F. Damon - Le défi des artistes vietnamiens contemporains : des apparences à (...)

Dernier ajout : 29 août 2015.

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Le défi des artistes vietnamiens contemporains : des apparences à la différenciation

A Moscou en 1934 devant un parterre d’écrivains, André Malraux déclarait : « L’art n’est pas une soumission, c’est une conquête ». Créer en luttant contre la contrainte sous toutes ses formes a représenté pour les artistes non seulement une remise en question de l’art, mais aussi un geste d’une grande détermination révélant leur singularité. Les artistes vietnamiens contemporains n’ont pas dérogé à cet engagement personnel, lorsqu’ils ont choisi d’adapter leur processus créateur aux multiples transformations socioéconomiques du pays et aux nouveaux échanges interculturels dans le monde. Nous avons noté que leur action avait pris en compte l’héritage culturel, la société actuelle et l’histoire politique du Vietnam. A partir des aspects symboliques les plus variés et l’utilisation d’associations et de formes hybrides dans leurs réalisations, ils ont le plus souvent évité les occasions d’affrontement entre le passé et le présent, de même qu’entre l’Occident et l’Extrême-Orient.

Malgré l’exigence moderne de changement, certains artistes ont continué d’évoquer les signes et les mythes vietnamiens en les réformant ou en les réactualisant. Dans une œuvre laquée sur bois My Fisch réalisée en 2003, Dao Minh Tri a remanié ainsi la technique figurative en une composition abstraite représentant des poissons considérés comme le symbole du bonheur. De la même manière, la reproduction de configurations urbaines anciennes et plus récentes a pu révéler un esprit de partage et de responsabilisation. Dans ses tableaux à l’huile sur toile Tinh co en 2005 et Under the bridge en 2007, Pham Binh Chuong a représenté la promiscuité de voitures, d’infrastructures métalliques et de personnages errant dans les rues. L’artiste vietnamien a donné ici l’occasion au spectateur de se réapproprier les problèmes dus à l’environnement et à la cohabitation soumis à un urbanisme changeant. Avec le même souci de préserver un certain art de vivre et de sauvegarder le patrimoine architectural, Vuong Van Thao, de son côté, a exposé en 2007 à Hanoi une installation intitulée Fossiles vivants constituée d’une série de trente six blocs de résine craquelée, qui représentaient les répliques d’immeubles destinés à la démolition : « De cette façon, avait-il déclaré, le passé vit dans le présent et dans l’avenir ». Là où l’esprit du passé a semblé s’opposer aux préoccupations quotidiennes, la symbolique et l’hybridité ont pris ainsi le relais de nouvelles relations contextuelles entre le créateur et l’observateur.

Avec un objectif différent, en renonçant au clivage civilisationnel entre les arts, d’autres artistes vietnamiens contemporains ont choisi d’exprimer au delà des apparences plastiques une réflexion plus universelle accompagnant leur message intentionnel. Leurs œuvres ont affiché alors un certain anticonformisme avec un refus d’intégration tant de la culture d’origine que des influences étrangères. C’est ainsi qu’en revendiquant son indépendance de création, Le Quang Ha a surdimensionné dans ses tableaux à l’huile l’image de la société vietnamienne. Son style de dessin est apparu proche de la caricature, comme The Dogs en 2005 montrant des hommes aux traits expressifs brutaux semblables à des chiens dans le désert, ou War Time en 2006 affichant des personnages dans leur intégrité physique dominatrice à travers une expression mécanique à la froideur métallique. A partir de ces expressions forcées, l’artiste vietnamien a réveillé les consciences individuelles en stigmatisant la nature humaine à la recherche d’un compromis relationnel.

Quant aux artistes Viet Kieu, ils ont voulu garder le lien social et manifester un partage sensible malgré l’éloignement de leur pays, vécu comme une situation d’« exil ». En prenant en compte les difficultés d’expression culturelle liées au déracinement, ils ont cherché à établir un nouveau contact avec le public en continuant d’exercer leur libre choix. Lors d’une exposition à Toulouse en 2011, Les 18 propositions de l’impossible, où figuraient des hommes et des décors peints sur des plastiques transparents, c’est comme si, avec l’assurance que peuvent conférer les notions de vérité et de liberté, Tran Trong Vu avait exprimé un déplacement possible de la spécificité et de l’identité vietnamienne par écran virtuel interposé, à l’intérieur d’un réseau artistique mondial imaginaire.

Avec ce même désir de changement esthétique et de reconnaissance différenciée, Hoang Duong Cam a manifesté au delà des apparences, à travers l’expression d’un nouvel art vietnamien, un potentiel pédagogique de conviction accompagné souvent d’une fonction critique. Une de ses installations Square eggs, réalisée en 2001 à l’Institut Goethe de Hanoi, évoquait une expérimentation scientifique sur le transport des œufs rendu plus facile sous la forme de cubes. A partir de cet artifice visuel, Hoang Duong Cam a dénoncé un système culturel trop souvent responsable d’une acceptation politique. C’est ainsi qu’en s’éloignant en même temps d’un endoctrinement idéologique et d’une vision trop uniformément spécifique de l’art, les artistes vietnamiens contemporains ont marqué de plus en plus leur différence. Ils ont modifié la présentation habituelle de leurs œuvres, souvent perçues par le marché de l’art comme des tableaux historiques, décoratifs ou abstraits, en une réception plus ouverte pour une plus grande mobilité d’interprétation par chacun des observateurs, même d’origine et de culture différente.

Les nouveaux effets artistiques se sont exercés avec les matériaux les plus divers, comme, par exemple, une œuvre sur céramique réalisée par Truong Cong Tung à partir de la réalisation de glaçures, Au dessus du ciel, sous la mer exposée en 2011 à la Galerie San Art à Ho Chi Minh Ville. L’artiste vietnamien y a traité la couleur jusqu’au maximum de sa transparence, comme s’il avait voulu reculer les résistances induites par le médium. Avec la volonté d’aller au delà du simple aspect des choses, la céramique lui est apparue à la fois comme un support fragile et comme une matière durable dans le temps, pouvant être comparée à l’esprit humain. Truong Cong Tung a cherché ainsi à démontrer qu’on ne pouvait stagner plus longtemps dans l’indécidabilité de notre époque, qu’il fallait faire preuve de responsabilité et de choix face à la réalité des problèmes, face au nouveau paradigme sociétal.

Toutes ces réalisations artistiques sont restées éloignées d’une catégorisation répertoriée et d’un style préalablement référencé. Parce que ces travaux originaux ont révélé des caractères d’échanges retrouvés habituellement dans l’art contemporain, les spectateurs ont pu bousculer les frontières esthétiques à partir de ces nouveaux champs d’expérience artistique. Les artistes vietnamiens contemporains ont témoigné ainsi de la nécessité et de l’efficacité d’un dialogue artistique sans contrainte, animé par des évènements réels sous la forme d’expressions circonstanciées insérées entre l’histoire et le changement permanent.

François Damon, historien et critique d’art.