Décolonisations Européennes Daniel Hémery

Dernier ajout : 6 août 2015.

INSTITUT D’HISTOIRE COMPARÉE DES CIVILISATIONS
Université de Provence

INSTITUT D’HISTOIRE DU TEMPS PRÉSENT
Centre National de la Recherche Scientifique

Décolonisations Européennes

Actes du Colloque international "Décolonisations comparées"

1995
Publications de l’Université de Provence

SOMMAIRE

Préface

Première partie : Décisions et conduites politiques des métropoles

1. Décolonisation et parti colonial. Décolonisation de l’Indochine et du sous-continent indien
Rapports de Charles-Robert Ageron et Philippe Devillers

• Jean-Charles Jauffret
Algérie 1945-1954 : les exemples de décolonisation vus par les services de renseignement français.
• Sydney Kanya-Forstner
The French Colonial Party and the american challenge.
• Daniel Hémery
Asie du Sud-Est, 1945 : vers un nouvel impérialisme colonial ? Le projet indochinois de la France au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.
• Trinh Van Thao
La décolonisation vietnamienne à l’épreuve de la Guerre Froide. La conjoncture indochinoise de 1950-1951.
• Christine Sellin-Catta
Regard de la France sur la décolonisation du sous-continent indien.

2. Décolonisation britannique
Rapport de Robert Ilbert

• Stephen Ashton
British official documentary perspectives on decolonisation : a case study of the Gold Coast.
• John Darwin
Decolonization : the case of Central Africa.
• Tony Stokwell
Britain’s wars of decolonization.

3. Décolonisation de l’Afrique noire francophone et du Maghreb
Rapport de Denise Bouche

• Bernard Lanne
Comparaison de deux formes possibles de décolonisation. Le projet d’Union des Républiques d’Afrique centrale (URA), 1960.
• Jacques Valette
Autour de la déposition du Sultan du Maroc en 1953. Le jeu international.

Asie du Sud-Est, 1945 :
vers un nouvel impérialisme colonial ?

Le projet indochinois de la France
au lendemain de la Seconde Guerre mondiale

"C’est une chose déplorable de
voir tous les hommes ne délibérer
que des moyens et non des fins".

Pascal

Que l’Indochine soit devenue, à l’issue du second conflit mondial, le lieu critique de la décolonisation, n’a nullement été un accident historique. C’est que, dans sa partie vietnamienne, se sont affrontées une levée nationale exceptionnelle mêlée à une révolution communiste et l’opiniâtre entreprise de retour de la France, dans un tourbillon détonnant par lequel s’est amorcée l’une des plus inexpiables conflagrations du dernier demi-siècle. Moment de l’histoire dont la compréhension exigera sans doute encore longtemps de patientes analyses, en particulier celle de l’engagement français. Ce dernier a en effet été jusqu’ici surtout interrogé sous l’angle de sa mise en œuvre, de la volonté politique, fractionnée, divisée, contradictoire, qui l’animait [1] plutôt que sous celui de la vision du
futur qui l’inspirait. Une relecture du projet indochinois de la France en 1945-1946 en suggère pourtant la rationalité profonde. Celle-ci est à chercher dans la rencontre d’un concept politique, celui de Fédération indochinoise, avec une stratégie économique, l’industrialisation planifiée de l’Indochine.

De l’Union indochinoise à la Fédération indochinoise

Au sortir de la guerre, le concept de Fédération indochinoise ne résulte pas d’une improvisation mais de l’actualisation d’une tradition ancienne, quoique intermittente, de "réforme coloniale de la colonisation". Invoqué dans chaque conjoncture critique de l’Indochine française — pour la première fois, en corollaire de l’idée d’une constitution indochinoise, par Albert Sarraut dans son grand discours du Van Mieu (27 avril 1919), alors qu’émergeait au Vietnam le nationalisme moderne —, il refait surface avec les graves soulèvements de 1930-1931. Le député Archimbaud propose en 1930 de prévenir "l’écroulement définitif de l’édifice indochinois" par le vote "d’une charte constitutionnelle de la Fédération des Etats indochinois" conciliant les intérêts français et un "nationalisme annamite de bon aloi", tandis que le gouverneur général Pasquier affirme la nécessité d’une évolution politique de l’Indochine "dont la constitution finale sera celle d’une Association d’Etats sous la suzeraineté française" [2] . Idée qu’acceptent volontiers nombre de nationalistes conservateurs comme Pham Quynh qui voient dans la Fédération indochinoise le champ d’accomplissement du nationalisme vietnamien [3]. Aussi bien, après 1930 en Indochine, il apparaît de moins en moins possible de gouverner comme avant. "Le régime en vigueur avant le 9 mars ne pouvait pas renaître de ses cendres..., dira l’amiral d’Argenlieu en 1946. À la veille de la guerre, déjà, l’urgence d’une réforme du statut de l’Indochine s’impose donc peu à peu dans les cercles dirigeants coloniaux et A. Varenne, futur ministre d’État du gouvernement Bidault en 1946, publie en 1938 le premier schéma précis d’une Indochine fédérale [4] .

Inévitable mutation politique de l’empire, à laquelle la guerre imprime une brutale accélération. Si, en Indochine, sous Decoux, l’avatar vichyste de l’idée fédérale n’est guère sortie du domaine du discours ou d’institutions plus symboliques que fonctionnelles (Conseil fédéral à composition "corporative" créé le 27 juin 1941, Grand Conseil fédéral censé lui succéder en décembre 1943), en dépit de l’intention affichée de promouvoir un "patriotisme indochinois", c’est à Londres et à Alger que le concept de Fédération a pris corps. On y est en effet convaincu que le traumatisme matériel et mental qu’a subi l’Asie du Sud-Est depuis 1940 exclut tout retour à l’ordre colonial ancien : "Après cette guerre et toutes les expériences humaines qui y ont été faites, déclare De Gaulle en 1944, la forme de l’organisation française dans le monde et spécialement pour 1’Indochine ne sera pas la même qu’avant le drame...". Bien qu’elle ait été écartée à Brazzaville, cette mutation du statut colonial s’élabore pour l’Indochine en 1943-1944 au Commissariat aux Colonies, parallèlement à la construction depuis le début de 1942 d’un réseau politique et militaire à l’intérieur de la péninsule et sur sa périphérie chinoise et indienne. Dans cette mise au point raisonnée, quatre moments essentiels [5] :

• La création en août 1943 du Bureau Indochine, devenu en 1944 la Direction Indochine, au sein de la Direction des Affaires politiques qu’Henri Laurentie dirige au Commissariat, complétée par la fondation de l’Association Nationale pour l’Indochine Française, qu’animera Varenne en 1945-1946.
• La déclaration du général De Gaulle du 8 décembre 1943, rédigée par Laurentie dans le contexte du renversement stratégique en cours dans le Pacifique, qui annonce un "statut politique nouveau... dans le cadre de l’organisation fédérale" et "une réforme du statut économique... sur la base de l’autonomie douanière et fiscale".
• La création par De Gaulle le 21 février 1945 d’un système de décision particulier pour l’Indochine, le Comité interministériel de l’Indochine (le Cominindo) relevant directement de la Présidence du conseil.
• Enfin et surtout, après la conférence de Hot-Springs qui a traité de la décolonisation, la Déclaration gouvernementale du 24 mars 1945, réponse au coup du 9 mars et à la thèse américaine du trusteeship international.

Plus qu’un texte de principes, celle-ci est un acte politique majeur, fondateur d’un projet historique qui ne sera pas récusé avant longtemps. "Compromis entre des tendances divergentes" [6] difficilement mis au point par Léon Pignon et Henri Laurentie — elle fut réécrite sept fois... [7] —. La Déclaration entend à la fois rompre avec le modèle ancien de l’Union indochinoise et court-circuiter la formation d’États indépendants. Double impératif que doivent réaliser le maintien de la tripartition du Vietnam dans le cadre d’une fédération "pentagonale" (Valluy) composée de cinq Etats privés de souveraineté internationale et dotée d’un puissant gouvernement central, l’institution du self-government — "le mot n’est pas prononcé, c’est en fait le régime qui est donné..." [8] — dans les États fédérés et au sommet de la Fédération, le remplacement du régime des décrets par la mise en place d’une assemblée législative élue et délibérative, enfin la définition d’une citoyenneté indochinoise assortie des libertés fondamentales. Restructuration politique qui est indissociable de l’autonomie économique et de l’industrialisation : "L’Indochine, commentent les services du ministère, a beaucoup souffert, beaucoup protesté contre l’assimilation douanière et contre la politique à courte vue imposée par certains industriels métropolitains. Elle pourra désormais transformer sur place ses matières premières et créer des ressources à la population surabondante du delta. Elle veut des hauts fourneaux et le mot d’industrie lourde possède une valeur quasi-magique..." [9] .

Il s’agit donc de passer d’une Union indochinoise totalement centralisée et sans légalité politique développée, à une Union d’États à pouvoir fédéral fortement contrôlé par la métropole mais en partie soumis sur place à un contrôle parlementaire, en somme de parvenir à un partage inégal mais réel du pouvoir, ce qui suppose que s’instaure un nouveau pacte social avec les élites indochinoises. Pacte dont l’importance est cruciale, car la désintégration des élites rurales et urbaines dans le chaos qui a accompagné la défaite japonaise a fait émerger partout de nouveaux opérateurs politiques et de nouvelles structures de pouvoir. Mais, tel qu’il existe désormais, le schéma fédéral ignore délibérément les indépendances proclamées après le 9 mars, le fait national massivement acquis et affirmé dans les trois pays indochinois, "le but à atteindre dans une telle conception n’étant plus pour chacun d’eux, je ne sais quelle autonomie, mais l’interdépendance...", comme vient de le proclamer le ministre des Colonies Giacobbi [10] . Oblitération qui sera la règle cardinale de l’amiral d’Argenlieu : "Ce régime, écrit-il en septembre 1945 [11] à propos du projet fédéral, est exactement celui du protectorat, d’un protectorat authentique. Nous ne pouvons pas davantage parler d’indépendance. Nous n’y sommes pas autorisés par le gouvernement..." [12] .

Ainsi défini, le concept de Fédération est donc, à l’heure où l’impérialisme français est à la recherche d’un nouveau souffle, une remise à jour de la tradition coloniale républicaine, de ce qu’on pourrait appeler la tradition du "réformisme colonial", auquel il emprunte sa logique du changement. En dépit des doutes et des interrogations de certains hauts fonctionnaires coloniaux, notamment d’Henri Laurentie, attentifs à la montée des nationalismes dans l’Empire, il verrouille par avance l’ouverture d’un dialogue sur l’indépendance. Ho Chi Minh parlera de "traité", Paris et Saigon répondront "statut", "charte constitutionnelle", il agira en chef de gouvernement, le haut-commissaire ne le considérera que comme le chef d’un parti nationaliste parmi d’autres : "Le Viet-Minh est un parti, non un gouvernement", écrit-il en septembre 1945 . Mais à cette date, si le nouveau concept indochinois de la politique française est en place, reste à construire, en fonction de sa logique, un rapport de forces global en Indochine, à rediviser le Vietnam, à revenir sur les indépendances. Au Cambodge et au Laos, l’entreprise ne va pas s’avérer trop ardue, au Vietnam, elle se heurte à une révolution.

La Fédération indochinoise contre les indépendances

Dans la brutale accélération que vient de subir l’histoire indochinoise le 9 mars 1945, un décalage s’est en effet établi, une course de vitesse à chances inégales s’est ouverte entre la dynamique des indépendances et la mise en chantier, à Paris et à Saigon à partir d’octobre 1945, des structures fédérales. Un an plus tard, lorsque sont signés les Accords du 6 mars 1946, celles-ci commencent pourtant à devenir des réalités : le haut-commissariat a en partie ressaisi l’initiative politique.

C’est qu’à Paris, on a vite pris la mesure du décalage. Les indépendances ont plusieurs mois d’avance : "La Déclaration. écrit L. Pignon — à l’époque, le véritable cerveau de la politique indochinoise de la France — en juillet 1945, a perdu beaucoup de sa valeur en raison de la date à laquelle sa publication a été effectuée…" [13].. Le "choc psychologique" [14]attendu en Indochine s’avère nul. Hors d’Indochine, il en est de même. D’où le travail de reformulation du projet fédéral entrepris qui va lui conférer une apparente vertu évolutive et réajuster, au moins dans l’énoncé, les vues initialement très conservatrices du haut fonctionnariat colonial. "La division de l’Indochine en cinq pays, note, en mai 1945, le ministère, est nécessaire au maintien de la puissance française et des libertés propres au Cambodge et au Laos. Mais le prétexte invoqué pour la justifier appelait des critiques trop aisées... Nous rencontrons ici l’un des points les plus sensibles de l’orgueil national des Annamites" [15] . Ajustement strictement limité cependant au langage et qui se traduira par la pratique constante et plus ou moins consciente du brouillage sémantique. "Indépendance", "autonomie", "libre disposition", les mots vont fonctionner comme autant de masques. "Le plus difficile, observe toujours L. Pignon de Calcutta en juillet 1945, reste de faire croire à notre sincérité" [16] . Car sur l’essentiel rien ne changera, l’approche restera impériale, tournée prioritairement vers la reconstruction du pilier asiatique du statut international de la France : "La France n’a en Indochine que peu de nationaux, mais elle y a de gros intérêts : sa position en Extrême-Orient et sur le Pacifique est fonction de l’autorité qu’elle conservera sur l’Indochine" [17] . Non pas qu’il y ait eu méconnaissance de la force et de l’écho populaire de l’idée d’indépendance — "un de ces mots-clés qui possèdent une vertu propre pour l’âme annamite", selon Albert Torel, l’un des principaux conseillers de d’Argenlieu [18]— mais l’incrédulité quant à sa capacité à durer est communément partagée par le groupe décideur des choix indochinois, un groupe issu largement des corps d’administrateurs coloniaux et forcément imprégné de la vision coloniale du nationalisme. "Que restera-t-il des revendications présentes quand la raison aura repris ses droits ?", s’interroge encore A. Torel en décembre 1945 [19]. Au mieux, comme se le propose le Cominindo en février 1946, "il convenait non pas de réduire ce sentiment profond, mais de le réinstaller dans une réalité politique d’où la France ne pouvait être absente" [20]
.

À partir de l’automne 1945, alors que dans les trois Ky s’implante solidement le réseau de base des structures du nouvel État vietnamien, à Saigon, siège du haut-commissariat, l’heure est à la structuration des appareils de la Fédération. D’octobre 1945 à février 1946 se met en place, en liaison avec le Cominindo, un conseil fédéral préfigurant le gouvernement fédéral à venir (arrêté du 1er novembre 1945), composé du haut-commissaire et de onze commissaires fédéraux [21]. Des commissaires de la République sont en poste dans les cinq "pays", le "Journal officiel de la Fédération indochinoise" paraît le 3 janvier 1946, une série d’arrêtés du 12 février 1946 définissent les compétences des différentes directions fédérales. Un imposant travail constitutionnel s’engage à la fois au ministère de la France d’outre-Mer et à Saigon au sein de la Direction des réformes constitutionnelles indochinoises créée en décembre 1945 sous l’autorité d’A. Torel et de son adjoint Morizon. Plans, mémoires, réflexions s’échangent de l’un à l’autre [22]. Dès septembre, le ministère a adressé au haut-commissariat un cadre complet d’organisation de la Fédération , à régime électoral censitaire, centralisateur, mais laissant ouverte la question de l’unité du Vietnam. Rien moins que cinq projets de constitution indochinoise vont être rédigés entre février et septembre 1946 dont l’un par le juriste Roger Pinto [23] et dont l’avant-dernier, rédigé en 55 articles en septembre 1946 par le directeur des réformes constitutionnelles Labbey, représente la version finale. On y trouve une construction fédérale rigoureuse et contraignante : français langue officielle et véhicule de l’enseignement secondaire ; territoire fédéral à Dalat directement administré par le haut-commissaire et englobant toutes les zones "moi" des trois pays au sud du 16e parallèle ; souveraineté des États uniquement intérieure, leur représentation extérieure étant assurée par la France, avec possibilité pour eux d’avoir des agents dans les ambassades et consulats français : budget fédéral alimenté par les ressources propres ; union douanière et commerciale ; monnaie unique émise par un Institut fédéral et inclue dans la zone franc ; organisation commune de la défense avec armées nationales, mais stationnement de troupes de l’Union française dans les États, les unes et les autres étant placées en cas de nécessité sous commandement français ; arbitrage des conflits par le haut-commissaire de France ; citoyenneté fédérale ; appel prioritaire aux experts français ; pouvoir législatif dévolu à une Assemblée des États composée de cinq délégations nationales et d’une délégation française (chacune de dix membres) — une assemblée élue au suffrage universel aurait avantagé les Vietnamiens — votant le budget et une législation fédérale à compétence très étendue ; pouvoir exécutif confié à un haut-commissaire, président de la Fédération, dirigeant les services publics, irresponsable, assisté de commissaires fédéraux choisis par lui et désignant auprès des gouvernements locaux des commissaires fédéraux, eux-mêmes dotés du droit d’audience et de participation aux conseils des ministres locaux et chargés, en accord avec ces derniers du maintien de l’ordre public [24] . Dispositif d’ensemble que doit couronner l’appartenance de la Fédération "prise collectivement" à l’Union française [25] sans que soit cependant exclue l’affiliation séparée de chaque Etat à l’Union selon la formule retenue dans le modus-vivendi franco-cambodgien du 7 janvier 1946.

Dès lors, la Fédération n’est plus un inconsistant corps de doctrine, ni seulement un appareil étatique élémentaire, mais elle va fonctionner comme une stratégie opératoire, du moins pour toute une période, en vue d’absorber les nouveaux pouvoirs indépendants surgis en 1945 et avant tout la RDVN, comme un réducteur de souveraineté, un capteur d’indépendances. "Notre action au Tonkin au cours de ces derniers mois, écrit d’Argenlieu le 12 mars 1946, a eu pour objet essentiel d’obtenir que le gouvernement d’Hanoi accepte de faire partie de la Fédération… [26]". Stratégie de l’absorption dont il faut souligner qu’elle occupe tout autant que la question de l’unité des trois Ky, le cœur de l’interminable négociation qui s’est engagée à l’automne de 1945 avec le gouvernement d’Ho Chi Minh. Car devenir "non vietnamien" de la Cochinchine sans parler de celui des Hauts Plateaux — et devenir de la Fédération, s’articulent de manière indissociable puisque ce dernier suppose de revenir à la division du Vietnam, dont le dernier gouvernement impérial lui-même avait fini par obtenir des Japonais l’abandon.

Cette articulation donne tout son sens à la lecture française de la Convention préliminaire du 6 mars. Texte délibérément ambigu. Dans l’optique du haut-commissariat, "État libre" y a pour signifié réel "partie de la Fédération indochinoise et de l’Union française", le référendum prévu ne devant avoir pour résultat, espère-t-on, que celui de refonder la partition des trois Ky. "On ne s’entend que sur des malentendus", écrit Torel à propos de l’accord du 6 mars, "ce compromis ingénieux sans lequel un accord officiel et public n’aurait pas été réalisable [27]. Articulation qui sera tout au long de l’année 1946 un principe intangible de la politique française et qui donne lieu dès avril 1946 à la mise en chantier de la République autonome de Cochinchine, pendant méridional, pour les services du haut-commissariat, d’un Vietnam circonscrit au Tonkin, et dotée précisément du statut d’État libre", comme l’explicite son président, le Dr. Nguyen Van Thinh, dans son allocution du 1er juin 1946. "Elle a adhéré sans réserve à la Fédération...", ajoute-t-il. Même si son échec devait être complet, 1’État libre cochinchinois n’en fut pas moins en 1946 le nécessaire pilier fictif de la Fédération puisqu’il en justifiait la conception comme la mise en œuvre.

Logique de la Fédération, qui s’est imposée aux négociateurs français même si tous n’ont pas mesuré la totalité de ses implications, stratégie de l’absorption... L’une et l’autre ont été déterminantes pour l’issue des interminables pourparlers franco-vietnamiens de l’année 1946, et expliquent leur échec, car s’y plier équivalait pour le Viet-Minh et pour Ho Chi Minh à un véritable suicide politique. C’est ce que montre d’emblée la première conférence de Dalat (8 avril - 11 mai 1946), dite conférence "préparatoire", en fait une rencontre qui devait être plus que décisive. Elle se bloque très vite non seulement sur la fusion des trois Ky mais non moins inévitablement et, en fait, plus fondamentalement sur le projet de Fédération : désaccords sur l’union douanière le 22 avril, répétés le 29 et le 30, refus vietnamien, les mêmes jours, d’accepter le français comme langue obligatoire, difficultés le 4 mai sur la monnaie unique puis le 11 mai en commission militaire sur l’organisation de la défense, divergences irréductibles sur la représentation diplomatique du Vietnam [28] .

Le 9 mai, à la Commission politique, s’opposent frontalement deux conceptions de la Fédération. La française, très contraignante : "Un organe centralisateur s’impose. Il ne peut être institué qu’en Indochine même. L’appartenance à l’Union française ne suffirait pas à maintenir la cohésion interne indispensable…" [29]. La vietnamienne, pour laquelle la Fédération doit être tout le contraire d’un État, ce qui suppose la réduction du rôle du haut-commissaire à des fonctions de représentation de l’Union française en Indochine, l’attribution du pouvoir fédéral à un Conseil des Etats [30](50 représentants du Vietnam, 10 du Cambodge, 10 du Laos, 10 Français) doté d’un bureau permanent, la stricte limitation de ses compétences à la politique douanière, à la coordination des politiques économiques, aux plans d’équipement, et un budget alimenté par des contributions des États . Pour Vo Nguyen Giap et la délégation vietnamienne, la Fédération ne pouvait être qu’une structure de concertation économique et technique, susceptible d’affermir l’indépendance proche — ou à terme, comme Ho Chi Minh l’a envisagée à plusieurs reprises — et, par surcroît, de s’avérer utile dans la balance des forces de l’Indochine du futur.

Même logique de l’absorption, mêmes blocages au moment terminal de la négociation franco-vietnamienne, à l’été 1946. À Fontainebleau, tout d’abord. Au discours de l’indépendance dans le cadre de 1’Union française de Pham Van Dong [31]s’oppose le discours de la Fédération de Max André, de Pignon et de Torel. Sur les cinq questions de l’ordre du jour officiel adopté le 9 juillet, deux sont relatives à la Fédération. Les désaccords de Fontainebleau sont en fait la duplication de ceux de Dalat [32]. Pour les Vietnamiens, la Fédération indochinoise "doit être essentiellement économique [33] . Ils ne conçoivent l’union douanière et monétaire que dans une optique de simple concertation des politiques économiques nationales, refusent tout commandement unique et toute défense subordonnée, revendiquent pour le Vietnam un statut proche de celui des dominions, donc assorti du plein exercice de la souveraineté internationale, y compris dans ses relations avec l’Union française [34] . Acceptation d’agents diplomatiques des Etats associés dans les missions diplomatiques françaises à l’étranger, admettent les Français, possibilité d’une certaine présence — à définir — du Vietnam à l’ONU, mais "pour un temps qui ne peut encore être déterminé, pas de représentation diplomatique directe pour d’autres membres de l’Union française que la France. État-guide de l’Union..." [35]

Incompatibilité des logiques que scelle, du même mouvement, la réunion le 1er août de la seconde Conférence "préparatoire" de Dalat avec des délégations des gouvernements cambodgien, laotien, cochinchinois (colonel Nguyen Van Xuan) et des "observateurs" du Sud-Annam et des minorités des Hauts Plateaux [36]. Préparé depuis juin 1946 sans que le gouvernement fut au courant, à partir de dossiers établis par Torel [37]., Dalat II est en fait pensé à la fois comme une accélération de l’entreprise fédérale et comme un contre-feu à l’indépendantisme vietnamien : "… l’adoption par les autres États d’une attitude plus modérée et plus conciliante, peut être un argument d’un grand poids dans les discussions avec les représentants du gouvernement d’Hanoi", écrit Torel le 1er juillet [38] . Critiquée par le gouvernement Bidault mais non désavouée [39], la Conférence opte, en dépit des réserves cochinchinoises, pour une Fédération renforcée, intégralement conforme au modèle défini par l’équipe du haut-commissariat en juillet [40], sans que Paris, informé, n’élève d’objection. "La Fédération n’était jusqu’à présent qu’une expression vague, que chacun interprétait à sa convenance. Elle a commencé à prendre corps et vie...", croit pouvoir conclure A. Torel en août [41].

Dès lors, bien qu’elle soit officiellement suspendue, la négociation de Fontainebleau peut bien reprendre en coulisse à partir du 14 août, à l’initiative du gouvernement Bidault, soucieux d’éviter la rupture sans désavouer pour autant la politique de la Fédération. Mais elle ne donne lieu qu’à une bataille de notes en fait peu compatibles. Aux douze points du mémorandum français du 14 août qui maintiennent pour l’essentiel le projet fédéral, répondent les quatorze articles de l’aide-mémoire de Ho Chi Minh du 20 août : proclamation de l’indépendance dans un délai de trois ans, application d’ici là des clauses militaires de l’accord du 6 mars, participation vietnamienne à une Fédération "coordonnant" simplement les politiques économiques, douanières et techniques, les douanes des États appliquant un tarif commun fixé par négociation — … aussi, ne pouvons-nous pas accepter que les douanes du Vietnam soient gérées par la Fédération indochinoise" précise le texte vietnamien [42]—, droit de représentation diplomatique pour le Vietnam, libre création d’établissements scolaires français au Vietnam avec réciprocité, priorité d’appel aux techniciens français. Un projet précis d’organisation du référendum cochinchinois accompagne l’aide-mémoire. Sur le fond, le désaccord reste total. Après Dalat Il et le renforcement de la Fédération, seule reste ouverte la voie d’un règlement provisoire limité aux questions immédiates qui va en fait couvrir l’épreuve de force en préparation [43]. Ce sera le modus-vivendi du l4 septembre qui reporte à janvier 1947 la reprise des pourparlers et qu’accompagne une déclaration des deux gouvernements. Sa mise au point a été particulièrement ardue car son contenu ne pouvait que mettre en présence, voire aux prises, notamment en matière douanière et monétaire — depuis mai 1946 les Vietnamiens ont commencé à percevoir des droits de douane et le premier incident douanier franco-vietnamien a éclaté le 29 août — l’appareil fédéral en voie d’extension et le pouvoir national vietnamien. Certes l’article 9 relatif au cessez-le-feu en Cochinchine, qui prévoit que les deux États-majors en régleront les conditions d’application, comporte bien une possible reconnaissance des autorités vietnamiennes dans le Sud. Mais les Vietnamiens ont dû accepter, au moins provisoirement, la liberté d’établissement des entreprises françaises, garantir que leur statut ne pourrait être modifié qu’après accord avec la France, s’engager à restituer les biens français confisqués, se résigner à la mise en circulation exclusive dans toute l’Indochine de la piastre indochinoise et à l’unité douanière en échange de la formation de comités mixtes chargés des mesures d’application. Ils sont mis en position défensive, enfermés dans un dispositif qui risque de se muer en redoutable piège. En définitive, le modus-vivendi du l4 septembre contient bien tous les ingrédients de l’épreuve de force finale de novembre-décembre à Haiphong et à Hanoi.

Certitudes d’une politique, incertains décolonisateurs...

Y-a-t’il eu, du côté français, unanimité sur le projet de Fédération indochinoise dans sa version inacceptable pour les Vietnamiens ? Certes, comme l’a montré P. Devillers, plusieurs conceptions de la politique indochinoise se sont différenciées dans les milieux dirigeants français. On a pu opposer à une "ligne" De Gaulle — d’Argenlieu — Pignon, rigidement installée sur la mise en œuvre du concept initial de Fédération, à ce qu’on pourrait appeler la "politique de négociation prolongée" avec le Vietminh de Sainteny, Leclerc, Laurentie, Paul Mus et, de manière intermittente et timorée, de M. Moutet. Ces derniers ont été très tôt conscients de la puissance mobilisatrice de l’idée nationale vietnamienne et plus ou moins acquis à la nécessité de parvenir à un accord avec le nationalisme vietnamien dans sa variante la plus organisée et la plus influente, celle du Vietminh, quitte à accepter d’envisager l’indépendance. Ils se sont convaincus de l’inanité des chances d’une politique de force. Au fond, tous sont amenés, sur le terrain, à explorer, dans la confusion, empiriquement, les voies possibles d’une politique de décolonisation avant la lettre [44]. Position qu’exprimera avec force et lucidité Léon Blum à la veille de son arrivée à la Présidence du conseil en décembre 1945 [45].

De même sont importantes en 1946 les divergences entre le haut-commissariat et le gouvernement Bidault, en particulier le ministre de la France d’autre-Mer, M. Moutet. Hostile à l’existence du Cominindo, Moutet, tout en adhérant pleinement encore en mars 1946 au projet de Fédération, émet de sérieux doutes en avril sur la stratégie de l’autonomisme cochinchinois tout en l’approuvant néanmoins et recommande de lui donner une dimension "sociale" [46]. Absolument hostile à l’été 1946 à toute rupture avec Ho Chi Minh — ce sera encore le cas après la bataille de Haiphong —, il est décidé à privilégier ce qu’il appelle "la politique des accords" [47], c’est-à-dire une sorte de coexistence prolongée avec la RDVN, faite d’accords restreints, susceptible, croit-il, de converger avec la politique hochiminhnienne d’indépendance à terme et de conduire à un règlement de fond acceptable par tous.

Même parmi les acteurs immédiats de l’événement, hauts fonctionnaires de l’équipe d’Argenlieu, du ministère de la FOM, négociateurs de Dalat et Fontainebleau, les divergences n’ont pas manqué. La délégation française à Fontainebleau est politiquement peu unifiée. Lors de sa réunion secrète du 25 juillet 1946, s’affrontent Max André, MRP du cabinet de Michelet, ancien directeur de la Banque franco-chinoise — l’ex-Banque industrielle de Chine naufragée dans les années 1920 — et le représentant du PCF, H. Lozeray. Évoquant le "phénomène mondial" de l’éveil des nationalismes coloniaux, ce dernier critique durement toutes les initiatives du haut-commissariat, dénonce la création de la République autonome de Cochinchine et récuse les directives gouvernementales adressées à la délégation : "La Fédération, dit-il, doit être économique et pas politique... On sent le désir d’étranglement de la République du Vietnam. On veut la tenir en tutelle, freiner son développement démocratique... Que sera alors le Vietnam dans cette Fédération ? Un pays dont on déterminera la politique et l’économie. Pourquoi s’étonner dans ces conditions qu’ils [les Vietnamiens] aient beaucoup de réticences à participer à cette Fédération ? Je considère les directives dans leur esprit et dans leur forme comme dangereuses. Voilà pourquoi je refuse de donner ma confiance à une telle politique" [48]. Point de vue en partie rejoint par Pierre Messmer, futur secrétaire général du Cominindo, qui ne cache pas ses réticences sur la politique cochinchinoise — "les gens du Nord nous feront la guerre tant que nous serons derrière le séparatisme cochinchinois" — et critique la réunion de Dalat II, ainsi que par le représentant du ministère de la Défense, d’Arcy, et par Jean Bourgoin. "Je me sens gêné dans cette délégation si nous sommes obligés de soutenir ces vues-là", ajoute P. Messmer [49], appuyé en termes moins explicites par l’amiral Barjot, pour lequel, sur la Cochinchine, mieux vaudrait traiter avec le Vietnam. L’inspecteur des Colonies Gayet préconise, quant à lui, l’affaiblissement des pouvoirs exorbitants du haut-commissariat et A. Torel doit, pour plaider en leur faveur, n’en délivrer qu’une image édulcorée et rassurante...

Du côté français, la volonté politique a donc été pour le moins divisée, à l’exception de celle du groupe d’Argenlieu appuyé par un De Gaulle fondamentalement préoccupé par la reconstruction des positions internationales de la France. Mais, on doit souligner que les conceptions plus ou moins opposées à la stratégie de la Fédération, la tendance "proto-décolonisatrice" à l’entente avec le Vietminh, n’ont jamais débouché sur la formulation d’un projet indochinois "alternatif", cohérent et de long terme. À aucun moment, même de la part d’un Leclerc ou d’un Blum qui ont pourtant opté l’un et l’autre pour une négociation maintenant le Vietnam dans l’Union française sans se soucier de la Fédération. Aucun des critiques du haut-commissariat n’a remis en cause le concept de Fédération en 1945-1946, pas plus qu’aucune force politique. Ce qui semble au fond avoir distingué les responsables gouvernementaux et le haut-commissariat, du moins après la démission du général De Gaulle, c’est la tendance des premiers à se préoccuper plus fortement de l’entrée des pays d’Indochine dans l’Union française, le second donnant priorité absolue à la mise en place rapide de la Fédération. Mais les hommes du Gouvernement, Moutet en tête, se réclament suffisamment dans leur correspondance de cette dernière pour cautionner sa mise en œuvre telle que l’effectue le haut-commissariat. Les instructions gouvernementales du 10 décembre 1946 signées par Bidault, Michelet et Moutet qui redéfinissent les objectifs de la politique française en Indochine — elles seront réitérées en mars 1947 à E. Bollaert — prévoyaient certes dans leur version initiale (elles sont rédigées par les services d‘H. Laurentie) l’abandon d’une Fédération indochinoise toute-puissante et de la division des trois Ky. Mais dans leur état définitif, elles ne font que reproduire les conceptions de d’Argenlieu, du MRP, de Varenne, de la Déclaration du 24 mars, elles donnent comme directive de faire prendre corps rapidement à la Fédération et font silence sur l’escalade en cours au Nord Vietnam, couvrant ainsi la stratégie d’Argenlieu-Valluy [50].

La notion de Fédération indochinoise a bien été le concept opératoire, jamais remis en cause, de la politique indochinoise de la France en 1945-1946, un concept qui a fédéré dans une coalition informelle la bureaucratie coloniale — dont Pignon et Torel, anciens des Services civils de l’Indochine (le second depuis 1922) étaient très représentatifs —, le nouvel establishment militaire et, avec l’accord tacite ou non de milieux d’affaires plus ou moins attentistes — dont il reste à interroger l’attitude —, la majorité des milieux politiques. Certes, de la part de ces derniers, il y a eu beaucoup d’indifférence, mais en politique l’indifférence équivaut souvent à l’approbation.

Enfin, si l’on convient qu’en toute situation historique le "non-dit" a autant d’importance que le "dit", il faut constater que cette coalition a eu pour ciment la culture politique de la Libération, culture profondément ambiguë car nourrie de l’humiliation de 1940, redoublée en Indochine par celle du 9 mars. À l’heure où, comme en d’autres temps, se redéfinit l’idée nationale française, les maîtres-mots de cette culture sont "présence française", "souveraineté française", "grandeur de la France", thèmes chers à De Gaulle comme aux communistes. Tous renvoient implicitement à l’obsession de la "puissance" et justifient, sans besoin d’explication, sous le flot des formules généreuses, la politique néocoloniale du "retour". En 1945, l’Empire/Union française est devenu la "fixation" majeure de l’imaginaire national français. H. Lozeray lui-même retrouve presque les accents de Jules Ferry le 25 juillet 1946 devant la délégation française à Fontainebleau : "L’objectif à atteindre, déclare-t-il, c’est certes que la France reste une grande nation", ce qui suppose le "maintien du BLOC français". "N’oublions pas, ajoute-t-il, que la France n’est grande que dans ce bloc. En dehors de cela, la France serait la France simple, comme la Suisse, comme la Hongrie, comme tous les pays qui n’ont pas d’’empire’, n’ont pas d’’empire’ entre guillemets..." [51] . La culture politique française amorce à peine sa propre décolonisation et il faudra le combat des Vietnamiens pour que celle-ci puisse s’affirmer. Dans la guerre naissante d’Indochine, ce sont aussi deux nationalismes qui sont aux prises.

Industrialiser l’Indochine

L’autre dimension du projet de Fédération est économique. Elle renvoie à un complexe d’intérêts et de contraintes jusqu’à présent mal élucidé faute d’études [52], dans lequel entrent en ligne de compte non seulement l’ampleur et la rentabilité financière des affaires françaises en Indochine mais aussi la contribution de la colonie aux balances des échanges extérieurs du capitalisme métropolitain (en 1938, l’Indochine — 40 % du commerce extérieur de l’empire colonial — était la seule colonie présentant un important solde commercial créditeur sur l’étranger — un demi-milliard de francs courants —, notamment sur la zone sterling). L’essentiel est qu’il ne s’agit pas en 1945 de mettre en œuvre la simple défense des intérêts établis, mais bien d’entreprendre une décisive mutation de l’économie coloniale. Cette mutation a été, elle aussi, depuis les années 1930, l’objet d’un débat prolongé dans les milieux coloniaux, dont le principal inspirateur a été le trop méconnu Paul Bernard (1892-1960), polytechnicien, directeur depuis 1931 de la Société Financière Française et Coloniale de l’ancien groupe Homberg, président de nombreuses sociétés coloniales, du Comité d’Organisation des Industries Coloniales sous Vichy tout en étant l’un des responsables du réseau "Alliance", puis en 1946 de la Commission d’outre-Mer du CNPF, dont il sera membre du bureau en 1953. Les thèses industrialistes que défend avec quelques autres ce keynésien colonial ont fini par l’emporter avec la guerre. La loi de 1940 rend à l’Indochine son autonomie douanière. À Vichy s’ébauche un plan d’équipement industriel de l’Indochine, achevé en octobre 1945. Il semble intéresser la grande industrie. En septembre 1942, est constituée l’initiative de P. Bernard la Société d’Études pour l’Équipement Industriel de l’Indochine avec la participation de 42 firmes indochinoises et de 9 sociétés [53]et, en 1947, Jean Bourgoin, conseiller au Plan du haut-commissariat, se plaira à souligner l’attention alors portée par les industriels métropolitains à l’industrialisation de l’Indochine [54].

Après la Libération est mis en chantier, de septembre 1946 à avril 1947, à la sous-commission Indochine du Commissariat Général au Plan ainsi qu’au ministère de la FOM où a été créée une Direction du Plan, dans le cadre du Plan de Modernisation et d’Équipement des territoires d’outre-Mer de 1947, un Plan décennal Indochine, dont la partie industrielle a pour artisans P. Bernard et J. Bourgoin. Même s’il est déjà totalement dépassé par les événements [55] au moment de son approbation par le Comité économique de Dalat (novembre 1947) puis par le gouvernement (décret du 18 septembre 1948), son contenu témoigne des visées économiques du projet de Fédération indochinoise. Certes, un gros effort est prévu pour l’hydraulique agricole, mais, écrit J. Bourgoin, "il nous faut chercher autre chose pour soulager la misère indicible des masses indochinoises, cette misère que nous connaissons tous... En fait, je dirai que les bonifications agricoles nous donnent le répit d’une génération. Nous avons devant nous une génération pour changer la structure de l’économie indochinoise..." [56]. L’hydraulique relève désormais du moyen terme. Le choix opéré à long terme consiste en effet à abandonner l’assimilation douanière, à insérer l’Indochine dans le marché concurrentiel international et surtout à promouvoir son industrialisation planifiée. Il s’agit de mettre en œuvre, dans le cadre d’une libération douanière et commerciale, un autre mode de développement destiné à la fois à sortir les sociétés paysannes indochinoises du sous-développement, à "favoriser l’avènement des classes moyennes" [57]et, à la faveur de l’effacement japonais, à faire de l’Indochine industrielle la base d’une nouvelle expansion économique française en Extrême-Orient, notamment en Chine. L’investissement prévu en dix ans est de 49,5 milliards de francs 1939 pour reconstruire et moderniser, soit environ 11 % de l’investissement prévu en métropole par le Plan Monnet, dont 21,6 milliards consacrés à la seule modernisation agricole, industrielle, scolaire et sociale.

La stratégie économique envisagée consiste dans la mise en place d’un véritable capitalisme d’État, inspiré des exemples soviétique et japonais : institution par les nouveaux États Associés d’un système de livraisons obligatoires par les villages à l’État fédéral, établissement de prix agricoles officiels, d’un service du travail obligatoire et d’un réseau de coopératives rurales [58]. L’instrument du Plan sera en conséquence "une direction très centralisée de l’économie" (J. Bourgoin), ce qui implique que "le gouvernement fédéral, s’il doit laisser la plus large autonomie politique aux États fédérés, doit tenir fermement en mains les éléments vitaux du Plan, en particulier l’équipement public, les mines, l’énergie et le crédit" [59]. Point de vue conforté en juillet 1946 par le commissaire fédéral aux Travaux publics : "La première condition pour qu’un plan de reconstruction et d’équipement de l’Indochine puisse être envisagé est que la Fédération indochinoise existe..." [60]. Dans cette optique d’inspiration très technocratique, la construction de la Fédération indochinoise suppose une mutation des structures économiques coloniales et, inversement, celle-ci ne se conçoit qu’impulsée par un pouvoir fédéral puissant.

"Renaissance impériale" en Asie du Sud-Est ?

Presqu’oubliée de la mémoire du conflit d’Indochine, la Fédération de 1945-1947..., car vite effacée. Dès septembre 1946, dans les services du haut-commissariat, sous la plume d’A. Torel, a commencé d’émerger le mirage d’une "alternative" nationaliste et anticommuniste au pouvoir du Vietminh par l’appel à Bao Dai, au prix de la réunion des trois Ky. Dans les premiers mois de 1947, la politique des États Associés succède à celle de la Fédération. La conférence du 8 avril 1947 entérine, en présence du nouveau haut-commissaire E. Bollaert, ce changement de stratégie indochinoise : "Le problème, y déclare le rapporteur, le commissaire fédéral Delacharrière, est essentiellement un choix entre deux concepts juridiques et politiques... Les circonstances ont fait que l’un, la Fédération, n’offre à notre action qu’un mécanisme bloqué, tandis que l’autre, l’Union française, ouvre des perspectives d’action immédiate" [61]. Trois ans plus tard, en 1950, les Accords de Pau mettent fin officiellement à la Fédération.

Pourtant le projet de Fédération indochinoise frappe à un double titre. D’abord par son divorce quasi-surréaliste d’avec la dynamique de l’histoire en cours, du moins telle que nous l’appréhendons a posteriori. Mais dans le mouvement de l’histoire, pas de réel sans surréel... En second lieu par la cohérence, nullement décolonisatrice ni, non plus, simplement restauratrice de l’ordre colonial antérieur. Cette cohérence n’est pas fortuite. Elle mérite d’être interrogée, car elle amène à déplacer le regard jusqu’à présent porté sur le prologue du conflit indochinois.

Elle a en effet pour sens la recherche d’une réforme radicale de la colonisation, la modernisant et la rentabilisant, piégeant et reconvertissant à son service les mouvements nationaux, "néocoloniale" en somme. Il est remarquable à cet égard que, préfigurant la guerre d’Algérie et le Plan de Constantine, le concept de Fédération indochinoise comportait déjà le volet de l’industrialisation. C’est bien une nouvelle prise de possession de l’Indochine qui s’esquisse en 1945, dans la perspective d’un ’’revival" impérial [62]. En ce sens, la guerre d’Indochine naissante n’a pas été une guerre coloniale mise en œuvre pour simplement restaurer les structures politiques et économiques de l’Empire dans son secteur le plus décisif mais une guerre néocoloniale destinée à en imposer par la contrainte armée les formes rénovées. L’exceptionnelle vigueur de la mobilisation nationale vietnamienne, placée en fait sur la défensive dès la fin de 1945, sa conviction presque désespérée d’un "maintenant ou jamais" — que traduit bien le terme-clé du discours politique vietnamien de l’époque, "cuu quôc" (salut, sauvetage de la nation) — s’expliquent par la conscience confuse d’avoir à répondre à cette néo-colonisation en marche. D’où la violence du conflit qui va embraser la péninsule. Quant à l’autre voie possible, la décolonisation négociée, côté français, elle commence seulement à se chercher au fil de l’événement.

Plus généralement, si l’on rapproche le concept français de Fédération indochinoise des projets, non moins fédéralistes — "le fédéralisme est sans doute la doctrine coloniale de l’avenir", écrivait Albert Torel, au sortir du camp japonais de Loc Ninh, le 31 août 1945 [63] —, de "Malayan Union" mis en œuvre en Malaisie après octobre 1945 par Londres et de "Commonwealth fédératif indonésien" puis d’États-Unis d’Indonésie" dont s’inspirent les Hollandais dans leurs anciennes Indes, on ne peut manquer d’être frappé par la généralisation et la similitude des visées et des pratiques néocoloniales européennes dans toute l’Asie du Sud-Est au lendemain de la guerre. Cette similitude oblige à reconsidérer la décolonisation. La réoccupation de la région en 1945 n’aura été que le prodrome de sa néo-colonisation manquée. Pour les trois puissances coloniales concernées, il n’est nullement question de décoloniser en Asie du Sud-Est mais, au contraire, d’y ouvrir une deuxième ère coloniale par l’invention de formes neuves de la dépendance et de l’exploitation. C’est un nouvel impérialisme, au sens le plus large du terme, en longue durée le second, qui, loin de montrer de quelconques signes d’abattement, s’avance sur les ruines des anciens régimes coloniaux et de la "sphère de coprospérité" japonaise, un impérialisme néocolonial auquel les prises de pouvoir nationalistes de 1945 vont faire barrage, même si leurs acteurs n’ont pas vraiment mesuré l’ampleur du processus dont ils allaient bloquer les chances.

Ainsi mise en perspective, la décolonisation en Asie du Sud-Est se noue dans l’entrelacement antagoniste d’un volontarisme réformateur colonial avec la brusque expansion à la faveur de l’occupation japonaise de nationalismes déjà anciens puis avec les révolutions nationales de 1945. Entre ces dernières et cet impérialisme seconde manière s’engage une course de vitesse que rien ne pourra arrêter et dont l’Indochine, où nul commun dénominateur n’a pu être dégagé entre le projet indochinois de la France et l’acquis de l’indépendance vietnamienne, démontre dès 1946 l’inéluctable issue guerrière.

Daniel Hémery
Université de Paris VII

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Décolonisations Européennes Daniel Hémery

Notes

[1Voir les deux ouvrages, maintenant classiques, de P. Devillers, Histoire du Viet-Nam de 1940 à 1952, Paris, 1952, et Paris-Saigon-Hanoi, les archives de la guerre, 1944 - 1947, Paris, 1988, ainsi que les deux remarquables études de Stein Tonnesson, 1946 : déclenchement de la guerre d’Indochine. Les vêpres tonkinoises du 19 décembre, Paris, 1987 et The Vietnamese Revolution of 1945, Londres, 1991.

[2L. Archimbaud, Problèmes indochinois, Revue du Pacifique ; 15.1.1930, article aimablement communiqué par C. Gosha ; P. Pasquier, lettre du 14.1.1930, Bulletin de l’Agence économique de l’Indochine, hors-série, 1934 ; Pham Quynh, Fédéralisme indochinois et nationalisme annamite, France-Indochine, 28.11.1930, texte aimablement

[3ibidem

[4Revue politique et parlementaire, octobre 1938.

[5P. lsoart, Aux origines d’une guerre : l’Indochine française (1940-1945), in L’Indochine française, 1940-1945, Paris, 1982.

[6L. Pignon. Observations sur la note du 18 mai 1945 de la Direction des Affaires politiques relative à la Déclaration du 24 mars 1945, CAOM, fonds du Haut-Commissariat (désormais désigné par le sigle HC), 146, d 451.

[7L. Pignon. Observations sur la note du 18 mai 1945 de la Direction des Affaires politiques relative à la Déclaration du 24 mars 1945, CAOM, fonds du Haut-Commissariat (désormais désigné par le sigle HC), 146, d 451.

[8Direction de l’Indochine, Comparaison entre le statut actuel de l’Indochine et celui qui résultera de la Déclaration du 24 mars, CAOM. Indochine NF, 1227.

[9Ibidem

[10Discours du 30 janvier 1945.

[11Ibidem

[12Amiral T. d’Argenlieu, Instruction politique du 8 septembre 1945, Chronique d’Indochine, Paris, 1985.

[13L. Pignon, Observations sur la note du 18 mai 1945…, op. cit. Comme P. Devillers l’a montré, à cette date le premier rendez-vous des autorités françaises avec le mouvement d’indépendance vietnamien est sur le point d’être manqué. cf. Paris-Saigon-Hanoi, op. cit., pp. 59-67 et p. 383, note 28, ainsi que Le choix de la voie négociée, in Leclerc et l’Indochine, 1945-1947, pp. 142-150 et p. 154

[14Ibidem.

[15Note du 18 mai 1945 de la Direction des Affaires politiques relative à la Déclaration du 24 mars 1945, CAOM, HC, 146. d 451.

[16Observations sur la note du l8 mai..., op. cit.

[17Note du 18 mai 1945..., op. cit.

[18Rapport du 21 mai 1946 sur la Conférence de Dalat, CAOM, HC, 146, d 451.

[19Note du 27.12.1945, CAOM, fonds du Conseiller politique (désigné par le sigle CP), 229

[20Note distribuée par H. Laurentie à la séance du Cominindo du 24.2.1946,
T. d’Argenlieu, Chronique d’Indochine, op. cit., p. 161.

[21D’abord appelés "conseillers du gouvernement fédéral", ils sont "rebaptisés" commissaires fédéraux le 7 avril 1946 à l’exception des conseillers diplomatique et militaire. Sont désignés le 1.11.1945 : Torel (questions juridiques, statut de l’Indochine). Delacharrière (justice), Clarac (diplomatie), De Raymond (affaires politiques), remplacé le 6.2.1946 par L. Pignon jusqu’alors conseiller de J. Sainteny à Hanoi, Guillanton (affaires économiques), Bloch-Lainé (questions financières) remplacé par Grandval en février 1946, Solier (santé), le général Leclerc étant chargé des questions militaires, J. Bourgoin sera nommé conseiller au Plan en 1946.

[22Voir l’important dossier adressé le 24.10.1945 par le ministère à l’amiral, notamment la Note sur l’organisation de la Fédération indochinoise du 7.9.1945, CAOM, CP, 235, ainsi que la note Torel du 27.12.1945, HC, 146, d 451.

[23Voir l’important dossier adressé le 24.10.1945 par le ministère à l’amiral, notamment la Note sur l’organisation de la Fédération indochinoise du 7.9.1945, CAOM, CP, 235, ainsi que la note Torel du 27.12.1945, HC, 146, d 451.

[24Note sur la représentation de la France auprès de la République du Vietnam, CAOM, HC, 146, d 451.

[25Torel, Les négociations sur le statut futur de l’Indochine, HC, 146, d 451

[26T. d’Argenlieu, Chronique d’Indochine, op. cit., p 206.

[27"Rapport sur la Conférence de Dalat, 21.5.1946, HC, 146, d451. Même ambiguïté dans l’usage français du mot "Vietnam" : "Une note verbale remise à l’occasion de la Conférence de Dalat, écrit L. Pignon, avait précisé en termes catégoriques que l’emploi du terme ’Vietnam’ n’avait de sens pour nous que dans le domaine de la courtoisie, nullement dans celui de la géographie politique...". Note adressée à la délégation française à la veille de la Conférence de Fontainebleau, 24.7.1946, CAOM, CP, 301.

[28Procès-verbaux de la Conférence de Dalat, CAOM, HC, 121, d 376, et CP, 105.

[29Procès-verbaux de la Conférence de Dalat, CAOM, HC, 121, d 376, et CP, 105.

[30Note de la Délégation vietnamienne sur le problème de la Fédération, 10.5.1946, CAOM, CP, 235.

[31Voir son discours du 6.7.1946, CAOM, HC, 121, d 376.

[32P. Devillers, Histoire du Vietnam, op. cit., p. 191 sq., et Paris-Saigon-Hanoi, op. cit., p. 191 sq.

[33"Conférence de presse de Ho Chi Minh du 12.7.1946, citée par P. Devillers. Paris-Saigon-Hanoi. op. cit., p. 196.

[34Note verbale de la Délégation vietnamienne, 15.7.1946, CAOM, HC, 121, d 376.

[35La délégation diplomatique du Vietnam avec l’étranger, exposé de P. Baudet, directeur d’Asie au Quai d’Orsay, 20.7.1946, ibidem..

[36CAOM, CP, 145.

[37Note Torel pour le haut-commissaire, 1.7.1946, CAOM, CP, 105

[38Note Torel pour le haut-commissaire, 1.7.1946, CAOM, CP, 105

[39Cf. la réaction de M. Moutet, in P. Devillers, Paris-Saigon-Hanoi, op. cit., p. 201.

[40Dans la Note sur l’organisation fédérale de l’Indochine du 20.7.1946, CAOM, CP, 277. Voir également les tableaux comparant les propositions françaises à Dalat I et les résultats de Dalat II, CAOM, CP, 105.

[41Note sur la seconde Conférence préparatoire de Dalat, 27,8. 1946, CAOM, CP, 105.

[42Note explicative annexée à l’aide-mémoire vietnamien 20.8.1946, CAOM, CP, 301.

[43P. Devillers, Paris-Saigon-Hanoi, p. 205 sq.

[44Voir notamment : le rapport de J. Sainteny à l’amiral d’Argenlieu du 3.10.1945, P. Devillers. Paris-Saigon-Hanoi, op. cit., p. 96-98 ; le télégramme de Leclerc à Juin et d’Argenlieu du 14.2.1946 qui ne fut pas porté à la connaissance du gouvernement, P. Devillers, ibidem, p. 137 ; la réaction indignée de d’Argenlieu, Chronique d’Indochine. op. cit., p. 155 ; le rapport de mission de Leclerc du 8 janvier 1947.

[45Article du 10.12.1946, dans "Le Populaire", cité par P. Devillers, Paris-Saigon-Hanoi, op. cit., p. 286.

[46T. d’Argenlieu, Chronique d’Indochine, op. cit., pp. 270-273 et, p. 207, le télégramme de Moutet du 14.3.1946.

[47Procès-verbal de 1a réunion privée de 1a délégation française à 1a conférence de Fontainebleau, CAOM, CP, 301.

[48Ibidem.

[49Ibidem.

[50S. Tonnesson, 1946, Déclenchement de la guerre d’Indochine..., op. cit., pp. 132-133.

[51A l’exception du mémoire de maîtrise d’A. Hardy, La politique économique française en Indochine, 1944-1947, Université Paris VII, 1990.

[52Ibidem.

[53métropolitainesDenain-Anzin Pont-à-Mousson, Ugine, Kuhlmann, Solvay etc...

[54Exposé sur les conditions générales d’un Plan d’équipement de l’Indochine, Dalat, 12.11.1947, Notes Documentaires et Études, n° 999.

[55Voir la pertinente critique du plan publiée à l’époque par P. Devillers, Économie contemporaine, décembre 1948.

[56J. Bourgoin, Exposé sur les conditions générales..., op. cit.

[57J. Bourgoin, Note sur les données économiques et financières d’un Plan d’équipement de l’Indochine, Commissariat général au Plan, 25.4.1947, CAOM, Affaires économiques, 578.

[58Voir à cet égard le grand rapport rédigé par Paul Bernard en janvier 1948 qui dessine un véritable modèle de développement pour les Etats Associés : Commissariat général au Plan, Sous-commission Indochine, Niveau de vie de l’économie indochinoise et mise en place du Plan de Modernisation, CAOM, Agence FOM, 903.

[59J. Bourgoin, Note sur les données économiques..., op. cit

[60Rapport du 16.7.1946, CAOM, Affaires économiques. 578.

[61Procès-verbal de la conférence tenue par le haut-commissaire le 8.4.1947, CAOM, HC, 146, d. 451.

[62Sur ce thème, voir, à propos de l’Empire britannique, l’analyse de J. Gallagher, The Decline, Revival and Fall of the British Empire, 1982, pp. 137-141.

[63Les réformes à accomplir en Indochine, SHAT, Papiers Alessandri (1K 306), c 1, document aimablement communiqué à l’auteur par C. Gosha.