Souvenirs d’un passé qui s’efface

Dernier ajout : 23 avril 2008.


Voici trois des « ennemies des Etats-Unis » photographiées en 2002, près de trois décennies après la fin de la phase militaire de la guerre américaine et le début d’une longue et dévastatrice agression économique.
Deux de ces femmes sont des personnages centraux de l’ouvrage de Lady Borton, After Sorrow (Après la douleur) : à gauche, Nguyen Thi Giau, qui, jeune paysanne, a été l’un des espions les plus efficaces du mouvement de libération , ce pourquoi sa tête a été mise à prix. A droite, Nguyen Hac Dam Thu, jeune fille de bonne famille qui a quitté l’université pour rejoindre le mouvement et a connu la prison et la torture.
Au centre, Nguyen Thi Ngoc Toan, médecin qui s’est enrôlée dans l’armée lors de la guerre d’Indochine, y compris dans la décisive bataille de Dien Bien Phu en 1954.

Parmi les nombreuses injustices de la guerre du Vietnam, il faut compter la quasi absence de témoignages personnels des principales victimes, les gens du Vietnam, du Laos et du Cambodge. Cela est peut-être dû en partie à ce qu’ils n’ont pas accès à l’espèce d’appareil médiatique mondial par lequel leur agresseur a répandu une vision à lui et très déformée de la guerre et de ses suites.

Mais même s’ils avaient eu les moyens de faire connaitre leur histoire plus largement, il n’est pas sûr du tout qu’ils l’auraient voulu. L’une des raisons est que les souvenirs sont si atroces que pour beaucoup, sinon pour tous, le refoulement a été psychologiquement une stratégie de survie. En préparant la Conférence de Stockholm sur les conséquences à long terme de la guerre, il m’est arrivé de demander à une écologiste vietnamienne de me donner plus de détails sur le type et l’ampleur des dommages infligés à l’environnement dans le delta du Mékong, sa spécialité. « J’essayerai », a-t-elle répondu. "Mais il est très pénible de penser à des choses de ce genre et d’en parler".

Il y a eu aussi chez les survivants une nette tendance à ne pas ennuyer la génération d’après-guerre avec les souffrances de ses prédécesseurs et les horreurs qu’ils ont vécues.

Mais le facteur le plus important a probablement été l’effet contraignant de normes culturelles profondément enracinées qui imposent la modestie et la réserve. Comme le note Lady Borton dans l’introduction de son livre, After Sorrow : "Pour une paysanne vietnamienne, raconter son histoire comme si elle avait la moindre valeur en elle-même est le summum de l’arrogance. "

Personne extérieure à qui l’on pouvait se fier, Lady Borton (Lady est son prénom, pas un titre) a pu percer ce mur de modestie et de silence. Elle a passé quatre décennies à se plonger dans la vie du Vietnam et dans sa culture, est devenue experte en Vietnamien –une compétence qui a échappé à de nombreux autres Occidentaux qui s’y sont essayés – a passé des heures à parler à bâtons rompus avec des gens de toute condition, et a donné dans After Sorrow un choix très éclairant de leurs histoires personnelles.
 [1]
Ce sont les histoires de douces mais indomptables âmes, principalement des femmes, que le propre pays de l’auteur a décidé de nommer des ennemies. En leur donnant la parole dans After Sorrow, Lady Borton a rendu un service inestimable à tous ceux, où qu’ils soient, qui s’intéressent aux questions liées à la guerre américaine contre les peuples d’Indochine.

Mais le livre ne contient, nécessairement, qu’un tout petit échantillon de toutes les histoires qu’il faudrait conter et dont il faudrait se souvenir. Pour les générations de Vietnamiens présente et futures, il est particulièrement important de comprendre quel terrible prix leurs aïeux ont dû payer pour l’indépendance de la Nation, et bien des survivants de la guerre regrettent maintenant leur répugnance à en parler. Comme le Docteur Nguyen Thi Ngoc Toan (voir la photo) me l’a confié une fois : « Nous n’avons pas enduré tant de sacrifice et de souffrances pendant si longtemps pour voir nos enfants oublier ce qui est arrivé. "

Bien sûr, pour toute la communauté des hommes aussi il est important de comprendre et de se souvenir - et le temps presse, car les survivants vieillissent et passent au stade suivant de l’illumination.

Ainsi, il est urgent de recueillir autant de souvenirs personnels de la guerre que possible pour qu’ils restent à la disposition des générations présente et futures. Pour y parvenir, on peut s’inspirer de la Fondation de la Shoah, fondée par le réalisateur américain Steven Spielberg pour recueillir les souvenirs des survivants de l’holocauste nazi
(voir http://college.usc.edu/vhi).

Ce projet a maintenant rassemblé plus de 50 000 entretiens avec les survivants, en vidéo, et a commencé à faire de même pour les horreurs d’autres génocides, notamment ceux du Rwanda et du Cambodge. Toutefois, il ne semble pas que la Fondation ait l’intention de constituer des documents sur les expériences des Vietnamiens qui ont survécus aux guerres française et américaine et pour des raisons que les lecteurs de cette revue comprendront, il est hautement improbable que quiconque aux Etats-Unis le fasse jamais.

Mais c’est une nécessité et, comme je l’ai indiqué, il y a urgence. Toute personne intéressée et qui voudrait discuter d’un tel projet voudra bien me joindre par courriel à editor nnn.se Al Burke

_ La traduction française due à Jean Meynard est parue au Vietnam sous le titre "Vietnam, l’après chagrin". Voir rubrique Livres, http://www.aafv.org/spip.php?article314

Notes

[1After Sorrow est malheureusement épuisé. Mais j’en prépare une version abrégée disponible sur mon site Web : www.nnn.se/vietnam/sorrow.htm