Entretien avec Nguyen Thien Dao

Dernier ajout : 16 juillet 2012.

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ou une rencontre musicale entre Orient et Occident

Qu’est ce qui distingue le Vietnam et la France dans l’approche de la musique ?
C’est ce que nous allons essayer de brosser à grands traits.

"Deux grandes lignes semblent caractériser le peuple vietnamien : L’héroïsme et le lyrisme. Ma jeunesse est baignée d’une très grande tristesse, causée par la séparation de mes parents ".

Dao a éprouvé le désespoir avec ses ravages psychosomatiques jusqu’à sa rencontre avec Olivier Messiaen en 1967.

"La nostalgie fait partie de l’âme vietnamienne. On peut même parler de mélancolie. Il y aurait une explication : la tristesse viendrait du peuple cham et elle aurait eu une influence sur les vietnamiens. L’apogée du royaume Cham coïncide avec celle d’Angkor, vers le XIe siècle. Les Chams ont même occupé Angkor pendant quelques années de 1177 à 11812. Le peuple Cham fut littéralement décimé par l’arrivée des vietnamiens au 15e et 16e siècle. Dès lors la mélancolie envahit l’âme vietnamienne. On raconte que la princesse impériale Cham My E fut capturée par un vietnamien, le roi Tran. Elle refusa de le voir et préféra s’envelopper d’un drap et se noya ». L’art musical Cham a eu une influence cer- taine sur la musique vietnamienne du Sud au Nord ».

« Soudain », la rencontre
Après quatre ans passés au Conservatoire de Paris où Nguyen Thien Dao suit brillamment les cours, il souhaite étudier la composition. Dao pousse littéralement la porte du Maître.

« Olivier Messiaen, était à l’époque extrêmement admiré, tout le monde voulait étudier la composition dans sa classe. – qu’est ce que vous avez écrit ? - me demanda le Maître. J’ai joué deux ou trois mesures pour flûte et piano et Olivier Messiaen me dit qu’il avait toujours regretté de n’être pas né asiatique. Il me prit en affection et accepta que je passe le concours pour entrer dans sa classe. [2]L’année suivante, je recevais le 1er Prix de composition, ce qui était et reste tout à fait exceptionnel, car l’usage veut que les élèves ne reçoivent qu’un second prix ou un accessit, s’ils sont dans les limites d’âge. M œuvre Thành đồng Tổ quốc « Le Mur d’airain
la patrie » ou « Sud-Vietnam héroïque » qui reçut premier prix de composition évoquait la guerre au Vietnam. Ainsi, je revendique le côté engagé de ma musique.

" Ma dette de reconnaissance à l’égard de Messiaen est immense. Que faut-il pour réussir ? Être doué, avoir l’obsession de la réussite et une chance exceptionnelle qui s’inscrit dans un temps et une époque donnés, en vietnamien : Thiên Thời, Địa Lợi, Nhân Hòa.

À l’époque, le sérialisme était considéré comme l’unique voie. Messiaen dont la musique est basée sur les modes avait été fait prisonnier en 1940 dans un camp à Görlitz à l’Est de l’Allemagne ; il y composa une œuvre très importante Quatuor pour la fin du temps fondée sur le mode et la couleur. Il put la faire jouer. Un Messiaen ou un Che Guevara, mort précisément en 1967, sont animés par un même idéal d’Absolu, ce sont des hommes de Foi au sens large de ce terme.

« Olivier Messiaen avait été l’élève de Paul Dukas. Le maître avait présenté son élève aux éditions Durand, de même, en 1968 Messiaen m’amena chez Madame Mica Salabert PDG des éditions Salabert. J’y signais un contrat d’exclusivité qui m’assurait un revenu mensuel contre lequel je donnais toutes mes partitions. Mon catalogue actuel qui comprend 90 œuvres est édité chez Jobert et Salabert. En 1969, Olivier Messiaen me présenta à Claude Samuel qui était le Directeur artistique du Festival de Royan, l’un des plus prestigieux au monde. Immédiatement je reçus une commande du Festival. J’écrivis Tuyển Lựa - Ligne de feu. Je peux dire que c’est le Festival de Royan qui m’a fait connaître. Il m’aura fallu dix ans d’études au Conservatoire et dix ans d’apprentissage pour trouver ma voie ».

L’enseignement musical au Vietnam
« Un véritable enseignement musical, n’a vraiment commencé au Vietnam qu’en 1938 et encore, c’était l’enseignement du chant. Ce n’est qu’en 1961 qu’une première symphonie fut jouée à Hanoi. L’École de musique savante est donc très jeune. Le Conservatoire de Hanoi n’a été créé qu’en 1956 et fonctionnait sans professeurs réellement expérimentés. Les professeurs vietnamiens commençaient leur formation dans les pays de l’Est, en Russie ou en Chine. L’École de violon vietnamienne est excellente, grâce à l’enseignement de l’école russe qui s’inscrivait naturellement dans la tradition de la vièle, par sa sonorité mais aussi, à cause de notre morphologie ! Ici je fais une parenthèse : Nos mains étaient trop petites pour le piano. Maintenant ce n’est plus tout à fait le cas : Dang Thai Son, qui n’est pas très grand a de très grandes mains.

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En orient, Anton Webern fut adopté naturellement à cause de ses compositions courtes qui les rapprochaient des haïku japonais.
Le monocorde đàn bầu, est l’instrument traditionnel vietnamien par excellence, il s’inscrit dans la tradition orale, depuis des siècles.

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Le Chéo daterait du XIVe siècle. C’est un théâtre populaire composé de groupes de trois à cinq musiciens qui se produisent dans la maison communale. La tradition orale ainsi s’est perpétuée jusqu’à nos jours. La notion d’oreille absolue n’existe pas en Asie comme en Occident qui enseigne la gamme chromatique. L’enchaînement des accords favorise la verticalité et l’abstraction, alors que d’une façon générale l’Orient enseigne l’arabesque et les inflexions qui privilégient l’horizontalité.

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On peut dire que la musique contemporaine occidentale est fortement influencée par l’horizontalité de l’Orient. La musique vietnamienne a naturellement été très influencée par la Chine, pourtant Nguyen Trai et Le Quy Don ont apporté une pensée authentiquement vietnamienne. Les Vietnamiens, dans leur majorité, restent aujourd’hui encore, fascinés par tout ce qui vient de l’étranger.

De fait toute la musique vietnamienne avant les années cinquante, si riche de ses influences chinoise, indienne, indonésienne, occidentale et bouddhique qu’elle soit folklorique ou pas, s’inscrit dans la tradition orale. Les chants populaires sont directement issus du peuple.

La musique savante de la cour de Hué, est de tradition orale. Elle a été classée il y a moins de dix ans au Patrimoine Mondial de l’humanité par l’UNESCO. Les Vietnamiens se sont directement enrichis de la culture du Champa et de son héritage indien et balinais tel le chant Vong Cô ou le quan họ ».

Vièles vietnamiennes đàn nhị

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Technique du Peuple Annamite » (1909) Henri Oger
Apparenté au erhu chinois, le nanhu ou đàn nhị est la vièle la plus courante au Vietnam. Elle apparaît dans nombres de genres musicaux (théâtre traditionnel, musique de Cour, musique de divertissement...) et occupe un rôle mélodique primordial dans les formations ou en solo.
La caisse de résonance en bois, de forme hexagonale, est recouverte sur sa face supérieure de peau de serpent collée.
Deux cordes en nylon (elles étaient traditionnellement en soie tressée) sont tendues sur un long manche près de 80 cm de long. Elles s’attachent à deux chevilles postérieures en haut du manche et chevauchent le chevalet en bois en bas de la caisse.

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Depuis l’ouverture
« C’est avec le Doï Moï en 1986 que les artistes ont pu se libérer. La musique est toujours en retard sur les autres arts aussi bien en occident qu’en orient : La création par Victor Tardieu de l’École des Beaux-arts de Hanoi date de 1925 ! Il n’en demeure pas moins que durant les temps de guerre, certaines formes de musique furent interdites à juste titre, tel le Vong Co, le Hau dong et autres musiques langoureuses. Les autorités actuelles au contraire encouragent les études de ces formes musicales.
Les années quatre-vingt représentent le tournant décisif de ma vie. Mes travaux musicaux en sont le fil directeur, ainsi je pense avoir trouvé ma voie avec Mỵ Châu Trọng Thủy6 commandé par l’Opéra de Paris, chanté en vietnamien par une soprano Française, une mezzo-soprano d’origine russe et un baryton Allemand à la salle Favart.

J’ai depuis plusieurs années des commandes de l’état vietnamien. Ainsi fut créé en 2008 l’hymne à Bouddha khai giác au Palais des Congrès de Hanoi devant 90 délégations bouddhistes du monde entier avec 500 exécutants placés sous ma direction. Un Opéra ballet Kiêu commandé par l’Opéra du Vietnam fut créé à l’Opéra de Hanoi le 3 mai dernier. L’orchestre, le chœur et les solistes étaient placés sous ma direction. En 2014, dans le cadre des années croisées France - Vietnam j’ai le projet d’écrire une œuvre pour un grand orchestre composé uniquement avec les instruments traditionnels vietnamiens.

Au cours de ces 10 dernières années, j’ai reçu deux commandes de l’état français : Quatre lyriques de ciel et de terre, Opéra de chambre en 2003 et en 2008, Duo Vivo pour deux percussions écrit en hommage à Olivier Messiaen.
Ma vie entière est tendue et consacrée totalement à la musique et ma femme m’apporte une aide précieuse depuis un demi-siècle... ».

Un morceau de Cai Luong du Sud Vietnam :

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propos recueillis par Dominique de Miscault

Notes

[1Entretien avec Nguyen Thien Daohttp://fr.wikipedia.org/wiki/Nguyen_Thien_Dao
[[Après quatre ans passés au Conservatoire de Paris où Nguyen Thien Dao suit brillamment les cours, il souhaite étudier la composition. Dao pousse littéralement la porte du Maître.

[2Nguyễn Thiên Đạo est né à Hanoï, en 1940. Il arrive en France en 1953 et entre, en 1963 au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris. Sa rencontre avec Olivier Messiaen (1908-1992) est décisive en 1967. Tout d’abord nourri des images de son enfance et de ses longues méditations devant la nature, hanté par des “polyphonies célestes et totalement imaginaires”, puis, imprégné de poésie vietnamienne et chinoise, il se définit comme “l’héritier des deux civilisations orientale et occidentale”. II essaye d’en “opérer une synthèse, en construisant une musique basée sur les micro-intervalles, les timbres -couleurs, une structure rythmique et un temps - durée particuliers”. Il voudrait être le créateur d’une “musique de lyrisme, de passion et de caractère épique”, constamment soucieux d’ “exigence d’écriture et de forme”. Le nom de Nguyễn Thiên Đạo se retrouve dans tous les dictionnaires et encyclopédies français.

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