Vietnam : le régime de parti unique communiste peut-il durer ? Par Philippe (...)

Dernier ajout : 10 janvier 2009.

Cet article reprend les principaux thèmes d’un exposé de l’auteur en juin dernier, dans le cadre du cycle de conférences de l’Association d’amitié franco-vietnamienne, « connaissance du Vietnam ».

Vietnam : le régime de parti unique communiste
peut-il durer ?


par Philippe Delalande, [1]

Depuis 1990, Le Vietnam est épargné par les crises économiques et politiques et les coups d’Etat qui ont ébranlé ou fait tomber bien des régimes des pays du Sud-est asiatique. Son régime est le plus stable du Sud-est asiatique, mais stabilité n’est pas solidité définitive. Le régime de parti unique communiste pourrait brutalement s’effondrer ou se déliter sous la pression de facteurs externes ou de faiblesses intrinsèques.

I/ Parti unique communiste et économie de marché capitaliste, est-ce compatible ?

En 1986, le régime communiste où tout était collectivisé, fut au bord de l’effondrement. L’économie planifiée était désorganisée, proche de la paralysie et l’agriculture collectivisée ne parvenait plus à nourrir la population. Le 6ème congrès en décidant le Đổi mới, (changer pour du neuf), a décidé, afin de sauver le régime, d’ouvrir l’économie à l’initiative privée et à la mondialisation. Après une période de flottement à la fin de la décennie 1980, cette politique a réussi. L’économie a décollé en 1990. Le régime communiste a été sauvé par l’efficacité du capitalisme qu’il avait introduit. Il y a là un paradoxe : le couple parti communiste, économie capitaliste s’est montré efficace alors qu’il pouvait sembler contradictoire. Comment ce couple est-il géré pour être efficace ?

Le secteur d’économie capitaliste demeure sous contrôle étroit du parti, omniprésent.
Le secteur d’économie capitaliste d’initiative nationale ou étrangère demeure contrôlé par des moyens de droit public, nombreux et contraignants. Le ministère du plan et des investissements, relayé par les ministères techniques et les provinces, s’assure de l’exécution des orientations économiques arrêtées par le parti puis le gouvernement. L’Etat a conservé les moyens de contrôle de l’époque du communisme pur et dur. Il les a progressivement desserrés, mais jamais abrogés : licences d’importation, agréments des investissements, contrôle des changes, monnaie non convertible, et instruments plus classiques que connaissent les pays libéraux, douanes, fisc, inspections du travail et de l’environnement… En 2008, les licences d’exportation, délaissées depuis plusieurs années, ont été rétablies pour les exportations de riz et de pièces d’acier.
Si une entreprise privée se montre récalcitrante aux orientations de l’Etat ou aux injonctions du parti elle se trouve rapidement en butte à diverses pressions. Tous les organes de contrôle, fisc, inspections du travail, douanes interviennent simultanément, et trouvent évidemment beaucoup d’infractions répréhensibles. Les licences d’importation, le compte en devises de l’entreprise sont bloqués, ses fournisseurs ou clients publics sont brusquement défaillants. C’est là un cas limite qui ne doit pas dissuader d’éventuels investisseurs de s’engager au Vietnam. Mais il faut le savoir, tant qu’elle reste dans les clous fixés par le pouvoir l’entreprise a une marge d’action réelle, si elle s’en écarte elle est soumise à des pressions politiques et administratives multiples qui doivent la ramener dans le droit chemin. On peut dire qu’il y au Vietnam un secteur d’économie capitaliste mais pas privée comme on l’entend dans les pays libéraux.

Une politique économique constante depuis 1990, gage d’efficacité

Cette politique s’est organisée sur quatre axes :
- La libération des énergies par la décollectivisation. Cette décollectivisation fut particulièrement efficace dans l’agriculture et dans les secteurs réclamant peu de capitaux initiaux, l’artisanat, le commerce, le transport routier, le bâtiment… Les Vietnamiens ont su faire preuve par leur travail d’un dynamisme remarquable qui a fait décoller l’économie.

- Le maintien du secteur public. Il n’y a pas eu de ‘’big bang’’ libéral, évitant ainsi la désorganisation du secteur public et l’émergence d’oligarques. Mais le maintien du secteur public entraîna l’obligation de le réformer. Il y avait 12000 entreprises publiques en 1991, déficitaires pour plus de la moitié. Il y en a 3000 fin 2007. La réforme fut socialement douloureuse. Le secteur bancaire public dut également être assaini, recapitalisé et assujetti à des règles prudentielles strictes. Le secteur public assure encore aujourd’hui le tiers du PIB.

- L’ouverture prudente, progressive à l’économie internationale. L’appareillage de protection de l’économie nationale vis-à-vis de l’étranger a été allégé sur plus de dix ans au fur et à mesure du raffermissement de l’économie nationale et des engagements du Vietnam envers l’ASEAN et l’OMC (organisation mondiale du commerce). Ceci a évité une désorganisation d’une économie très fragile en 1990 par l’intrusion étrangère et le passage sous contrôle extérieur des fleurons de l’économie nationale.

- Une politique macro économique très classique. Le gouvernement a lutté avec constance contre l’inflation qui était de 800% en 1988, contre le déficit budgétaire, l’endettement extérieur. Mais la balance des paiements demeure fragile. La balance commerciale est déficitaire et les réserves de change très modestes. Le Vietnam ne peut compter que sur le flot des investissements étrangers pour équilibrer sa balance des paiements.

Cette politique constante sur plus de 15 ans a porté ses fruits. Depuis 1991, le taux de croissance économique moyen est de 7,5% l’an. La grande pauvreté qui touchait 60% de la population au début de la période n’en frappe plus que 14% en 2008, même si les écarts de revenus s’accroissent. Evidemment ce succès économique a bénéficié au Parti communiste dont la légitimité s’est trouvée renforcée puisqu’il se montrait efficace.

L’ouverture du parti communiste aux classes montantes issues du secteur privé.
L’émergence d’une classe issue des entreprises privées, cadres ou chefs d’entreprises, est dangereuse pour un parti communiste. On peut prévoir que cette classe revendiquera bientôt une représentation politique. Les Américains avaient longtemps pensé que l’essor du secteur privé dans une économie émergente conduirait inévitablement à la démocratie, la nouvelle classe exigeant la liberté politique. Les Chinois, conscients de ce risque, furent les précurseurs pour réduire ce risque. En ouvrant le parti communiste à cette classe montante, à la fin de l’ère Jiang Zémin, ils déjouèrent le calcul américain. Si la classe montante obtient des postes de pouvoir dans le parti unique, elle devient le meilleur défenseur du parti unique. Le Vietnam a suivi cet exemple en permettant d’abord aux communistes d’avoir une activité dans le secteur privé par décision du Comité central en 2002, puis en ouvrant l’accès au parti aux cadres et chefs d’entreprises du secteur privé lors du congrès de 2006.

On constate donc que parti unique communiste et économie capitaliste ne sont pas antinomiques. L’Occidental raisonne par concepts. Il oppose celui de communisme qui évoque le « tout public » à celui de capitalisme qui évoque l’initiative privée et il conclut que les deux concepts sont inconciliables. Mais dans l’aire culturelle chinoise dont fait partie le Vietnam on se méfie des concepts. Ils délimitent le réel alors que la pensée chinoise se penche d’abord sur le réseau de relations entre les éléments du monde. On a pu dire que la pensée chinoise fuyait les concepts. Agir, c’est comprendre la configuration des forces, Xing, et tirer parti du potentiel de situation, Shi, La configuration des forces est régie aujourd’hui par la mondialisation. Il faut en tirer parti. « On s’adapte », disent les Chinois et les Vietnamiens.
D’ailleurs l’expression ambiguë « Economie socialiste de marché » qui voulait concilier cette apparente contradiction n’est plus en usage au Vietnam. On lui a substitué « essor de l’économie de marché suivant une direction socialiste » sự kinh tế hoá thị trường theo hướng chủ nghĩa xã hội, formule qu’un parti socialiste européen pourrait aisément faire sienne.

II/ Le régime de parti unique peut-il fonctionner durablement ?

Pour répondre à la question, il convient d’abord de comprendre comment fonctionne ce régime, puis de noter ses faiblesses et ses forces. On pourra peut-être enfin tenter de conclure.

Les principes de fonctionnement du régime de parti unique communiste
- Le parti exerce le monopole du pouvoir politique. Ce principe est inclus dans la constitution. Le parti communiste compte à peu près 2,5 millions de membres. Les postulants à l’admission doivent être parrainés par deux membres et subir un examen de moralité et avoir eu une histoire politique préalable très claire, « Lịch sử chính trị rõ ràng », selon l’expression consacrée. Le postulant doit subir une période probatoire d’un an avant d’être définitivement admis. La composition du parti se modifie et se rajeunit. Il compte de plus en plus d’intellectuels, d’étudiants, de cadres. Sa base rurale traditionnelle se raréfie. La constitution de 1992 s’est efforcée de distinguer le parti de l’appareil de l’Etat. Mais l’organe suprême du pouvoir au Vietnam, le Bureau politique du parti comprend parmi ses 14 membres issus du congrès de 2006, les principaux responsables des organes de l’Etat comme indiqué en bas de page. [2]
Le parti contrôle donc étroitement l’Etat. Les députés sont élus au suffrage universel direct. Dans chaque circonscription électorale, lors des élections législatives de 2007, il y avait 5 candidats pour 3 postes à pourvoir. Mais tous les candidats avaient été agréés par le « front de la patrie » étroitement contrôlé par le parti communiste. Il en est de même pour les élections locales : pluralité de candidatures laissant un certain choix à l’électeur mais agrément préalable des candidats par le Front de la patrie.

- Le parti exerce un contrôle complet sur la société :
Le parti est présent partout, dans les quartiers, les entreprises, la culture et tous les rouages de l’économie. Le Front de la patrie est son instrument de contrôle social. Il regroupe tous les mouvements populaires, les vétérans, les syndicats, les organisations culturelles, le mouvement des femmes, les mouvements de jeunesse et même les cultes. Chaque organisation affiliée est dirigée par le parti, mais ces organisations son beaucoup plus ouvertes que le parti et compte beaucoup d’adhérents qui n’en sont pas membres. Si jamais, une organisation du front de la patrie tente de s’émanciper de la tutelle du parti, elle est dissoute. L’information doit demeurer sous contrôle du parti pour éviter qu’elle ne suscite des oppositions. Des marges de liberté d’informer demeurent et même s’élargissent tant qu’elles ne sont pas jugées dangereuses pour le maintien du monopole politique du parti. Les organes d’information sont donc dirigés par des membres du parti.

- Le parti réprime les velléités d’opposition politique.
Il ne peut exister de contrepouvoirs véritablement indépendants. Ceux-ci risqueraient de s’ériger progressivement en fractions d’opposition mettant en cause le monopole du pouvoir communiste. Récemment en septembre dernier, l’église catholique a résisté au pouvoir à propos d’une propriété foncière qui naguère lui appartenait au centre de Hanoi et devait lui être restituées. L’église reconnaît la légitimité du pouvoir du parti. Finalement, après plusieurs manifestations, le terrain litigieux deviendra un jardin public et ne sera pas cédé à des promoteurs comme l’avait décidé le parti. C’est la première fois qu’un contrepouvoir a eu gain de cause de façon publique. Le retentissement en fut considérable au Vietnam. Lorsque des contestataires s’entêtent à vouloir créer une opposition politique, il n’y a pas d’autres solutions que la répression. Elle ne s’applique qu’aux cas déviants de groupes qui refusent le monopole politique du parti, mais elle existe belle et bien.

Ces entraves aux libertés, pourquoi sont-elles supportées ?
Un Français ne vivrait sans doute pas longtemps sous un tel régime sans se révolter quoi qu’il lui en coûte. On rétorquera que les Vietnamiens n’ont pas le choix. S’ils contestent, ils seront réprimés. L’explication semble un peu courte. Il faut d’abord noter que les Vietnamiens qui ont connu la période antérieure au Đổi mới disent : « c’est aujourd’hui beaucoup mieux qu’avant ». En effet à l’époque, le régime était véritablement totalitaire et policier. Ce n’est plus le cas. Il a ménagé des espaces de respiration. Les restrictions aux libertés se sont allégées, tous le reconnaissent. Le régime est donc plus supportable, mais quand même !

Il faut sans doute trouver une explication à l’acceptation d’un régime qui restreint les libertés publiques dans un fondement culturel. Dans toute l’aire d’influence culturelle chinoise on constate, sous des emballages constitutionnels différents, des régimes de parti unique. Le PLD gouverne le Japon depuis la fin de la guerre mondiale. Le PAP gouverne Singapour depuis l’indépendance. Et évidemment les partis communistes gouvernent la Chine et le Vietnam. Dans la tradition confucéenne, l’harmonie sociale se conquiert par le consensus patiemment construit. Un contestataire est d’abord perçu comme un déviant. L’anarchie, dans la pensée chinoise est le mal absolu. Si des restrictions aux libertés sont la condition de préservation de l’ordre social, il faut les accepter. Et la légitimité du pouvoir ne provient pas de son origine, mais de son efficacité à maintenir ordre et harmonie. Tant que le parti communiste préservera la paix civile et le développement économique, il aura le mandat du ciel, sera jugé légitime par le plus grand nombre.

Forces et faiblesses du parti unique communiste.
Il faut admettre qu’un régime de parti unique présente des avantages. Il offre un temps politique long qui n’est pas borné par la prochaine échéance des élections présidentielles ou législatives. A l’abri du risque d’alternance politique le parti peut conduire des politiques constantes sur le long terme. C’est là certainement une cause du succès économique du Vietnam. Le parti unique est facteur de stabilité. Si le Vietnam a été ces dernières années l’enfant chéri des Etats-Unis dans le Sud-est asiatique, c’est qu’il était le seul régime stable de la région. Le parti unique est aussi facteur d’unité géographique du pays. Il y a une obligation technique pour le parti communiste que toutes les régions et minorités du pays y soient équitablement représentées. C’est la meilleure parade au risque de voir des groupes s’estimant lésés revendiquer leur propre représentation politique. Si une démocratie à l’occidentale régnait au Vietnam, on pourrait prévoir l’émergence d’un parti dominant émanant du Sud qui groupe 60% de la population et est la plus riche. Ce parti gouvernerait le pays durablement. L’unité du Vietnam s’en trouverait mis en cause, d’autant que le pays depuis le 16ème siècle fut fréquemment divisé. Son unité demeure fragile parce que récente. Enfin le régime de parti unique communiste bénéficie actuellement du discrédit de la démocratie qui dans aucun pays du Sud-est asiatique n’a réussi à instaurer stabilité, paix sociale et développement continu.

Mais les faiblesses du régime de parti communiste sont nombreuses. Comment lutter contre la corruption s’il n’y a pas d’opposition pour dénoncer les corrompus ? Comment lutter contre les abus de pouvoir s’il n’y a pas de contrepouvoir ? Comment assurer l’autonomie de l’appareil d’Etat si le parti doit toujours le contrôler ? Le régime n’est pas parvenu à apporter de réponses à ces questions. L’absence de distinction nette entre parti et Etat est une cause de confusion et de conflits de compétences permanents.

La nécessité technique dans un parti unique de décider par consensus ou très large majorité est un facteur de lenteur dans la prise de décision. Le parti préfère ajourner une décision si elle ne réunit pas un quasi consensus au Comité central. Car si une minorité permanente se constituait, le risque serait grand de voir un jour cette minorité quitter le parti. Ces faiblesses sont difficiles à gérer mais pas insurmontables. Par contre, la faiblesse indépassable du régime de parti unique est qu’il n’y a aucune solution institutionnelle à un conflit interne au parti qui s’avérerait insoluble par compromis. Si une révolte sociale se produisait, le parti qui détient la force pourrait la réprimer, mais si un conflit interne au parti le divise en deux fractions à peu près égales, il n’y a pas de solution. Ou bien l’une des deux fractions quitte le parti et il n’y a plus de parti unique, ou bien le conflit se règle par la force et c’est la guerre civile. Si le conflit interne se prolonge, le parti se délite et s’affaisse.
La solidité apparente du régime de parti unique communiste recèle là, une faiblesse intrinsèque qui peut toujours entraîner une crise irrémédiable. Espérons pour le Vietnam qu’elle ne surviendra pas. Dans l’immédiat ceux qui craignent ou espèrent l’effondrement prochain du régime devront encore attendre. D’ailleurs le régime a encore des possibilités d’évolution sur le long terme. Depuis 1945 il a fait preuve d’une remarquable capacité d’adaptation.

Notes

[1Economiste spécialisée sur l’Asie, auteur de « Vietnam, dragon en puissance, facteurs politiques, économiques, sociaux », octobre 2007, L’Harmattan, Paris.

[21 Nong Duc Manh, secrétaire général,
2 Nguyên Minh Triêt, président de la république,
3 Nguyên Phu Trong, président de l’Assemblée nationale.
4 Nguyên Tân Dung, premier ministre,
5 Nguyên Sinh Hung, vice premier ministre
6 Pham Gia Khiêm, vice 1er ministre et, ministre des affaires étrangères
7 Truong Vinh Trong, vice 1er ministre
8 Lê Hong Anh, ministre de la sécurité publique
9 Phung Quang Thanh, ministre de la défense