Soupe Tonkinoise Jan Thirion

Dernier ajout : 14 janvier 2012.

Soupe Tonkinoise


Jan Thirion
Collection Noire d’Histoire,
Éditions TME

- La collection Noire d’Histoire des éditions tme rassemble des romans policiers et romans noirs francophones, qui se placent dans un contexte historique défini.

Soupe tonkinoise de Jan Thirion, auteur d’origine franco-vietnamienne, nous entraine en Indochine française et plus précisément à Hanoi en août 1910 .

. Le mérite essentiel de l’auteur est de refuser la facilité qui consiste à construire des intrigues modernes que l’on projette dans le passé et à prêter aux personnages des jugements et des comportements tout à fait anachroniques.

. L’intrigue est présentée en courts chapitres, alertement menés, écrits avec une simplicité prétendue qui est un surcroît de virtuosité .
On appréciera particulièrement la technique qui consiste à multiplier les points de vue d’un chapitre à l’autre, et qui est la forme même de la volonté de l’auteur de refuser tout manichéisme. Intéressante aussi l’incongruité apparente des proverbes qui interviennent en sous-titres de chapitres ou dans le corps du récit. Vietnamiens ou de l’invention de Jan Thirion, ils commentent et orientent astucieusement la lecture, donnent un sens plus large à l’intrigue qui explore une page d’histoire.

. La fable policière est habilement construite. Le protagoniste –qui porte le nom d’un ancêtre de l’auteur : Hélie Auguste Thirion, ex gendarme et sous-officier d’une section de sécurité, est lancé par le colonel Manchecol sur les traces d’un lieutenant mystérieusement disparu. L’armée préfèrerait régler ses problèmes elle-même, et discrètement.
Cependant, d’autres officiers disparaissent tandis que, par ailleurs, s‘allonge la liste des jeunes femmes indigènes, prostituées dans les bordels coloniaux, sauvagement assassinées et décapitées.

. Le Maréchal des Logis Thirion se trouve au carrefour de toutes les intrigues –y compris celle, brûlante, qu’il a avec la femme du colonel—mais n’en est pas pour autant le maître. La manipulation et l’exploitation sont de règle dans cette ville écrasée de chaleur moite et parcourue de relents putrides.
. La décomposition, la pourriture, dominent dans le scénario policier comme dans l’évocation du quotidien de l’armée d’occupation, composée de soldats aveuglés par une autorité brutale qui prétend imposer « la Civilisation » et servir la Patrie, comme dans le tableau de la vie des autochtones, pauvres tonkinois ou bourgeoisie locale collaboratrice.
La colonisation pue et l’auteur n’a nul besoin de discours pour le dire.
Un sobre et noir réalisme y suffit. Car c’est le principe d’écriture que Jan Thirion s’est donné : ni pathos ni morale, et suffisamment de distance entre le lecteur et les personnages pour que l’identification, l’empathie soient impossibles ; ce principe fonctionne parfaitement.

. La « soupe tonkinoise » est amère : soupe au « chou » symbole mystérieux récurrent dans le roman, soupe au sang, poison dont le lecteur reconnaît l’action mortelle à long terme. Elle est délicieuse aussi, épicée qu’elle est d’ironie et d’humour noir.
Françoise Paradis