Soixante cinq ans avec le Vietnam

Dernier ajout : 26 mai 2011.

Soixante cinq ans avec le Vietnam

Philippe Devillers, vous avez passé une partie de votre vie avec le Vietnam. Comment avez-vous fini par adhérer à l’Association d’Amitié avec le Vietnam ?

C’est arrivé au terme d’un long chemin, et pour comprendre il faut se remémorer le contexte historique. Lorsque le 10 décembre 1946, âgé à peine de vingt six ans, j’ai adhéré à l’Association France Vietnam, je venais de revenir d’Indochine, où pendant onze mois j’avais été le correspondant permanent du journal Le Monde. Le Vietnam ! Un pays dont je ne connaissais rien en y arrivant, mais pour lequel je m’étais pris de passion. J’avais alors tenté, dans une douzaine d’articles, d’éclairer le public français sur ce qu’était la jeune République du Vietnam. Depuis mon séjour à Hué, en avril, j’étais convaincu de la légitimité de sa lutte pour son unité et son indépendance.

Dix jours après mon adhésion, c’était la guerre, une guerre qui va durer sept ans. Invoquant l’attaque Viet Minh du 19 décembre, la France refusait encore d’avantage d’accepter l’unité et l’indépendance du Vietnam. Elle s’y résignera pourtant en 1948, avec d’autres partenaires, jugés plus souples qu’Ho Chi Minh, mais le Viet Minh était devenu l’ennemi exécré. Une « paix au Vietnam » avec lui était devenue inconcevable et même impossible, surtout dans le nouveau contexte international, marqué par un anti-communisme virulent dans tout le monde occidental.
Recommandé par Paul Mus, j’ai pu dès janvier 1950 faire à paris un cours de quinze heures sur le « Vietnam contemporain ». Ces cent cinquante pages seront l’embryon de ce qui est devenu mon livre principal, l’ « Histoire du Vietnam de 1940 à 1952 ». Ce livre plaidait pour la paix mais sachant que toute « collusion » avec le PCF m’aurait immédiatement discrédité. C’est en me plaçant dans le sillage du général Leclerc et de J. Sainteny que, nonobstant le 19 décembre, je démontrais qu’une victoire était impossible et que seule une négociation avec Hô Chi Minh pouvait rétablir la paix, à condition toutefois que Bao Dai joue le jeu. Le livre eut un certain retentissement dans l’opinion, qui peu à peu évolua. Pierre Mendes France, qui m’avait consulté, insista pour une négociation directe avec Hô Chi Minh. En décembre 1953, décision fut prise de tenir une conférence internationale sur l’Indochine. Elle s’ouvrit le 8 mai 1954, le jour même où à Dien Bien Phu l’armée française subissait une défaite majeure. C’est P. Mendes France qui, du côté français, mena la négociation qui aboutit le 20 juillet aux accords de Genève et à l’armistice. J’ai cru alors à la paix…

Q. Mais que signifiaient ces « accords » pour vous ?

Ces accords en fait, apportaient une trêve plutôt que la paix. Certes l’indépendance du Vietnam était reconnue au plan international (ce qui était ma motivation principale), mais l’armistice résultait d’un partage du pays en deux états souverains. La France, en 1956, évacua ses premières troupes, en abdiquant en fait, ses responsabilités quant à l’unification politique du pays. Les États Unis se substituèrent à elle à Saigon. La paix et l’unité ne pouvaient dès lors résulter que d’un accord entre Saigon et Hanoi. Or le Sud, farouchement anti-communiste, refusa d’emblée tout dialogue avec le Nord. Bientôt, contre la dictature diemiste et sa brutalité, une insurrection éclata en 1959, qui se structura fin 1960 en un Front national de Libération du Sud Vietnam (FLN). Les États Unis sont alors venus, en mai 1961, donner un appui massif au régime de Saigon, en déclenchant la « guerre spéciale ». C’est à ce moment précis, le 31 mai 1961, qu’à paris, un petit groupe d’hommes et de femmes a fondé l’Association d’Amitié Franco-Vietnamienne, dont nous fêtons le 50è anniversaire.
Il était évident que seule la lutte armée pouvait désormais aboutir à la réunification du Vietnam et Hanoi l’avait compris. Il lui fallait aider le FLN.

Q. Qu’avez-vous fait alors ?

L’urgence à paris était de dénoncer cette guerre spéciale et d’aider les victimes, notamment par des envois de médicaments et de matériel chirurgical. Ce que l’AAFV entreprit. En France toute la droite était pour Saigon. Mais en 1964, tandis que le FLN s’affirmait, après la chute de Diem, tout s’aggrava. Après l’incident du Golf du Tonkin, Washington va commencer l’escalade. Pour arrêter les infiltrations nordistes (c’est à dire l’aide qu’Hanoi apportait au FLN), l’aviation américaine commença à bombarder systématiquement la zone frontalière du 17è parallèle, tandis que Saigon, où l’armée avait pris le pouvoir politique, s’efforçait de pacifier les campagnes, avec des méthodes brutales.
En mai 1965, invité au États unis pour y expliquer le Vietnam, indigné par ce que j’y voyais de la guerre à la télévision, j’allais apporter mon concours aux adversaires américains de l’Administration Johnson. Auparavant mes recommandations m’avaient permis d’être reçu à la Maison blanche, au département d’État ; au Pentagone, au Sénat puis à l’ONU et dans les Universités.
Par la parole et par l’écrit, j’ai alors agi, pendant 3 ans, au cours de courts séjours, aux USA, en Suède, en Norvège et en Australie pour exiger avec tant d’autres l’arrêt des bombardements sur le Nord, condition sine qua non de l’ouverture d’une négociation. L’attitude du Général de gaulle et son discours de Phnom Penh en septembre 1966, vont faciliter la mobilisation de l’opinion. Enfin en mai 1968, l’arrêt des bombardements sur le Nord permit l’ouverture d’une conférence à paris, d’abord entre Washington et Hanoi, auxquels se joindront ensuite Saigon et le FLN. J’ai suivi suivi de près son déroulement, rencontrant notamment Mai Van Bo, Mme Nguyen Thi Binh et même Lê Duc Tho. La conférence dura quatre ans, Nixon cherchant à vietnamiser la guerre, procédait à un lent retrait. Finalement, en janvier 1973, c’est l’accord de Paris, et les Américains vont se retirer du Vietnam dans les deux mois. La guerre semble cette fois terminée.
C’est alors, en janvier 1973, que j’adhère au terme de cette longue évolution, à l’Association d’Amitié. À son 4è Congrès, je suis élu à sa Présidence.

Q. Une fois à l’Association, qu’allez-vous faire ?

Je veux d’abord manifester ma solidarité avec le Vietnam et la susciter chez d’autres. Je trouve dans l’Association, l’amitié et le bonheur de lutter ensemble pour une juste cause. Le Vietnam a beaucoup souffert depuis douze ans. Il faut maintenant l’aider à se reconstruire. Mais chacun a ses possibilités et ses talents. Parler et écrire c’est tout ce que je sais faire. Pour le Vietnam, je ferai tout mon possible, en admirant tout ceux qui savent faire plus et mieux sur le terrain et ailleurs.

À l’Association, mon rôle principal sera d’exposer aux réunions du Comité national et aux Congrès, la situation internationale du Vietnam et comment il y a fait face. J’ai fait cela de 1974 à 2004, en me manifestant aussi dans les tables rondes et les Journées d’Études. Je cherche à diffuser le maximum d’informations pertinentes sur le Vietnam, à aider ainsi à comprendre les problèmes auxquels il est confronté.
Mais le Vietnam va changer relativement vite. L’amitié et la solidarité vont évoluer, devenir moins émotionnelles. Ce n’est plus la guerre. Tout d’abord, deux ans après l’accord de Paris, Hanoi abat le régime de Saigon, le 30 avril 1975. La réunification politique est réalisée en 1976. La RDV fait place à la république socialiste. Elle se lance dans l’enthousiasme dans une expérience socialiste assez radicale. Une expérience qui s’avéra assez vite décevante, voire désastreuse. Les pénuries générales, la crise financière y feront renoncer. Le socialisme fera progressivement sa place à l’économie de marché, ce qui provoquera quelques remous dans l’Association. Mais la coopération franco-vietnamienne a pu rebondir après la visite de Pham Van Dong à Paris en 1977.

Des crises vont cependant agiter l’Association et même la diviser. C’est le cas en 1978 avec la tension avec la Chine et l’exode des boat people, et surtout l’intervention du Vietnam au Cambodge en janvier 1979. Elle chassa bien les Khmers rouges mais provoqua une petite guerre avec la Chine et surtout le blocus du Vietnam par l’Occident et ses amis. Il faudra dix ans pour résorber la crise cambodgienne (le Vietnam évacue ses troupes en 1989). Mais le Vietnam a désormais un Cambodge ami, et donc sa sécurité. Peu à peu la situation s’est stabilisée avec la normalisation des relations avec la Chine, les États Unis et l’ASEAN. Processus assez long, mais le Vietnam, par son ouverture, en 1986, à l’extérieur, aux investissements étrangers, à l’économie de marché (Doi Moi, renouveau), a retrouvé la croissance économique. Tout cela a entrainé une mutation de l’Association, qui s’est adaptée aux conditions nouvelles. La coopération décentralisée marque depuis dix ans, la relève des générations.
L’heure de la retraite est arrivée depuis longtemps pour moi. J’ai pu cependant, encore publier deux livres, en 1988 et 1998 [1]
Comme Charles Fourniau dont j’ai tant apprécié l’amitié pendant plus de quarante ans, je reste à 90 ans fidèle au Vietnam.

Notes

[1- Paris-Saigon-Hanoi, Les archives de la guerre, Gallimard, 1988
- Français et Annamites. Partenaires ou ennemis, 1862/1902, Denoël 1998
, tous deux traduits en vietnamien.