VIET NAM CONTEMPORAIN - IRASEC

Dernier ajout : 19 octobre 2009.

VIET NAM CONTEMPORAIN, sous la direction de Stéphane Dovert et Benoit de Tréglodé
647 pages, Les Indes savantes Paris, Mai 2009, 36 €
ISBN : 978-2-84654-175-6


Il faut saluer la parution de cet ouvrage de recherche universitaire français sur le Vietnam. De tels ouvrages sont trop rares, alors que naguère l’essentiel des travaux sur ce pays était français. C’est un ouvrage collectif. 24 auteurs y ont contribué. Il est publié sous l’égide de l’IRASEC, à Bangkok, (Institut de recherche sur l’Asie du Sud-est contemporaine), et sous la direction d’un ancien directeur et de l’actuel directeur de cet institut. Les auteurs sont des spécialistes de leur domaine ce qui assure la qualité générale de l’ouvrage. Mais comme bien des ouvrages collectifs, on décèle mal une ligne directrice.

C’est un livre d’histoire. Il couvre la période 1945-2008. N’y cherchez donc pas de réflexion prospective sur l’avenir du pays. Il est étonnant que trois thèmes ne soient pas abordés : le parti communiste vietnamien, hormis trois pages assez convenues, 147-150, sur la cooptation des dirigeants. L’armée n’est également pas traitée, alors que le parti et l’armée furent les acteurs essentiels de l’histoire de la période étudiée. Rien non plus sur le système éducatif, naguère succès du régime, mais frappé par les restrictions budgétaires imposées par le Doi Moi et, depuis, en partie financé sur fonds privés. Or le système éducatif détermine l’avenir d’un pays.

Après un rappel de l’histoire du Vietnam, l’ouvrage aborde la signification du Doi Moi décidé en 1986. La collectivisation totale qui avait conduit à la pénurie généralisée est abandonnée au profit de l’ouverture à l’économie de marché et à la mondialisation. Bien des commentateurs avaient alors prévu que cette ouverture s’accompagnerait d’une ouverture politique. En fait ce « changement pour du neuf » traduit l’emprise totale du parti sur la vie politique et la société vietnamienne qui brutalement changent d’orientation. Cette emprise du parti ne s’est pas desserrée depuis.

Les chapitres suivants décrivent les étapes de l’ouverture internationale progressive du Vietnam sur le Sud-est asiatique et sur le monde, jusqu’à l’adhésion à l’OMC (organisation mondiale du commerce). On peut regretter qu’il ne soit pas fait mention dans cet ouvrage français de l’appartenance du Vietnam à la Francophonie ni au sommet de l’Organisation internationale de la Francophonie à Hanoi en 1997.

On aborde ensuite l’activité économique par la destruction des forêts. Les autorités publiques ont toujours considéré les forêts comme des réserves foncières à défricher pour y installer des colons qui cultiveront des cultures de rente pour l’exportation, tel le café. Récemment le discours a changé mais hélas pas la réalité. La forêt disparaît avec, à terme, des conséquences dramatiques.

Les paysans ont résisté à la collectivisation dans les années 1970. Puis, ils se sont engouffrés dans l’espace de liberté que la décollectivatisation leur a ouvert. Ils furent par leur dynamisme, les acteurs du décollage de la décennie 1990. Mais le modèle d’agriculture issu de la décollectivatisation atteint aujourd’hui ses limites.

La croissance économique du pays fut régulière et forte depuis 1991. Les étapes en sont retracées. Mais à partir de 2000, l’essor économique dépend de plus en plus des investissements étrangers et des exportations. Le pays, soumis aux fluctuations de l’économie mondiale est vulnérable. Ce modèle de développement extraverti n’atteint-il pas ses limites ? Par quoi le remplacer et comment ? La question n’est pas posée dans le livre. C’est dommage. Encore quelques contributions sur l’urbanisme, la démographie …

Les meilleures contributions sont celles qui traitent de l’évolution de la société. La situation des religions est décrite sur base d’informations de première main. Les religions, naguère bannies comme opium du peuple, ont été réhabilitées mais demeurent sous contrôle étroit du parti. Elles doivent s’affilier au « Front de la patrie » contrôlé par le parti communiste. La plupart s’y résolvent. Mais celles qui s’y refusent, l’église bouddhiste unifiée du Vietnam, ou les églises protestantes, telle Tin Lanh Dega, sont poursuivies, suspectées d’opposition politique. Le livre blanc de février 2007 a rappelé sans ambiguïté la nécessité « de renforcer le contrôle étatique sur les religions ». Certes la liberté des cultes est reconnue. Mais « pour empêcher la religion de devenir un concurrent politique, l’État-parti tient à conserver un contrôle total sur les activités religieuses » écrivent les auteurs.

Le système de santé, peu étudié, fait l’objet ici d’une analyse fort bien documentée. Alors que la conférence d’Alma Ata en 1978 avait cité en exemple le Vietnam pour les résultats remarquables de son système de santé malgré la pauvreté du pays, ce système s’est dégradé après les restrictions budgétaires imposées par le Doi Moi. La médecine privée payante s’est développée, et faute d’un système de sécurité sociale généralisé une médecine à deux vitesses s’est instaurée. Les auteurs le constatent mais, peu critiques, estiment que c’est inévitable.

La littérature a gagné des marges de liberté par rapport au pouvoir, tout comme le cinéma, mais restent sous contrôle étroit du parti. La censure suit des chemins détournés, moins voyants. Une étude de la famille clôt le livre. Elle est en crise comme partout. Ses repères traditionnels se délitent. La femme a gagné une plus grande liberté. « Éprouvée, la structure familiale a cependant fait la preuve de sa solidité » concluent les auteurs.
Somme toute, ce livre copieux constitue une somme d’informations sur l’histoire contemporaine du Vietnam. Il demeurera un ouvrage de référence.
Philippe DELALANDE