Des comptines graphologiques d’autrefois

Dernier ajout : 27 décembre 2012.

Des comptines graphologiques d’autrefois

Nguyễn Tấn Hưng

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Con cóc là cậu Ông Trời,
Ai mà đánh nó thì Trời đánh cho.
Con cóc là cậu thằng nho,
Ai mà đánh nó Trời cho quan tiền.

Le crapaud est l’oncle du Ciel,
Si quelqu’un le frappe, le Ciel ne manquera pas de le foudroyer.
Le crapaud est l’oncle d’un vil lettré,
Si quelqu’un le frappe, le Ciel lui donnera une ligature de taels.

Comme tous les enfants du monde, les petits Vietnamiens adorent les comptines (đồng dao) qui les initient aux choses courantes de la vie.
Mais autrefois, avant la généralisation de l’écriture romanisée, quốc ngữ, ils apprenaient aussi des comptines graphologiques (chiết tự) qui leur enseignaient les caractères chinois (hán), l’écriture officielle qui ouvrait la voie aux concours triennaux de lettrés, passages obligés pour accéder à une fonction mandarinale. C’était, bien sûr, avant la suppression de ces concours par les autorités coloniales françaises en 1919.
Ces chiết tự étaient des petits poèmes, la plupart du temps en prosodie lục bát (six huit) et ses variantes, aussi faciles à mémoriser que les ca dao (petits chants populaires). Plus rarement, ces compositions poétiques pouvaient aussi se présenter en sentences parallèles (câu đối) de sept pieds, voire en quatrains Tang. Mais quelle que fût leur forme, les chiết tự constituaient une méthode d’apprentissage originale, ludique et poétique, pour analyser la composition des caractères chinois selon leurs radicaux (bộ) associés à d’autres caractères (tự ou chữ) plus simples, leur prononciation (âm) et/ou leur signification (ý). C’étaient de véritables rébus qui éveillaient la curiosité des enfants. Et aussi pour les adultes qui avaient appris les idéogrammes, c’était un excellent moyen mnémotechnique pour s’en souvenir.
Les exemples suivants, des plus simples aux plus compliqués, essaieront d’en montrer la pertinence.

1)
Cô kia đội nón chờ ai
Hay cô yên phận đứng hoài thế cô

Qui attend-elle, cette demoiselle coiffée d’un chapeau
Ou se contente-t-elle de son sort paisible pour se tenir là vainement ainsi
(Réponse : chữ / caractère 安, yên / paix, sécurité)
Car :
nón / chapeau, c’est 宀 (miên, toit).
cô / demoiselle, c’est 女 (nữ, femme).
L’ensemble forme bien le caractère 安.

2)
Ruộng kia ai cất lên cao
Nửa vầng trăng khuyết, ba sao giữa trời

Cette rizière qui l’a donc placée en haut
Avec une demi-lune échancrée et trois étoiles au milieu du ciel
(Réponse : chữ / caractère 思, tư, pensée, réflexion)
Car :
La rizière, c’est 田, điền.
La demi-lune avec trois étoiles, c’est 心, tâm, cœur, esprit.
L’ensemble forme bien le caractère 思, tư, pensée, réflexion.

3)
- Đấm một đấm, hai tay ôm quàng
Thuyền chèo trên núi, thiếp hỏi chàng chữ chi ?
- Lại đây anh nói nhỏ em nì
Ấy là chữ mật một khi rõ ràng.

- Un poing qui donne un coup, deux bras qui enlacent
La barque avec l’aviron qui grimpe sur la montagne, je vous demande, messire, quel caractère est-ce ?
- Viens ici, petite sœur, pour je te le dise tout doucement
C’est le mot secret quand on le découvre clairement
(Réponse : chữ / caractère 密, mật, secret)
Car :
Le poing et les deux bras, c’est 宀 (miên, toit).
La barque avec l’aviron sur la montagne, c’est 必 (tất, certainement) sur 山 (sơn, montagne).
L’ensemble forme bien le caractère 密, mật, secret.

4)
Hai người đứng giữa cội cây
Tao chẳng thấy mày, mày chẳng thấy tao

Deux hommes au pied d’un arbre
Je ne te vois pas et tu ne me vois pas
(Réponse : chữ / caractère 來, lai, venir, à venir).

Car :
Deux hommes au pied d’un arbre, c’est 人 (nhân, homme) +木 (mộc, arbre) +人 (nhân, homme).
L’ensemble forme bien 來, lai, venir, à venir.

5)
Tiếng khuyển hai mồm nghe thảm khốc
Thiên không sáo trúc tiếu trần gian.

La voix du chien à deux bouches se fait entendre affreusement
Mille sans la flûte de bambou se rit de ce bas monde
(Réponses : ce sont les caractères 哭, khốc, pleurer, et 笑, tiếu, rire).

Car :

Le chien, c’est 犬 (khuyển, chien).
Les deux bouches, c’est 口 et 口 (khẩu, bouche).
Mille, c’est 天 (thiên).
La flute de bambou, c’est la forme simplifiée de 竹 (trúc, bambou).
Les deux rébus ont bien pour solutions les caractères 哭, khốc, pleurer, et 笑 tiếu, rire.

6)
Chim chích mà đậu cành tre
Thập trên tứ dưới nhất đè chữ tâm

La fauvette se pose sur la branche de bambou
Le dix au-dessus, le quatre au-dessous, le un écrase le caractère tâm
(Réponse : chữ / caractère : 德, đức, vertu).

Car :
La fauvette se pose sur la branche de bambou : c’est 彳.
Le dix au-dessus : c’est 十.
Le quatre au-dessous : c’est 四.
Le un : c’est 一.
Le caractère tâm / cœur : c’est 心.
L’ensemble forme bien le caractère : 德 (đức, vertu).

7)
Có vàng thiếu thốn gì đâu,
Ba người cưỡi một con trâu không sừng
Ai ơi ăn nói dè chừng,
Có mồm có miệng xin đừng chua ngoa
Hai người ngồi gốc cây đa,
Giằng đi kéo lại hóa ra ba người.

Ils ont de l’or et ne manquent de rien
Trois gars chevauchent un même buffle sans corne
Ô vous, veuillez parler avec prudence
Vous qui avez une bouche ne dites pas d’aigre méchanceté
Deux gars sont assis au pied d’un banian
Ils tirent d’un côté et de l’autre et apparaissent trois personnes
(Réponse : 欽奉如來, khâm phụng Như Lai, vénérer le Bouddha).

Car :
Dans le 1er vers : 金 (kim, or) + 欠 (khiếm, manquer) = 欽 (khâm, respecter).
Dans le 2ème : 三 (tam , trois) + 人 (nhân, homme) + 牛(ngưu, buffle, mais ici sans sa virgule/corne) = 奉 (phụng, offrande respectueuse).

Les 3ème et 4ème vers, chargés d’un vilain persiflage misogyne, suggèrent la combinaison de 女 (nữ, femme) et de 口 (khẩu, bouche), qui forment en réalité le caractère tout à fait honorable 如 (như) : dans la pensée bouddhiste, il signifie « pur comme à l’origine, non dégradé par le bas monde ».
Dans les 5ème et 6ème vers, la combinaison est 人 (nhân, homme) +木 (mộc, arbre) +人 (nhân, homme) pour former le caractère 來 (lai, venir, à venir). Le 3ème personnage qui apparaît à côté des deux gars est Như Lai (un des noms sino-vietnamiens du Bouddha).
L’ensemble du poème cache donc la recommandation : 欽奉如來, khâm phụng Như Lai, vénérer le Bouddha. On peut être lettré confucéen et adorer aussi le Bouddha, mais en cachette !

Et pour terminer, ce quatrain chiết tự du président Hồ Chí Minh, qui était un des derniers, sinon le dernier poète vietnamien à avoir écrit en caractères chinois :

Hồ Chí Minh - 胡志明

折字
囚人出去或為國
患過頭時始見忠
人有憂愁優點大
籠開竹閂出真龍

Transcription en quốc ngữ
Chiết tự
Tù nhân xuất khứ hoặc vi quốc,
Hoạn quá đầu thì thủy kiến trung ;
Nhân hữu ưu sầu ưu điểm đại,
Lung khai trúc sản, xuất chân long.

Traduction en vietnamien courant par Nam Trân :
Chơi chữ
Người thoát khỏi tù ra dựng nước,
Qua cơn hoạn nạn, rõ lòng ngay ;
Người biết lo âu, ưu điểm lớn,
Nhà lao mở cửa, ắt rồng bay !

Ma traduction en français :
Jeu de caractères
Celui qui est sorti de prison pourra relever le pays,
Après son infortune, il montrera sa fidélité ;
Celui qui sait s’en inquiéter a le meilleur grand côté,
La prison a ouvert sa fenêtre, le dragon va donc s’envoler !

En voici le jeu de caractères :
Dans le 1er vers, à l’intérieur du caractère 囚 (tù, prison), on remplace 人 (nhân, homme) par 或 (hoặc, pouvoir, peut-être, ou) et l’on obtient 國 (quốc, pays).
Dans le 2ème vers, au caractère 患 (hoạn, infortune) on enlève la partie supérieure et il devient 忠 (trung, fidèle).
Dans le 3ème vers, il y a deux jeux de mots : d’un trait supplémentaire 人 (nhân, homme) se transforme en 大 (đại, grand), puis on ajoute 亻(nhân, homme) à 憂 (ưu, inquiétude) et l’on obtient 優 (ưu, le meilleur).
Dans le dernier vers, on enlève le radical 竹 (trúc, bambou) au caractère 籠 (lung, fenêtre) et il devient 龍 (long, dragon).

Ainsi, par les quatre derniers caractères de chaque vers du poème, l’expression cachée est 國 忠 大 龍, quốc trung đại long ou le grand dragon fidèle à son pays, et aussi dans le 3ème vers 優點, ưu điểm, [mon] meilleur côté.

(Source : http://www.thivien.net/viewpoem.php?ID=2380).

Nos lettrés étaient des gens de caractère, si j’ose dire : même en prison, Hồ Chí Minh était capable de composer un tel quatrain-jeu de caractères, pour poétiquement se qualifier - et garder son moral !
Chapeau bas !