Adieu à Janine Toroni

Dernier ajout : 23 janvier 2014.

Adieu à Janine Toroni voir aussi l’article 1280
Janine Dalmaz, future Janine Toroni, est née le 30 juin 1932 à Baria, en Cochinchine. Non, au Nam Bô, corrige-t-elle fermement. Son père, fonctionnaire au Service forestier de la Cochinchine, s’y était installé avec sa famille quelques mois auparavant. Elle aurait dû s’appeler Sylvaine mais dans l’émotion d’une naissance précipitée ses parents ont oublié ce choix. La voici Janine pour toute sa vie. Qu’importe. La forêt de Cau Thi Vai, la forêt de son enfance reste son nid. Partie pour la France en 1948, ce n’est qu’en 1984 qu’elle y retourne. Elle la trouve dévastée par la guerre. On n’y voit plus le tigre qui imitait le chevreuil pour l’attirer, ni le gémissant oiseau de la pluie, dit-t-elle dans une lettre à Alice Kahn.
Janine écrivait à Dominique de Miscault : « Ce qui est personnel ne se raconte pas. » On se gardera donc des indiscrétions et on s’en tiendra à ses propres termes :
« La France est mon pays.
Savoyarde par mon père,
Lyonnaise par ma mère.
Le Vietnam est mon pays natal.
« Née à Baria, Cochinchine » précise ma carte d’identité.
La Suisse est mon pays adoptif.
Mon passeport certifie « Originaire de Vogorno »
dans la Vallée Verzasca au Tessin, comme Niele, mon compagnon à qui va ce livre. » [1]

Janine a été membre de l’AAFV dès son début et en compagnie d’Alice Kahn, autre fondatrice, a assuré une présence continue de la littérature vietnamienne dans ce qui était alors le Bulletin d’information et de documentation bimestriel de l’association. Quand on a cherché un titre plus propice aux référencements, c’est Janine qui a trouvé Perspectives France Vietnam. Elle a longtemps coopéré aussi au CID-Vietnam, dont seule la maladie l’a éloignée. Janine était aussi une cinéphile avertie, assidue au Festival de Locarno dont elle e rendu compte ici à plusieurs reprises Pour son action inlassable en faveur de la coopération entre « la France telle qu’elle est, le Vietnam tel qu’il est » elle a été honorée de l’Ordre de l’Amitié, la plus haute décoration que puisse recevoir un étranger au Vietnam.

Il est permis de voir dans ces activités l’origine de l’ouvrage publié par Alice Kanh et Janine Toron, Nouvelles du Vietnam - A propos de la prose vietnamienne. [2] Des nouvelles, au double sens du terme : de courts récits traduits du vietnamien, des nouvelles de ce qu’il se passe là-bas. Y sont joints des morceaux choisis d’ouvrages plus longs. Chaque texte est accompagné d’une notice sur son auteur, dont Nguyen Huy Thiep pour Un général prend sa retraite (sic). Il y a quinze ans, les ouvrages vietnamiens accessibles en français étaient bien rares. Or, « il est plus « francophone de traduire en français des œuvres vietnamiennes que de faire l’inverse. Mieux encore est de faire les deux » [3] . La contribution francophone d’Alice et Janine a été une découverte pour de nombreux lecteurs et a donné une notoriété méritée aux auteurs et traducteurs vietnamiens.

En 2004, Janine Toroni publie Les filaos de Cau Thi Vai, [4] où elle évoque plus qu’elle ne raconte son enfance et son adolescence vietnamiennes en de courts textes de quelques lignes à une page au plus, ciselés comme des camées. Un « roman d’apprentissage » dit Marie-Noël Rio, qui loue à juste titre la beauté de l’écriture, son originalité et son élégance. L’humour n’en est pas absent, comme dans le croquis de certaines vieilles religieuses du Carmel bombardé « dont le vœu de silence vient de voler en éclat avec la clôture, qui ne s’arrêtent plus de parler alors que d’autres restent sans voix devant ce qui leur tombe di ciel » (Les Bombardements, p. 82), ni l’ironie féroce du couplet « Maléssal, nous oala » qui accompagne le lever du drapeau à la Nouvelle Ecole Française. (Pétain, p. 67)

Le dernier ouvrage de Janine Toroni, ...Ecoute, souviens-toi. Essai paraît en 2009. [5] En frontispice, l’affiche d’ Un bateau pour le Vietnam, de janvier 1968. En épigraphe, une définition du Petit Robert pour Essai : « ouvrage littéraire en prose de facture très libre, traitant d’un sujet qu’il n’épuise pas, ou réunissant des articles divers. » Réflexions méditatives, vignettes vietnamiennes, enthousiasmes et colères alternent avec des citations d’auteurs aimés. Le fil conducteur est donné :

-  1er juillet 2006.
Avec le temps, c’est non seulement sur les rayons mais aussi en nous qu’il faut faire de la place, mettre de l’ordre, trier, éliminer, donner ou garder encore, lire et relire …( p. 5)

-  [Janvier]
Je poursuis mes rangements et mes relectures. Une relecture en entraîne une autre, fatalement.
Je remets des points sur les i de ma mémoire, mémoire, mémoi…

Ecrivains, écris-vains, et-cris-vains ?

-  30 juin 2007.
Trois quarts de siècle.
Viendra le bout du sillon.
J’ai la mémoire en paix.

J’entends avec To Huu :
« Le bruit du balai de bambou
… écoute, souviens-toi » (p. 141)

En mai 2010 Janine écrivait : « Charles Fourniau n’est plus, ses écrits demeurent. » [6] Depuis le 25 novembre 2013, les écrits de Janine Toroni maintiennent sa présence chaleureuse, caustique, lucide, amicale.
Marie-Hélène Lavallard

Notes

[1… Ecoute, souviens-toi, essai

[2Préface de Charles Fourniau. Paru aux éditions Le temps des cerises en 1999, après le décès d’Alice.

[3Note sur un article de Janine Gillon, 2006, cité dans Ecoute, souviens-toi, pp. 60-61.

[4Editions La Bruyère

[5Editions Les presses du réel

[6Charles Fourniau, 1921-2010. Un hommage. AAFV avec Tomorrow media