Antoine PHUNG - La face cachée du Viet Nam

Dernier ajout : 17 septembre 2013.

LA FACE CACHÉE DU VIETNAM

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Il est des retrouvailles que pour rien au monde je ne voudrais manquer. Surtout celles avec Huu Ngoc, écrivain et décoré des Palmes académiques françaises, qui à chaque occasion m’invite au repas dominical, entouré de ses trois générations de descendants. Cette année-là, au détour d’une conversation sur les actions culturelles qu’il menait dans les régions montagneuses du nord au sud pour une fondation suédoise pendant plus de trois décennies, je lui demandai :
– Anh Ngoc, dis-moi comment je pourrais développer mon programme ʺLes écoles des montagnesʺ de la manière la plus simple qui soit.
– J’ai ton homme ! Exclama-t-il.
C’était ainsi que M. Ba me reçut à bras ouverts :
‒ … Je te montrerai la face cachée que personne d’autre ne pourra te dévoiler.
Foin de vantardise ! Car pour être adopté par les minorités ethniques, il avait dû se conditionner pendant longtemps à vivre comme eux dans des conditions extrêmes sans eau ni confort.

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Le voile se lève petit à petit sur cette vaste boucle du Nord-Ouest : Khang Chao-Maï Châu-Son La-Diên Biên Phu-Laï Châu-Mu Cang Chaï-Tu Lê. Un jour de mars 2011, au sommet d’un col surplombant Maï Châu sur l’ancienne route Hanoï-Diên Biên Phu, il me surprend d’un touchant aveu, serrant le poing avec force détermination :
‒ Antoine, ça c’est MA route et celle de ton oncle !
Qui avait donc appris à cet ancien colonel reporter-photographe, le seul à couvrir les champs de bataille de 1945 à 1979, mes liens avec cet oncle par alliance ? C’était un Nung au nom de Quang Trung. Le seul et l’unique homme que Hô Chi Minh avait envoyé en Chine se former à la guerre du peuple pour fonder les premiers combattants du Viêtminh avant l’arrivée de Vo Nguyên Giap en 1941 ?
Dans les profondeurs de cette terre devenue florissante par la force des bras et la puissance des jarrets de ceux qui ont renoncé à la culture sur brûlis, la santé s’use par l’effort physique et l’endu-rance. La vie quotidienne est sans aspérités, consacrée au travail après des heures de marche, l’organisme constamment sollicité, corps ployant sur les pentes raides qui excluent toute utilisation d’instrument aratoire. A ce rythme, l’espérance de vie dépasse rarement la soixantaine.
Les jours du marché dominical, les femmes se parent de leur costume traditionnel ; les unes s’attroupent, s’affairent, remarquées de loin par les couleurs moirées, chatoyantes, enluminées ; les autres tout de noir vêtues battent le pavé, les mains bleuies par les feuilles d’indigotier utilisées pour la teinture du tissu. Ces mains constamment en mouvement tirant le fil de la besace en bandoulière de l’une pour l’enrouler sous forme du 8 autour du pouce et du petit doigt de l’autre pour en faire des écheveaux. D’autres portant de simples corsages aux couleurs identitaires de leur groupe (Thaïs noir, blanc, violet…) bavardent assise autour d’une table taillée dans la roche et garnie de plats cuisinés. Cheveux en chignon, signe des femmes mariées.

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Le premier dimanche de chaque mois suivant la pleine lune, se tient çà et là le fameux « marché de l’Amour » où se forment les couples pour le temps que durent leurs relations, sans avoir besoin de la bénédiction des parents ni de passer devant un officier d’État civil. Le garçon se fond dans son nouveau milieu et se comporte en fils de la famille. Mais si les liens venaient à se rompre, chez les Tay par exemple, l’homme laisserait alors tous ses biens en signe de reconnaissance, s’en irait en douceur à la tombée de la nuit par la porte latérale. La femme reprendrait sa vie d’avant comme si de rien n’était. Puis il existe aussi cette forme singulière de mariage par rapt. Le prétendant demande à ses amis d’enlever la jeune fille qui lui a tapé dans l’œil pour les enfermer ensemble le temps de « se comprendre ». En cas d’échec, ils se quittent sans que la fille perde la face. Ces mœurs aux liens souples sont inadmissibles chez les Kinh pour qui union libre et enfant né hors mariage sont déshonorants. La répudiation – si répudiation il y a – marque la fille-mère pour la vie : tête rasée puis badigeonnée de chaux vive, elle ira finir son existence dans le Thanh Hoa où ne poussent que des pierres.
La vie familiale se répartit sur la seule pièce de la chaumière sur pilotis symboliquement séparée en deux par l’âtre qui sert de cuisine, et de chauffage en hiver avec aération au faîtage. Le dortoir des hommes se situe du côté de l’escalier d’entrée. Le mari attend l’obscurité pour rejoindre la natte conjugale en rampant discrètement sans pouvoir pour autant étouffer le grincement du plancher formé de lattes de bambou ajourées qui froissent le silence et la solitude de la nuit. Au lever du jour, chacun se retrouve à sa place.
Que les lecteurs, en particulier ceux qui prétende connaître le Vietnam autant que les Vietnamiens, sachent que ces laissés-pour-compte-là, pour des raisons historiques d’avoir combattu aux côtés des Français, ne reçoivent aucune aide du gouvernement ; vivent en vase-clos dans une extrême pauvreté avec une quinzaine de dollars par an en sus des produits de leur terre ; s’organisent la vie communautaire régie le plus souvent par le matriarcat, car bon nombre d’hommes sont parti travailler au loin. Parfois, par chance, certains décrochent le gros lot sous forme d’autorisation à s’expatrier en tant que manœuvrier grâce au quota que le gouvernement accorde aux provinces pauvres.
A la saison des semailles et de la moisson, sur les flancs de colline grouille toute la population d’une communauté solidaire sans que les visiteurs que nous sommes réussissent à deviner d’où ils viennent, car on nous répond toujours : « Là-bas ! » en montrant l’horizon. C’est-à-dire à quelques heures de marche. Spectacle étonnant, car autant ils retroussent leurs manches pour s’entraider, symbole de leur cohésion sociale, autant ils aspirent à vivre loin les uns des autres dans des propriétés éparses entourées d’arbustes et de basse-cour. Au moindre appel, pour signaler par exemple notre arrivée, comme au lieu-dit Khang Chao où vivent seize familles Hmongs, les femmes arrivent sans bruit dans salle commune en briques que nous avons fait construire en 2010 pour remplacer un chalet soufflé par le typhon ; nous chassent pour ʺdresser la tableʺ à même le sol sur des nattes. Toutes aussi muettes les unes que les autres sauf au moment de triquer ʺÀ 100 % !ʺ (Traduisez cul sec.)
Sur la piste de retour à Pom Coong, l’un de nous demande à Mme Hiên, directrice des écoles de Maï Châu, initiatrice de tous les projets de Vinaes dans la région, où pousse le manioc. Elle s’approche d’une haie, en casse une courte tige, l’enfonce entre les rochers, sur le flanc de la colline puis nous dit :
– Si vous revenez ici l’année prochaine, ce pied de manioc aura bien poussé.
– Mais pourquoi vous ne la plantez pas en pleine terre ?
‒ Ces roches sont très calcaires. L’endroit est donc toujours humide.
‒ Un terrain béni ! Ce n’est pas comme en Afrique noire, apprécie Marco.
A Xa Linh, nous distribuons des nu-pieds aux enfants. Le lendemain, ils reviennent tout fiers de les montrer suspendus à leur cou. Une bonne leçon des choses à notre actif : habitués à marcher les pieds nus depuis toujours, ils les avaient pris pour des jouets !
Pendant ce temps Joël, le trésorier de l’association, depuis là bien avant nous autres, s’active à aider les maçons à terminer l’école maternelle dans un cul-de-sac avant la montagne. A la pause, il monte au sommet inspecter la citerne de rétention d’eau alimentant l’école et les habitations d’alentours. S’aperçoit du cresson près de la source. En arrache une touffe en disant à ses accompagnateurs : « Ça, c’est comestible ! » Aussitôt il en goûte et les invite à faire de même.
‒ Tu manges cette herbe ? interroge l’un d’eux.
Notre homme explique qu’au temps des Français, cette herbe était en vente sous le nom de « caï xoong » (phonétique de cresson en vietnamien, comme bon nombre d’autres noms de légumes introduits de France), mais balaie aussitôt d’un geste de la main pour renoncer à les convaincre. Croyez-nous, c’est bien plus difficile que de leur dire d’employer le Roundup de Monsanto qu’ils pulvérisent sans porter de masque.
En visitant la grande maternelle de Pa Co, nous distribuons les friandises avant d’assister à une spectacle de chants et de danses par les petites filles costumées de robes traditionnelles noires à rayures verticales bleues. Midi tapant, ne pouvant suivre M. Ba et les amis pour une longue randonnée à la rencontre des villageois, le chauffeur et moi restons devant l’école. A nos côtés, des enfants tenant encore qui les bonbons qui les biscuits.
– Vous ne rentrez pas à la maison ?
– Non tonton, on attend que la maîtresse rouvre l’école.
‒ Mais vous ne mangez pas à midi ?
‒ C’est ça, notre repas, répond la plus âgée sans se départir de sa bonne humeur.
– (…)
C’est ici, hors des sentiers battus, que M. Ba a accompli son coup de maître : rassembler et fédérer les trois ethnies Hmong, Dao et Thaï de SA région autour des matches triangulaires de football, obligées à se communiquer en vietnamien – parfois avec passion – pour commenter les fautes imaginaires de l’arbitre. Ainsi le vietnamien est devenu leur langue véhiculaire interethnique, ressort de leur intégration et de leur ouverture vers la civilisation. Juillet 1998, l’équipe de France ayant remporté le titre mondial de football, M. Ba a décroché aussi le sien : ʺ Zizou-les-pattes-follesʺ qui déclenchait l’hilarité générale à force de donner des coups d’envoi faiblards et de siffler les fautes parfois imaginaires avant de redevenir un doux arrière-grand-père gonflant les jouets éphémères que sont les ballons de baudruche.
‒ Tu comprends, les fautes caractérisées ne provoquent rien tandis que les miennes soulèvent des vacarmes tordants ! me dit-il en s’appuyant à mon bras sur un sentier rocailleux.

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Autour de ce sacré bonhomme, s’active ainsi tout un monde affectueux et reconnaissant, à l’image du père de Mme Hiên. Lui qui a formé la première génération d’institutrices vietnamophones de Maï Châu.
‒ Voyez-vous… Sans lui, nous n’aurions jamais été là où nous sommes aujourd’hui ! confesse-t-il en balayant du regard la ligne des crêtes qui enserre cette verte vallée devenue la sienne.

Antoine PHUNG
Président de Vietnam enfance et santé