Vo Nguyen Giap, Une vie

Dernier ajout : 28 avril 2012.

Le livre d’entretiens que notre ami Alain
Ruscio1 a publié sous le titre : « Vo Nguyen Giap,
Une vie » [1]est une lecture indispensable pour quiconque souhaite connaître et comprendre celui
auquel « Perspectives » consacre ce dossier. Nous en extrayons quelques bonnes pages qui éclairent comment un civil devient un dirigeant militaire.

• Il y a une chose qui est tout de même étonnante.
Vous insistez sur l’explication fondamentalement
politique - les fameux liens avec les masses - de
vos succès croissants de cette période, jusqu’à la
Révolution d’août. Je veux bien vous croire. Mais,
enfin, il faut bien aborder les problèmes proprement
militaires. Et vous ne disposez pratiquement
pas d’armes, au moins jusqu’au printemps 1945…

- Oui, c’est vrai. Moi-même, je n’avais aucune formation
militaire. Lorsque les camarades, à Hanoi,
début 1940, avant que je me rende en Chine, m’ont
signifié la décision du Parti de préparer la lutte armée,
je suis allé à la Bibliothèque centrale. J’ai cherché
dans le Grand Larousse, les différents articles
concernant les techniques militaires. Je me souviens,
par exemple, de l’article « grenade », J’essayais
de comprendre, mais c’était difficile ! « grenades offensives
 », « grenades défensives », « détonateurs ».
Je ne savais pas ce qu’était un détonateur !

• Et c’était seulement un peu plus de dix ans avant
Dien Bien Phu… Et c’est vous qui, finalement, êtes
chargé de la direction militaire du mouvement.

- De toute façon, aucun d’entre nous n’avait de
réelle formation militaire ! Pourquoi moi ? Peut-être
parce, lorsque j’étais journaliste au Tieng Dân (La
voix du peuple), à Hanoi, j’avais souvent écrit des
articles sur la guerre révolutionnaire chinoise, sur
Mao Zedong, sur Zhu De, qui avaient donné naissance
à un opuscule, « Pour connaître la situation
en Chine », mais je savais mieux manier la plume
que le fusil ! Plus tard, l’Oncle Hô me disait souvent
que nous devions nous imprégner certes des idées
politiques du communisme, mais que nous devions
également étudier l’art militaire. Dans le Viet
Bac, nous n’avions pas de manuel d’instruction.
Nous nous étions donc procuré un vieux manuel de
l’armée française. Nous avions seulement traduit
les passages que nous trouvions applicables à notre armée révolutionnaire. À la place de « une ! deux ! »,
nous disions « mot ! hai ! ». Et c’est ainsi que les
premiers éléments de l’armée populaire ont appris à
(mal) marcher au pas grâce à un vieux manuel colonial.
Plus tard encore, lors de la première guerre de
résistance, j’avais emporté avec moi la version française
De la guerre, de Clausewitz, auteur que Lénine
tenait en haute considération, malgré ses opinions
féodales.
Pour faire la guerre, même de guérilla, il faut tout de
même des armes ! Où les trouviez-vous ?
Là où il y en avait : chez l’ennemi, Français ou
Japonais. Chaque milicien d’autodéfense, ou Tu Ve,
était personnellement responsable de se procurer des
armes. Mais c’était souvent des armes blanches. Nous
pûmes aussi acheter quelques fusils à des trafiquants
chinois. Moi-même, tout à fait à l’origine, je ne possédais
qu’une seule grenade, attachée à la ceinture.
Mais je dois l’avouer : elle était hors d’usage. Je crois
que l’effet psychologique n’est jamais à négliger.
Il fallait montrer que nous étions des combattants.
Puis, au fur et à mesure que le combat s’amplifiait,
nous pûmes nous procurer des armes. Au moment de
la Révolution d’août, nous avions des fusils de bien
des types différents, de bien des origines différentes
 : française, américaine, chinoise, japonaise. Nous
avions même récupéré, lors des combats avec les
Japonais, des fusils russes de l’époque tsariste !

Sur combien d’hommes pouviez-vous alors compter ?
- Environ un millier.

Comment était organisé cet embryon d’armée ?
- Dans les tout premiers temps, nous avons organisé
les Tu Ve. C’était des organisations paramilitaires
chargées de la protection de nos bases et du harcèlement
de l’ennemi. Les jeunes garçons, les jeunes
filles, se sont bien battus. Puis, nous sommes passés
à de petits groupes, en plus de ces Tu Ve. Ces
groupes étaient composés de soldats, c’est-à-dire
que, contrairement aux miliciens, ils avaient comme
seule et unique tâche de se consacrer à la préparation
militaire. Ils étaient organisés autour des éléments
les plus sûrs politiquement, les membres du Parti.
Leur formation politique était très poussée. Par la
suite, le 22 décembre 1944, nous avons enfin organisé
notre première « Brigade de propagande armée » :
34 hommes armés ! Cela paraît peu, mais c’était déjà,
en soi, l’aboutissement d’un assez long processus.
Aujourd’hui, cette date marque symboliquement la
naissance de notre armée populaire. Mais, avant une
naissance, il y a la gestation. Le nom lui-même de
« Brigade de propagande armée » est significatif. À la
demande pressante de l’Oncle Hô, nous avions
tenu à souligner, encore et toujours, jusque dans
l’appellation, le primat de la propagande, donc de
la politique, sur la simple lutte armée. Par exemple,
lors de nos combats, encore petits, avec des garnisons
françaises, nous nous assurions à l’avance de la
complicité des tirailleurs vietnamiens - que les Français
appelaient encore « Tonkinois » - avant l’assaut.

Notes

[11)Vo Nguyen Giap, Une vie, propos recueillis par Alain Ruscio, Hanoi,
1979-2008 (Les indes savantes, 117 pages, 16 €)