Sept brèves histoires, sept tranches de vie façonnées de la matière brute dont est faite l’humaine condition : solitude, pauvreté, douleur, mort… mais transcendées par les sentiments les plus rares : altruisme, tendresse, compassion… Tout cela enchâssé dans de petits drames dont la finesse et la richesse d’observation s’allient à la rigueur de style pour créer chez le lecteur une poignante émotion.

On ne sort pas intact de la lecture de ces vies, qu’on n’oserait qualifier de « misérables », malgré qu’elles paraissent, à première vue, refoulées aux marges de la société : vies de vieillards, d’infirmes, de prostituées, de prisonniers… souvent de prisonniers car l’auteur en a partagé le sort durant de longues années.
Aucune amertume cependant, ni de fallacieuse pitié, juste une douce ironie. Des faits, rien que des faits. Ils dessinent tut un petit peuple de damnés qui, loin de s’éprouver comme tels, font preuve d’une générosité de sentiments, d’attitudes, de comportements, qu’il n’est pas exagéré de qualifier d’« humains » dans l’acception la plus haute :
- les pensées d’un gardien de camp à la poursuite dans la forêt d’un prisonnier évadé ;
- des vieillards sacrifiant le reste de leur vie pour se consacrer à leurs petits-enfants laissés à eux-mêmes pendant que leurs parents travaillent ;
- un voisin assistant, le cœur serré, à la mort tragique d’un jeune chien abandonné par son maître ;
- une prostituée vieillissante s’efforçant coûte que coûte de tenir la promesse faite à une vieille femme, impotente qui, elle-même, fait vivre ses petits enfants orphelins, dans un lointain village ;
- un innocent emprisonné sans en connaître la raison puis libéré de même , continuant cependant à s’infliger en secret le supplice subi en prison ;
- un autre prisonnier transféré d’une prison à une autre, croyant à chaque arrêt du camion, au vu des fusils de chasse de ses gardiens, qu’il va être exécuté ;
- une jeune femme violoniste, croyant son mari mort au combat, en épouse un autre, mais le premier revient…
Des histoires banales, n’est-ce pas, des souffrances ordinaires, mais Bûi Ngoc Tân a la trempe d’un Maupassant.
Lisez-le.
Denise Pham

Bûi Ngoc Tân, Une vie de chien, Paris , Editons de l’Aube 2007, trad. de Dang Tran Phuong, Nguyen Ngoc Giao, Vu Van Luan et Janine Gillon. Postface de Janine Gillon ; diffusion Seuil, 174 p., 16, 20 €.

Denise Pham nous a quitté au début de l’été 2008

Une vie de chien
Tous les héros de Bui Ngoc Tan ont vraiment eu une vie de chien. La faute aux événements ? à la guerre ? à pas de chance ? à la politique ? à la société ? A la vie, quoi ... Chienne de vie ! Les sept nouvelles réunies dans ce recueil mettent en scène des petites gens au quotidien : un soldat qui déserte, celui qui rentre enfin chez lui pour retrouver sa jeune femme remariée, un proprietaire de chien, un détenu, des grands-parents chargés de garder les petits, une fille de joie qui exerce ce métier comme un autre...

Bui a passé cinq longues années en prison. Il est devenu écrivain en grande partie grâce à son incarcération, qui l’a obligé à regarder l’humanité - celle qui l’entoure, en prison, et celle qu’il imagine, dehors - avec un regard nouveau, comme détaché de toute pression, et empli d’une étonnante compassion, d’une profonde tendresse. Une vie de chien est un recueil fort, et paradoxalement optimiste, qui nous fait voyager dans un Viêt-nam dont on ignore souvent le quotidien.
Né en 1934 à Haiphong, Bui a été, à Hanoi, militant de la première résistance, puis journaliste à L’Avant-garde, émanant des jeunes communistes. L’expérience traumatisante des guerres et de la prison l’ont ensuite empêché d’écrire pendant plus de vingt-cinq ans. Avec Une vie de chien, nous entamons l’édition de son œuvre en français.

éditions de l’aube
Diffusion Seuil 16,20£