Sanctuaire du Cœur-Duong Thu Huong

Dernier ajout : 23 avril 2012.

Sanctuaire du Cœur


Roman de Duong Thu Huong
Traduit du vietnamien
par Phuong Dang Tran
Édit. Sabine Wespieser
Paris 2011

Depuis qu’elle s’est installée en France, Duong Thu
Huong (née en 1947) publie régulièrement de volumineux
romans qui, apparemment, ont trouvé un lectorat
français assez fidèle. Tous ses livres ont le Viêt Nam
pour cadre et tous évoquent les transformations de la
société vietnamienne au cours des dernières décennies
à travers l’histoire de familles et d’individus que l’auteure
estime représentatifs du peuple vietnamien dans
sa grande diversité. Elle en profite aussi pour dénoncer
au passage, avec plus ou moins de vigueur d’un ouvrage
à l’autre, les dérives du régime communiste toujours
au pouvoir…

Présent depuis l’automne 2011 dans les librairies (et
même dans les rayons de plusieurs bibliothèques), le
dernier en date, « Sanctuaire du cœur », ne déroge pas
à la règle : pas moins de 750 pages sont consacrées par
Duong Thu Huong à de nombreux personnages, souvent
natifs comme elle de la région de Hanoi, mais
aussi originaires à l’occasion du centre ou du sud du
pays, de Saigon en particulier. Certains sont des intellectuels
issus de familles respectées et bien intégrées,
d’autres au contraire sont des individus plus ou moins
marginalisés, en butte à des tracasseries multiples de la
part des autorités. Beaucoup ont du mal à s’adapter
aux transformations sociales, à la montée de l’individualisme
et à la recherche forcenée du profit et de la
réussite matérielle, alors que quelques-uns – hommes
ou femmes du reste – y excellent parfaitement sans
trop se poser de cas de conscience. Le lien entre tous
ces personnages est assuré par un jeune homme qui
répond au nom de Thanh et qui est à la fois le héros de
l’histoire et le fi l d’Ariane d’une intrigue riche en rebondissements
divers et variés. Dans les premières
pages qu’elle intitule « prélude », Duong Thu Huong
parvient à nous intriguer en relatant (à la première personne
 !) la disparition inexpliquée et apparemment
inexplicable d’un adolescent de bonne famille promis
au meilleur avenir… Les six cents et quelques pages
qui suivent (rédigées maintenant à la troisième personne)
ne sont cependant plus de la même veine : l’auteure
nous entraîne en effet dans les arcanes d’un mélodrame
improbable où le pathétique le dispute à
l’outrance comme il se doit ! Non seulement rien n’est
plausible dans cette histoire alambiquée peuplée de
gigolos irrésistibles, de femmes d’affaires aux désirs
irrépressibles, de maquereaux astucieux, de fonctionnaires
corrompus, et même pour finir d’une vieille
femme atteinte de « fièvre sexuelle » que le héros soulagera
à la demande d’un fils respectueusement dévoué…

Le style ampoulé aggravé par une traduction
trop littérale achève de rendre ce récit passablement
affligeant. La lecture devient franchement pénible, insupportable
même, lorsque l’auteure se complaît à nous décrire par le menu des comportements d’une
violence et d’un sadisme extrêmes mais convenus, ou
à nous dépeindre des scènes de sexe qui se voudraient
« torrides » mais ne sont que consternantes de banalité,
ou encore, tout au contraire, lorsque la prose de
Duong Thu Huong sombre dans le pathos le plus larmoyant
quand, en guise de final, elle s’efforce de nous
faire partager les remords d’un père en pleurs, agenouillé
au bord du lit où repose son fils blessé… Duong
Thu Huong aime le « mélo », mais cette fois elle s’y
complait vraiment trop, ce que le titre lui-même illustre
d’une façon caricaturale !

Nous ne saurions trop conseiller donc aux personnes
qui n’auraient encore rien lu de Duong Thu Huong de
ne pas aborder cette romancière par cet ouvrage qui
risquerait fort de les détourner de l’ensemble d’une
oeuvre pourtant non dénuée d’intérêt pour qui aime le
Viêt Nam. Quant aux autres, ils peuvent s’abstenir, à
moins d’être des inconditionnels d’un genre littéraire
habituellement qualifié de roman à « l’eau de rose »,
même si, ici, l’essence de roses aurait tendance à céder
la place à de la saumure de poisson bien avariée !
Patrice Cosaert