Une décision déraisonnable, erronée et injuste

Dernier ajout : 29 juillet 2008.

« Une décision déraisonnable, erronée et injuste »
C’est en ces termes que l’Association pour les Victimes Vietnamiennes de l’Agent orange (la VAVA) réagit au jugement prononcé à New York le 22 février 2008.

Les faits
Pendant la guerre du Vietnam, l’aviation américaine a arrosé de défoliants le Sud du Vietnam, carte des épandagespour chasser de la jungle les combattants qui s’y abritaient, couper la piste Ho Chi Minh par où arrivaient du Nord armes, vivres et médicaments, et pour anéantir les rizières afin de forcer les populations à se regrouper dans les « hameaux stratégiques ».
Plus de 80 millions de litres de défoliants ont été déversés par avion, par hélicoptère, par camions-citernes et lances d’arrosage. Plus de 3 millions d’hectares ont été contaminés par ces défoliants, dont le plus connu est l’Agent Orange. Il contient de la dioxine, le poison le plus violent et le plus indestructible que l’on connaisse. Des millions de Vietnamiens, militaires et civils, hommes, femmes et enfants, ont été atteints par les épandages Ravages de l'agent orange sur les collinesd’Agent orange/dioxine. Des centaines de milliers en sont morts sur le coup. Deux à quatre millions de survivants, selon la Croix Rouge vietnamienne, présentent des pathologies graves (cancers, leucémies, diabètes, maladies de peau dont la chloracnée…) Malades ou apparemment saines, les personnes touchées par l’Agent orange donnent souvent naissance à des enfants gravement handicapés. Parfois, ce sont les petits-enfants qui sont atteints, sans qu’on comprenne encore avec certitude le mode de transmission.
Les firmes chimiques qui ont fabriqué les défoliants à la demande de l’armée américaine ont tiré d’énormes bénéfices de leur vente.

Article 21 des Accords de Paris : « Les Etats-Unis attendent de cet Accord qu’il ouvre une ère de réconciliation avec la République Démocratique du Vietnam et avec tous les peuples d’Indochine. Dans la ligne de leur politique traditionnelle les Etats-Unis contribueront à panser les blessures de la guerre et à la reconstruction de la République Démocratique du Vietnam et de toute l’Indochine. »

Le procès
Les victimes vietnamiennes et leur association la VAVA ont porté plainte contre les firmes chimiques au début de l’année 2004. C’était la seule possibilité car les Etats-Unis ne reconnaissent pas les tribunaux internationaux. Leur plainte a été jugée irrecevable le 19 mars 2005. Le ministre de la Justice américain de l’époque était intervenu directement dans le débat, comme le permet la loi américaine. Il a déclaré qu’il ne fallait pas accepter la plainte des Vietnamiens « car cela permettrait à tous les ennemis des Etats-Unis de se plaindre de la manière dont on leur a fait la guerre ».
Les Vietnamiens ont fait appel de cette décision le 18 juin 2007. Ils ont été déboutés le 22 février 2008 par la Cour d’Appel de New York qui a confirmé les termes du premier jugement. En clair, il n’est pas permis aux victimes d’attaquer en justice les fabricants des défoliants. Faut-il appeler cela un « non-lieu » ?
Les arguments avancés sont les suivants :
-  la loi que les Vietnamiens ont invoquée pour fonder leur plainte, l’ATS, ne s’applique pas aux faits cités.
-  les fabricants ont agi sur ordre du gouvernement américain.
-  Les défoliants ont été utilisés pour protéger les combattants américains, pas comme arme contre les populations.

La réaction vietnamienne
Les autorités vietnamiennes ont exprimé leur indignation devant ce verdict inique. Des manifestations ont eu lieu, notamment à Binh Phuoc et à Danang. La VAVA a décidé de s’adresser à la Cour Suprême des Etats-Unis. Elle a aussitôt publié un communiqué très déterminé et fait appel à la conscience de toutes les personnes éprises de justice pour soutenir sa cause. Un séminaire a réuni à Hanoi les Vietnamiens et quinze avocats américains, pour fixer la marche à suivre envers la Cour Suprême.

Qui sont les firmes chimiques en cause ?
Elles sont au nombre de trente-sept. Les plus connues, les plus puissantes, sont Dow Chemical et Monsanto. Oui, Monsanto. Monsanto, fabricant du Round-Up et leader des OGM. Après le si remarquable film de Marie-Monique Robin, Le monde selon Monsanto, on comprend à la fois la nocivité et la puissance économique et politique de cette firme. La collusion entre ses dirigeants et des hommes d‘Etat américains du plus haut rang est patente. Il faut lire aussi le livre du même nom : les chapitres 2 et 3, consacrés à la dioxine, apportent des informations cruciales qui complètent celles du film.

Et les Américains ?
- Les soldats de la guerre du Vietnam ont subi eux aussi l’effet des défoliants qu’ils répandaient sans en connaître la nature. Ils en arrosaient les abords de leurs camps pour éliminer les broussailles propices aux embuscades. Certains stockaient l’eau dans les fûts vides d’Agent orange. Les Vétérans américains souffrent des mêmes pathologies que les Vietnamiens et ont aussi des enfants handicapés. Comme la loi américaine leur interdit d’attaquer l’armée ou le gouvernement, ils ont envisagé d’attaquer en justice les firmes chimiques mais en 1984 ils ont accepté un compromis : une indemnisation de 180 millions de dollars contre le retrait de la plainte et l’engagement de ne pas en déposer d’autre. Ils se sont fait berner : la somme paraît forte mais répartie entre plus de 40 000 personnes, elle est dérisoire. En 1984, on ignorait encore beaucoup de choses sur les effets à long terme de l’exposition à l’Agent orange.
Des vétérans non inclus dans le premier arrangement ont plus tard porté plainte comme les victimes vietnamiennes. Ils ont été déboutés de la même façon, par le même tribunal, le même jour. Actuellement, ils tentent des actions auprès des parlementaires. Leur gouvernement leur accorde, chichement, les aides médicales et les soins gratuits indispensable en l’absence de Sécurité sociale : 400 000 dossiers sont en attente de règlement.
De plus en plus souvent, avec une énergie croissante, les Vétérans invoquent la guerre du Vietnam et ses suites pour soutenir l’opposition à la guerre en Irak, aux côtés des vétérans de celle-ci.

- Le gouvernement américain refuse de reconnaître ses responsabilités. Pourtant, lors de la signature des Accords de Paris, en 1973, il s’était engagé à panser les blessures de la guerre et à aider à la reconstruction du Vietnam. Il avait été question de 3,5 milliards de dollars. Les Vietnamiens n’en ont pas vu un dong. Au lieu de cela, les Etats-Unis ont imposé au Vietnam un embargo de vingt ans qui a gravement gêné son redressement.
A titre humanitaire, le Sénat américain a voté un crédit de 3 millions de dollars pour la décontamination du site de Danang. La Fondation Ford a promis d’en ajouter 7 autres. A titre de comparaison, une décision de justice a accordé au gouvernement américain les 120 millions d’indemnité qu’il réclamait à la compagnie Hercules –encore un fabricant de défoliants- pour avoir abandonné le site d’une de ses usines sans le décontaminer.

Que faire ?
L’appel de la VAVA à la solidarité doit être repris et amplifié. Un homme politique a dit : « la première puissance du monde, c’est l’économie, la deuxième c’est l’opinion publique. » Déterminée, elle peut obtenir beaucoup. Les termes même du jugement, innocentant les firmes parce qu’elles ont agi sur ordre du gouvernement, fournissent un point d’appui. Aux Etats-Unis, la VAORRC, qui avait organisé le séjour et la tournée de conférences des délégués vietnamiens au procès de New York, lance une double campagne, de mobilisation de l’opinion pour que justice soit faite et contre Dow Chemical et sa publicité « Dow Chemical, un élément humain » qu’elle transforme en « un élément inhumain ». En Europe, sept associations d’amitié avec les Vietnam dont l’AAFV ont repris la déclaration de la VAVA et proposent à toutes les organisations soucieuses des Droits de l’Homme de s’y joindre, ce qu’ont fait à ce jour le Mouvement de la Paix et dix autres organisations. Toute la presse vietnamienne a publié le 15 avril cette déclaration et la première liste de signatures.

La tragédie du Vietnam est unique au monde. Le monde entier doit exiger justice. La lutte continue.

Marie-Hélène Lavallard

(reproduit avec l’aimable autorisation de la revue Planète Paix, numéro de mai 2008)