Une soirée autour du camp de Ste Livrade

Dernier ajout : 22 avril 2011.

Une soirée autour du camp de Ste Livrade

Cette soirée, inscrite dans le cycle habituel des conférences « Connaissance du Vietnam » a été proposée et organisée par la Coordination des Eurasiens de Paris.
Elle a commencé par la projection du documentaire « le Camp des oubliés », en présence des deux co-réalisatrices, Marie-Christine Courtes et My Linh Nguyen. Elle s’est poursuivie par une analyse des deux historiens présents, Gilles Manceron, spécialiste de l’histoire coloniale et Alain Ruscio, dont nous connaissons tous le travail autour de la guerre d’Indochine, ainsi que celle de Dominique Rolland, écrivain particulièrement concernée par le thème du métissage. Enfin, un débat était prévu, managé par Daniel Frêche, le président de la CEP, qui a montré à quel point ce sujet était encore brûlant, voire sujet à controverse, pour tous les anciens enfants des camps de rapatriés d’Indochine.
Je ne pense pas qu’il faille juger le film sur un plan politique –qu’il puisse être une base de discussion sur le rôle ou les manquements de la France. C’est surtout un film terriblement touchant, humain ; il faut bien voir qu’à Ste Livrade, ont été rassemblées, en très grande majorité, des femmes de supplétifs ou de légionnaires –veuves, concubines ou mariées, mais ayant en commun d’être les mères de petits métis (jusqu’à 700 enfants rassemblés au début du camp !). Parmi ces métis, il y avait des vietnamiens -français, évidemment, mais aussi des vietnamiens –sénégalais ou des vietnamiens –arméniens, tout ce qu’on peut imaginer en présence de troupes coloniales. Et ces femmes, elles ont vieilli là, parce qu’elles n’avaient nulle part où aller, parce qu’elles n’imaginaient pas recréer une troisième vie après un nouveau déménagement.
Elles sourient, avec leur visage tout rond de vieille vietnamienne, et des bouches souvent édentées. Elles vont faire des prières catholiques au cimetière, ou des prières bouddhiques dans un lieu improvisé. Il y a aussi un grand père, très occupé à nourrir la colonie de chats. Elles préparent des nems pour les envoyer aux enfants éloignés ; elles montrent des photos, de jolies jeunes filles en ao dai ou en robe européenne avec les cheveux relevés en coque à la mode de l’époque, marchant dans les rues de Hanoi ou de Saïgon, des photos avec leurs maris –et les voilà se retrouvant au fin fond de la cambrousse, dans un pays dont elles parlent peu, ou pas du tout, la langue. Oui, elles sont émouvantes, ces petites grand mères, et les deux réalisatrices les ont très bien filmées.
Il est certain que ceux qui ont transité par le camp de Noyant, dans l’Allier, n’ont pas le même souvenir. C’étaient des familles avec des hommes, qui ont trouvé du travail en dehors du camp, et ont pu partir, refaire une vraie vie. Mais, même chez ceux, parmi les assistants qui étaient passé par Ste Livrade, on voit comme la mémoire est sélective ! L’un dit que tous les enfants avaient des bourses, après l’école primaire à l’intérieur du camp, ils pouvaient partir faire des études, devenir médecin, professeur. D’autres se rappellent surtout des barbelés autour du site (évidemment, c’était un camp militaire recyclé), de la barrière qui le fermait, il fallait demander l’autorisation pour sortir. C’est sûr que tout semble avoir été fait pour infantiliser les réfugiés, les priver d’autonomie. Ils se rappellent aussi qu’il n’y avait pas d’eau courante, pas de chauffage –certes, mais en était il autrement pour les fermes alentour ?
Bref, cela a été une soirée tout à fait passionnante….Anne Hugot Le Goff