ENTRACTE par Patrice JORLAND

Dernier ajout : 6 octobre 2014.

ENTRACTE

La plateforme Hai Yang Shi You 981, installée en mer Orientale depuis mai dernier afin d’y prospecter les hydrocarbures, a été retirée le 15 juillet, en même temps que l’importante flottille chargée de pourchasser les bâtiments vietnamiens. Les affrontements provoqués par cette intrusion ont immédiatement cessé et le retour au calme a été conforté par l’annonce simultanée de la libération de treize pêcheurs vietnamiens détenus depuis un certain temps.
Il serait pour le moins naïf, et à vrai dire irresponsable, de penser que l’incident est clos, que la communication a pu être rétablie et que le malentendu a été surmonté. Lors des rencontres régionales de sécurité qui se tiennent chaque année à l’hôtel Shangri-la de Singapour, le ministre vietnamien de la défense nationale, le général Phung Quang Thanh, a pu révéler que son gouvernement avait tenté à trente reprises de rétablir le dialogue avec Pékin au cours du seul mois de mai, en pure perte. Si la communication avait en effet été interrompue pendant au moins un temps, c’est donc de façon unilatérale. Pourtant, le retrait de la plateforme s’est effectué un mois avant la date initialement indiquée par la société pétrolière chinoise, décision qui ne pouvait que plonger les observateurs dans la perplexité.
Selon l’explication officielle, la plateforme aurait accompli ses recherches plus rapidement que prévu et aurait obtenu des résultats très encourageants, point dont difficilement vérifiable pour l’instant. Deuxième explication, le typhon Rammasun qui, les 15 et 16 juillet, avait frappé l’île de Luzon aux Philippines était entré en mer Orientale et il apparaissait plus sage de mettre HYSY 981 à l’abri, en la remorquant jusqu’à l’île chinoise de Hainan. Fait troublant, c’est dans cette direction que le typhon se dirigeait à cet instant-là et, sans exclure totalement le facteur météorologique qui pouvait en effet menacer une partie de la flottille, il semble bien que l’explication de cette hâte vient d’une sous-estimation des effets induits par la présence de la plateforme dans la zone économique exclusive du Vietnam. Pékin n’a obtenu le soutien d’aucun des pays de la région, quand bien même certains sont sensibles aux investissements des firmes chinoises, et, quand ils ne la critiquaient pas, n’a été défendue par aucun des médias internationaux. La réponse de la population vietnamienne a été forte qui, les 13 et 14 mai, a tourné à l’émeute en certains lieux, réaction qui reflète le vif ressentiment de l’opinion publique, en même temps que le mécontentement d’une partie au moins des travailleurs des zones industrielles où le capital asiatique s’est implanté. Tout en tentant de rétablir le dialogue, les dirigeants vietnamiens ont voulu défendre leur espace en dépêchant embarcations et garde-côtes, posant ainsi des problèmes à la flottille chinoise, s’entretenaient de la question avec de nombreuses capitales, parvenaient à faire valoir leur position sur l’arène internationale, y compris au sein de l’ASEAN. Point important, ils ont indiqué qu’ils n’excluaient plus d’engager une procédure légale auprès de la Cour internationale de justice, à l’instar de ce qu’ont fait les Philippines, et avec un dossier plus solide encore que ces dernières.
A la mi-juin, le Conseiller d’Etat Yang Jiechi, qui dispose, dans son pays, d’une autorité plus grande que le ministre des affaires étrangères, s’est rendu à Hanoi, dans le cadre du calendrier habituel des contacts de haut niveau entre les deux voisins, pour s’y heurter à la fermeté de tous ses interlocuteurs. C’est seulement à la fin d’août, après donc le retrait de la plateforme et suite au voyage à Pékin du général Le Hong Anh, qui fut ministre de la sécurité publique de 2002 à 2011 et est actuellement le secrétaire permanent du Comité central du PCV, c’est-à-dire le numéro 5 du pays, qu’un accord a été conclu afin de réduire les risques d’escalade. Pendant ce temps, les entreprises étrangères qui ont pu être affectées par les émeutes du printemps dernier ont été indemnisées, des mesures ont été prises pour limiter les conséquences sociales de ces excès et des travaux ont été engagés pour assurer la prompte reprise des activités productives, ce que les dirigeants chinois ont reconnu, pour ce qui les concernent, ainsi que divers observateurs étrangers.
Le différend demeure et toutes les questions restent pendantes. Nous sommes à l’entracte mais, la pièce n’étant encore écrite, nul ne sait sur quel mode elle reprendra. Il est certain que monte au Vietnam la volonté de se dégager de l’étreinte chinoise, ce qui se dit thoat Trung. Cela ne signifie pas rompre les ponts, vœu inconséquent et vain, mais chercher à réduire la dépendance économique–investissements, échanges de type vertical, c’est-à-dire matières premières et produits de base vietnamiens contre biens manufacturés chinois, fournitures par la Chine de produits et d’équipements à prix compétitifs mais de qualité incertaine, fort déséquilibre de la balance commerciale en faveur de la RPC- en développant des relations tous azimuts et en renforçant pas à pas la cohérence du système productif national. Les défis à relever sont considérables.