 €

Comment expliquer que certaines personnes prennent pour acquise leur version des faits établis par d’autres, et finissent par prendre leurs rêves pour la réalité.
Cathy DIEN, Dom de MISCAULT pour Raymonde DIEN

Cathy Dien et Dom de Miscault pour Raymonde DIEN
Fier de son parcours, Paul Fromonteil ne regrette rien : « Si c’était à refaire, je referais le même chemin, disait Louis Aragon. »

L’Association d’Amitié Franco Vietnamienne est créée en 1961 par Charles Fourniau, historien, notre ami et camarade disparu en 2010, Alice
Kahn et Raymond Mignot. À l’époque de la guerre d’Indochine, j’étais adhérente de la première Association d’Amitié Franco Vietnamienne, je travaillais au siège de l’Humanité pour l’Agence Centrale de
Publicité. André Leplat, l’un des dirigeants de l’Association, venait me voir assez souvent afin de m’informer des actions que nous allions mener contre la sale guerre du Vietnam.

Des meetings, des prises de paroles étaient organisés dans toutes les villes, les usines, à la sortie des entreprises et des bureaux pour exiger
la fin de cette sale guerre qui ne se termina qu’après la signature des
accords de Genève le 20 juillet 1954.

Mariée le 23 juillet 1949, j’avais 20 ans, née dans une famille ouvrière
et paysanne, dans la Sarthe à Mansigné, j’avais souffert de la
guerre, mon grand-père maternel avait été gazé dans les tranchées
de la guerre de 1914-1918. Il est mort dans des souffrances terribles,
il ne pouvait plus respirer. La guerre 1939-1945 m’a marquée à tout jamais. Mon père a été mobilisé et fait prisonnier en Autriche pendant plus de 3 ans, ma mère est restée seule avec 3 enfants (7, 9 et 10 ans). Elle faisait des ménages et des lessives. La vie était dure. Nous l’aidions du mieux possible. Le beau-frère de mon époux, Robert Pierrain, a été
fusillé à 24 ans au Mont-Valérien, le 12 mai 1942, sa sœur Annette, déportée à Ravensbrück, Paul, mon mari requis par le STO (Service du Travail Obligatoire, instauré par le gouvernement Laval), a gagné
un maquis FTP (Francs-Tireurs et Partisans) en tant que lieutenant sous le nom de Jacques, en Dordogne, puis a combattu sur le front de La Rochelle.
Dans le monde et en France, l’opposition à la guerre s’organise. À Dunkerque, La Pallice, La Rochelle, Le Havre, Marseille, Saint-Nazaire, les dockers ainsi que les cheminots refusent de charger le matériel de
guerre destiné à l’Indochine. Les femmes manifestent dans toutes les régions comme à Bordeaux, Lyon, Montluçon, Nantes, Roanne, Saint-Brieuc,
Saint-Etienne, Strasbourg elles ne veulent pas que leurs fils, frères partent faire la guerre au Vietnam. Plusieurs sont emprisonnées.

Fin janvier 1950, les femmes tourangelles, quatre mères de soldats tués en Indochine et trois autres mères de soldats du corps expéditionnaire demandent au syndicat des cheminots dans une lettre de ne pas transporter de matériel de guerre et disent : « Songez, chers amis, que chaque tour de roue de ces trains apporte l’angoisse et le deuil dans les familles ». Dans les villes, les quartiers, les entreprises, les actions les plus diverses se multiplient : pétitions, signatures, réunions, meetings, tracts, délégations, manifestations de rues, etc.…

La jeunesse elle aussi n’est pas absente de ce combat. Le marin Henri Martin est arrêté le 14 mars 1950 et condamné à 5 ans de réclusion pour avoir refusé de faire la guerre au peuple vietnamien. Son procès aura
été uniquement un procès politique et non militaire. Je travaille à Tours, à la Fédération d’Indre et Loire du Parti Communiste Français et le 23 février 1950, nous apprenons dans la matinée, qu’un train chargé de véhicules blindés est attendu en gare de Saint- Pierre-des-Corps à destination du Vietnam.

La réaction est immédiate. Il faut faire quelque chose de spectaculaire, ce train ne doit pas passer. Il faut agir, exprimer la solidarité des tourangeaux
avec la lutte des peuples colonisés et opprimés, pour leur libération.
La décision est prise, chacun parti de son côté avertira un chantier du bâtiment, une entreprise d’ameublement, la « BDF », les cheminots, les métallos, les femmes, les jeunes, les personnes les plus sensibilisées
à cette lutte pour la paix au Vietnam.

Une manifestation s’organise en quelques heures, plusieurs centaines de manifestants se retrouvent au lieu-dit « Les Épines Fortes » là où se trouve le convoi de matériels en partance pour le Vietnam. C’est dans le département la 1ère initiative de ce genre. Le train avance gardé par des militaires. Les manifestants entourent le train et deux personnes se couchent sur les rails : le secrétaire fédéral de l’époque ; René Jannelle et moi-même, j’ai 20 ans.

Le train est stoppé et nous entamons la discussion avec les soldats du contingent qui l’accompagnent. L’objectif n’est pas de bloquer totalement le convoi militaire, il est seulement de procéder à un acte pouvant
servir par la suite, à un développement de l’action. La manifestation s’achève après une collecte effectuée dont le montant de 1 026,50 francs, est remis aux soldats pour les remercier de leur soutien et de nous
avoir permis de détruire un peu le matériel. Chacun repart à ses occupations, à pied, en vélo, en mobylette. La police, prise de vitesse n’est pas présente.
Au milieu de l’après-midi, je me retrouve seule au siège de la fédération du Parti Communiste Français où je travaillais, lorsque quatre policiers se présentent : « on nous a donné le signalement d’une jeune femme brune, en pantalon, canadienne, vous correspondez à ce signalement, suivez-nous ». Ils m’emmènent immédiatement sur les lieux de la manifestation où les militaires me reconnaissent facilement. « Oui, c’est bien elle ».
Ce matin du 23 février 1950, sept mois, jour pour jour, après mon mariage, en partant au bureau, j’avais dit à mon époux : « je rentrerai un peu plus tard ce soir, je vais voir « bichette » à la maternité ». Je suis rentrée dix mois après.

Le même jour Jacques Chauveau, Secrétaire Départemental de la CGT est arrêté puis libéré 3 semaines plus tard.
Le soir même du 23 février 1950, je suis incarcérée à la prison de Tours, je suis seule dans une cellule, un petit vasistas, je peux juste faire quelques pas. Le lit, la table, le tabouret, la tinette sont scellés au mur par une grosse chaîne. Sans occupation, sans lecture, une douche par semaine le vendredi où les prisonnières défi lent nues à la queue leu leu sans s’adresser la parole. Trente-six jours après mon inculpation d’entrave à la
libre circulation des chemins de fer, celle-ci se transforme en atteinte à la sûreté intérieure et extérieure de l’État qui elle, relève de la justice militaire.

Entourée par quatre gendarmes, je suis alors transférée, en catimini, dans la nuit du 31 mars au 1er avril 1950, sans pouvoir prévenir ma famille, en traction avant. J’arrive au Fort du Hâ à Bordeaux où une sœur de
mon époux, Annette avait connu les lieux sept ans auparavant pour son action dans la Résistance. À la prison de Bordeaux, c’est la vie communautaire : prostituées, coup de couteaux, incendiaire, vol à main armée, tout y est.

Mon procès s’est déroulé au Tribunal militaire de Bordeaux les 31 mai et 1er juin 1950. Dehors, des inscriptions à la peinture dans des lieux
les plus invraisemblables, sur les murs, sur les trottoirs, écrite à
la chaux, en lettres d’un demi-mètre, une phrase, une seule : « libérez, acquittez Raymonde Dien ».

Pendant la durée du procès, je suis transférée à la prison militaire où l’on m’attribue comme logement la cellule des condamnés à mort.
Je suis défendue par quatre avocats : Maître André Jouhanneau, du barreau de Tours, Maître Robert Bry, du barreau de Bordeaux, Maître Michel Bruguier, du barreau de Paris, Croix de la légion d’honneur et Maître Marie-Louise Jacquier-Cachin, du barreau de Paris, fille de Marcel Cachin, directeur du journal l’Humanité.

Le procès est prévu le mardi 31 mai à 9 heures. Mais à peine l’aube a-t-elle pointé que le service d’ordre prend place, aux abords du Tribunal militaire, mais encore très loin à la ronde. Dans toutes les rues avoisinantes, il y a tous les cinquante mètres des grappes de policiers casqués. Dans les carrefours, se dressent des rideaux de CRS. Quand arrivent les délégations venues de Touraine, de plusieurs départements, des entreprises, des quartiers de Bordeaux, commencent des brutalités sans nom. Les grilles du tribunal restent obstinément closes. Ce n’est qu’à dix heures que ma famille, les journalistes, les témoins sont introduits dans la salle.

Le Commissaire du Gouvernement, le Lieutenant- Colonel Troyes daigne convoquer les avocats pour leur annoncer que le Président Guyonnet-Duperrat vient de tomber malade et qu’il faut renvoyer le procès
à plus tard. Les avocats n’acceptent pas le renvoi du procès.

À 11 h 15, le Tribunal fait son entrée sans gloire et sans président. Le juge Alzac, 1er assesseur, bredouille : « l’audience est renvoyée à mercredi 15 h ». La colère gronde. Il va être midi. À 14 heures, Maître Bry, l’un de mes avocats, pour intimidation, comparait devant la Cour d’Appel de Bordeaux, pour provocation de militaires à la désobéissance, sur la base d’un tract signé de l’u.j.r.f. dont il est dans le département l’un des dirigeants.
Le mercredi 1er juin, à 15 heures, le président du Tribunal, Nussy-Saint-Saëns et ses assesseurs sont présents.

Le procès se déroule.
Au cours de l’audience, le président du Tribunal interroge
le conducteur du train, Monsieur Souedet : « vous auriez pu projeter un jet de vapeur brûlante sur les manifestants ». Celui-ci répond : « j’entends bien Monsieur le président, ce n’était pas un train à vapeur que je conduisais mais un train électrique ».
Dans la salle d’audience, les rires fusent de toute part. Je suis inculpée en vertu de l’article 76 paragraphe 2 du Code pénal, qui prévoit la peine de mort, et de la loi du 11 mars 1950 que l’opinion qualifie de « superscélérate
 » et dont l’acte d’accusation a besoin de préciser qu’elle prévoit des peines plus douces. Le premier témoin est Monsieur Jean Guillon, député d’Indre et Loire, ancien déporté à Mauthausen : « Raymonde est contre la guerre du Vietnam. Cette guerre est contraire à la Constitution qui proscrit toute
agression. Elle est contraire aux accords signés par notre pays avec le Président Hochiminh-ville le 6 mars 1946. Or la signature de la France mérite d’être respectée ».

Des témoins défi lent :
- Monsieur Jean Depouilly, secrétaire général de l’Association Nationale des Rapatriés d’Indochine : « Nous avons passé deux, trois ans sur ces terres lointaines. Nous avons pris part à des combats sanglants qui nous laissent des cauchemars. Le matériel, qu’on expédie là-bas, sert à combattre un
peuple courageux, qui lutte pour son indépendance, comme nous avons lutté pour reconquérir la nôtre. Il sert à prolonger un conflit qui coûte la vie à trop de Français. Si l’on veut sauver nos camarades, il faut leur envoyer non pas des armes pour tuer, mais des bateaux pour les rapatrier ».
- Madame Labarthe, de Bègles qui a perdu son fils en Indochine : « Il faut cesser d’envoyer là-bas notre pauvre jeunesse. Il faut un terme à cette tuerie ».
- Madame Ducos veut aussi la paix et crie très fort qu’on a tué son petit gars là-bas pour des intérêts qui ne sont pas les nôtres.
- Madame Odette Sabaté, secrétaire nationale de
l’Union des Jeunes Filles de France : « Ma sœur, ma mère, et moi-même, avons été arrêtées en juin 1943. J’ai eu le bonheur de pouvoir m’évader. Ma mère a péri dans un crématoire de Ravensbruck, ma sœur
dans le wagon à bestiaux qui la conduisait outre-Rhin. J’ai survécu. Je me suis mariée, comme Raymonde. Et comme elle, je veux vivre en paix, je veux élever des enfants pour la Paix, non pour la mort ».
- Un autre témoin : « Dans ce conflit, la France perd
tout à la fois son or et son sang. 150 milliards par an et plus de 30 000 morts ».
Certains témoins comme : Lucie Aubrac, Denise Bastide, députée de la Loire, Mathilde Gabriel-Péri, Irène Gardères, Germaine Vieuguet, ne peuvent témoigner. Le Président du Tribunal refuse. L’audience est suspendue à 21 h car ces messieurs du Tribunal ont faim. Elle reprendra à 22 h 30 pour les plaidoiries de mes avocats. Maître André Jouhanneau se lève le premier : « Je n’appartiens à aucun parti, dit-il, tout d’abord. Je n’en
suis que plus fier de participer à cette défense qui m’a permis de connaître une jeune femme droite et courageuse. Elle a foi dans son idéal. Elle est trop franche et trop sûre de son bon droit pour mentir. En dehors de ses propres aveux, l’accusation ne rapporte rien contre elle ».
Il rappelle tous les vices de la procédure et la crainte, qu’a éprouvée le Parquet de Tours de déférer l’inculpée devant la Cour d’Assises. Cela comportait trop d’aléas d’après le Procureur. C’était l’acquittement
certain.
Maître André Jouhanneau examine le problème de l’intention, et exclut toute idée de « crime ». Il sollicite avec fermeté la relaxe pure et simple.
Maître Robert Bry : « J’ai rencontré Paul Dien sur le front de La Rochelle, je sais que ce garçon ne pouvait pas épouser une autre femme que cette petite Raymonde. Je l’ai vue le 1er mai dans sa cellule, quand la population bordelaise défi lait et lui criait : « Nous sommes avec toi ». Je l’ai vue au jour de ses 21 ans, quand lui parvenaient des milliers de lettres, de télégrammes, de fleurs, de cadeaux. Raymonde est aujourd’hui de toutes les familles françaises. Si vous devez condamner la vie, condamnez-la. Si vous devez condamner l’avenir, condamnez-la. Moi, je demande l’acquittement ».
Maître Marie-Louise Jacquier-Cachin : « D’innombrables témoignages ont été apportés ici de tous les horizons politiques et sociaux. Tous ont souligné le caractère hautement symbolique du geste de Raymonde, qui a grandi aux heures sombres de l’occupation et est, tout naturellement, remontée aux sources mêmes qui inspirèrent le geste des femmes de Montluçon ».

Après avoir retracé les raisons pour lesquelles le patriotisme s’insurge contre la guerre du Vietnam, Maître Marie-Louise Jacquier-Cachin déclare :
« Vous ne pouvez pas condamner en votre âme, un geste, l’expression d’une opinion, d’un refus qui provient du plus profond de la conscience. Vous êtes chrétien, disiez-vous, Monsieur le Président. C’est comme tel que je vous supplie d’acquitter la petite Raymonde ».

Il est 24 h 30, c’est au tour de Maître Michel Bruguier. Il porte sur sa poitrine la croix de la légion d’honneur : « Je n’ai pas à plaider. Raymonde plaide pour elle-même mieux que ne le ferait le meilleur des avocats, par son rayonnement de jeunesse et de vie. Je veux lui apporter mon tribut d’amitié. Ses raisons sont les miennes. Ce sont nos raisons d’être. Elles nous sont plus précieuses que la vie. Ce qu’elle pense, moi-même je le
pense. Ce qu’elle a fait, je me serais enorgueilli d’avoir eu l’occasion de le faire. Si elle est coupable, je le suis et avec nous des millions de Français. La France serait alors coupable dans ce qu’elle a de meilleur.

La Résistance m’a appris la fraternité, et c’est pour ne pas perdre le contact de mon peuple, que je me présente aux côtés de Raymonde et voudrais tant la dégager d’un redoutable péril. Le souvenir des patriotes,
pendus aux ponts de ma ville de Nîmes, le souvenir des copains, semés pendant quatre ans sur les routes de la mort, me conduisent ici auprès de Raymonde qui les continue ». Il est 1 h 30 du matin, les débats sont terminés. Le tribunal sort un instant puis réapparaît. Il déclare applicable la loi scélérate. Le jeudi 2 juin, à 3 heures du matin, le tribunal fait sa 7e rentrée, après 12 heures d’audience. Je suis condamnée à un an de prison ferme et privée de mes droits civiques pendant 15 ans. Le président du
tribunal dit : « j’aurais pu condamner Madame Dien à trois ans de prison comme le demandait le Lieutenant-Colonel Troyes ». Je déclare aux
juges : « j’ai déjà fait trois mois, je continuerai à mener le combat contre la guerre dont j’ai horreur ». Le président du Tribunal, Nussy-Saint-Saëns m’insulte ainsi que les journalistes, les photographes, le public… Il se moque des témoins.

Le Procureur de la République de Tours, supplie le Commandant de la 4e région militaire de décerner contre Raymonde Dien un ordre d’informer nominatif, afin d’éviter les « aléas » de la Cour d’Assises, car il est apparu au juge d’instruction de Tours que Raymonde Dien, tout compte fait, tombait sous le coup de la loi du 5 juillet 1845 réglementant la police
des chemins de fer. Il signe donc ma mise en liberté provisoire. Je me trouvais légalement, mais théoriquement libre. Malgré mes 20 ans, je n’ai jamais désespéré, je ne me suis jamais sentie seule, bien au contraire, j’ai toujours gardé le moral. Chaque jour, je recevais un volumineux courrier, des colis, des marques de sympathie de toute la France mais aussi du monde entier. Je savais que beaucoup de gens pensaient comme
moi. Le 1er mai, le 14 juillet, les Bordelais manifestaient aux abords de la prison. Malgré les hauts murs, j’entendais leurs cris : « libérez Raymonde Dien, libérez Raymonde Dien ». Cela faisait chaud au cœur.

Le soir du 24 décembre 1950, le directeur de la prison m’annonce ma libération, c’est la joie et la satisfaction de retrouver enfin la liberté. C’est un grand bonheur de retrouver la liberté à la veille de la commémoration du 30e anniversaire du Parti Communiste Français.
Le lendemain matin, jour de Noël, à la gare de Bordeaux, je retrouve Paul, mon époux. Nous nous rendons au siège des « Nouvelles de Bordeaux » le quotidien régional du Parti Communiste Français. Au début de l’après-midi nous prenons le train pour regagner la Touraine. La nouvelle de ma libération s’est très vite répandue. À chaque gare, sur le chemin du retour, les amis et camarades m’attendent sur le quai pour partager avec moi cette victoire de la paix. À Tours, difficile de descendre, le quai est envahi,
c’est l’euphorie et tous, en cortège nous nous rendons à la Bourse du Travail, alors située, ironie du sort, en face du commissariat central.

Le 9 octobre 1956, avec Henri Martin, nous sommes invités au Congrès de la jeunesse Vietnamienne. Nous prenons l’avion pour Pékin et ensuite le train qui devait nous déposer le 23 octobre à Hanoi.
Notre cœur battait fort, comme s’il allait s’arrêter de battre, tant nous étions émus. À la gare, au lieu de quelques délégations, c’étaient des milliers et des milliers de personnes qui nous attendaient jusque dans les couloirs, agitant des fleurs. Nous étions bouleversés, toutes les mains voulaient serrer les nôtres, témoigner de leur amitié. Les enfants
nous couvraient de fleurs, nous disaient des poèmes dans leur langue.
Malgré les ruines, les douleurs, les souffrances accumulées par la faute des gros colons et d’une politique stupide, jamais le peuple Vietnamien n’a confondu le peuple français avec les responsables de cette guerre douloureuse.

Puis lors du Congrès, un matin, nous sommes invités tous les deux chez le Président Ho Chi Minh. C’est une grande joie mêlée d’émotion de pouvoir
rencontrer le Président. Nous étions très impressionnés. L’Oncle Ho nous a reçus chez lui dans son habitation, accompagné du Ministre Phan Van Dong. Il s’est avancé vers nous, en souriant, tel que nous nous le représentions avec sa belle barbiche légendaire, vêtu d’un costume clair, chaussé de sandales faites avec des pneus de récupération. Il nous a embrassés en nous appelant ses enfants, nous demandant des nouvelles
de notre famille. Nous nous sentions très à l’aise.

Quel homme admirable, cultivé, simple, modeste, bon, généreux et affectueux. Combien la France et son peuple lui sont chers. Sachant que j’étais tourangelle, il a été très heureux de me rappeler qu’il était venu à Tours, qu’il avait participé à la fondation du Parti Communiste français
et qu’il remerciait notre parti, la classe ouvrière française de lui avoir permis de faire ses premiers pas de communiste. Il nous raconte : « J’avais 20 ans quand je suis venu à Paris pour la première fois. Et c’est auprès du prolétariat français que j’ai fait mes premiers pas. Je ne savais rien du communisme, ni même ce qu’était une grève ».

en mars 2004 avec Hoang Ba et Le Hung de la télévision d'Ho Chi Minh VilleQuelques jours après, nous avons revu le Président Ho Chi Minh au cours de la réception officielle des délégations étrangères, il était vêtu tout aussi simplement. L’Oncle Ho, décédé le 3 septembre 1969, n’a pas vu la victoire finale de son peuple dont il n’a jamais douté et pour laquelle il a donné chaque instant de sa vie. Rien n’est plus précieux que l’indépendance, la liberté et la paix, disait-il. Qui peut oublier que le Président Ho Chi Minh ne
manquait jamais une occasion de rappeler combien nos victoires devaient à la solidarité de nos amis des 5 continents.

Cette rencontre restera à jamais gravée dans ma mémoire. Quand nous avons salué le Congrès au nom de la jeunesse de France, nous avons encore senti davantage tout l’amour du peuple Vietnamien pour notre pays.
Et puis comment parler de tous ces témoignages si émouvants ? Des plus petits villages, de chaque école, on demandait à nous recevoir. De jeunes mamans nous offraient la photo de leur bébé, de jeunes époux la photo de leur mariage, des vues de leur village, des messages affectueux. Cela
nous allait droit au cœur. Raymonde Dien

Notes

[1Raymonde DIEN est condamnée, le 2 juin 1950, à un an de prison ferme et 15 ans de privation de droits civiques.