Hommage à Yves Bouannic

Dernier ajout : 2 mars 2013.

L’humanité toute entière est rencontre, relation. Elle est traversée par le puissant courant de l’amour qui est dans tous les cœurs comme le mystérieux remous de la mer : chaque visage est un rivage, chaque visage est une escale [1]

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En 1974 le Marais est en pleine mutation, Madeleine Riffaud s’est faite embaucher comme aide soignante dans un hôpital parisien, expérience dont elle a tiré le best-seller Les Linges de la nuit. Elle est abordée à la sortie d’une messe, à l’église Saint Paul, par le Père Yves Bouannic. Madeleine, la grande reporter pour l’Humanité a couvert la guerre du Viet Nam pendant sept ans, à son tour, lui fait rencontrer le Docteur Henri Carpentier qui habite le 13 rue Payenne : Le décor est planté, Madeleine la combattante, le médecin engagé, Henri et Yves le bigouden. C’est un homme mur qui a célébré sa première messe à Notre Dame, le 24 juin 1972, deux ans plus tôt. Ils feront désormais, un trio remarquable…

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Yves Bouannic nait le 15 octobre 1927, avant dernier d’une famille bretonne de huit enfants, très pauvre de Penmarch, la pointe Sud du Finistère, il meurt à Paris le 14 janvier 2013. Son père, farouchement anticlérical travaille à l’usine d’iode de saint Guénolé où il milite, dénonçant l’exploitation des ouvriers ; la révolution russe et le Congrès de Tours ne sont pas loin. Yves est beau, choyé et ambitieux, marqué au plus profond de lui même par les arcanes de la pauvreté, il aspire à d’autres horizons : Devant lui, le vent du large et autour de lui, la détresse humaine. Il a partagé les vingt dernières années de sa vie entre, l’association Enfants du Monde - Droits de l’homme EMDH créée en 1986 [2] et un ministère à temps très partiel, au service des gitans de Nice à Notre Dame du Bon Voyage. Yves Bouannic entre en 1942 à l’Ecole des Pupilles de la Marine à Saint Mandrier presqu’ile protégeant la petite rade de Toulon du grand large, il a 14 ans. Au lendemain du sabordage de Toulon l’école est transférée à Cahors jusqu’en juin 1944. C’est l’appel du grand large, en 1949 il s’engage pour l’Indochine où il apprendra à connaître le pays jusqu’en 1951, il s’inscrit aussi, à l’Ecole universelle par correspondance. Yves est témoin de cette sale guerre où son frère Isidore (FTPF Francs-Tireurs et Partisans Français, FFI…) meurt.

Malgré tout, il réembarquera pour l’Indochine sur le navire atelier Vulcain, il sillonnera les mers de Chine et du japon de 1952 à 1955. En 1960 il démissionne de la Marine, fait nombre de métiers et Jean XXIII s’éteint après une longue agonie le 3 juin 1963, jour de la Pentecôte, mais surtout la révolution de Vatican II. Cette pentecôte sera le moment décisif de la vocation d’Yves, il rentre au séminaire, à Morsang sur Orge puis à Issy les Moulineaux. Pendant ses années de formations, il invente son métier de laveur de vitres et créée avec un ami sorti du séminaire une entreprise de nettoyage SARL Paris-Propre. Yves sera de tous les combats aux côtés des plus démunis. Face à l’indicible il a découvert la figure du Christ et accroche son idéal à la Foi. Dietrich Bonhoeffer (1906-1945) [3] et Nelson Mandela seront ses étoiles. Il sera ordonné prêtre le 24 juin 1972, sa mère en bigoudène viendra à notre Dame de Paris assister à la première messe de ce fils attiré par le grand Large. Toute sa vie sera au service de la classe ouvrière, Aumônier JOC (Jeunesse ouvrière Catholique) et ACO (Action Catholique Ouvrière) proche de l’analyse des communistes.
J’aimerais être un apôtre infatigable de l’amour infini au delà des obscurités, du temps et de l’espace. Ecrit-il.
Sa rencontre avec Henri Carpentier [4] , confident et maitre spirituel du « jeune » prêtre qui défend les pauvres du quartier en pleine restructuration, Yves a créé le Comité Justice et Paix, précurseur du DAL. A ce titre, il devient proche de Jacques Lang et de bien d’autres personnalités politiques et artistiques. Le Centre Pompidou a été ouvert en 1977. C’est un meneur, Yves ne se laisse pas intimider par Aimé Maeght qui en fit une dépression.

A l’instigation d’Henri Carpentier et de Madeleine Riffaud, il retourne au Vietnam en août 1979, pour concélébrer, à un moment historique s’il en est, les retrouvailles des Eglises du Nord et du Sud à la cathédrale d’Ho Chi Minh Ville le 15 aout 1979. Il dénonce les effets catastrophiques de l’Agent orange déversés par les bombardiers américains. A la suite de quoi, il visite le Viet Nam du Sud au Nord, où il rencontre un peuple debout mais il n’en n’est pas de même pour le Cambodge ! Madeleine et Henri le poussent à retourner à Phnom Penh pour Noël. Une célébration œcuménique, y sera donnée, geste extrêmement fort, dont Françoise Corrèze

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 [5], fait part dans ses écrits. Un Noël, symbole de la Paix, surtout en 1979, pour les rescapés du massacre cambodgien. « Pour faire la paix avec son ennemi, il faut travailler avec lui. Il devient ainsi notre partenaire ». Nelson Mandela

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Depuis 1993 au Vietnam, EMDH commence par équiper des écoles primaires dans les provinces de Ben Tre et Soc Trang mais aussi mène des actions à Ho Chi Minh Ville entre autres auprès des enfants des rues.

Penmarch restera son port d’attache, il s’y réfugie. Il y invite Bazaine [6] qui créera les vitraux de la chapelle de la Madeleine en 1981. En 1993, le Père Bouannic participera à la visite officielle de François Mitterrand au Viet Nam mais regrettera que cette visite n’ait pas eu lieu dix ans plus tôt !

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En 1981 il est nommé dans le 13è arrondissement de Paris, mais c’est à Nice dix ans plus tard, en retrouvant un sacerdoce auprès des gitans et chargé des obsèques qui lui permettent d’accueillir et de réconforter ses semblables à des moments où l’on ne peut se voiler la face, qu’il se retrouve. Yves Bouannic est resté fidèle à lui même jusqu’à la fin. Animée par un réel souci de venir en aide aux démunis, l’association EMDH a mené des actions humanitaires en France comme dans les pays en développement et, bien que fondée par un prêtre, n’est guère suspecte de prosélytisme. La Croix Rouge a repris les activités d’EMDH en ile de France, le 30 juillet 2010, salué par l’ensemble des équipes d’EMDH, ce jugement permet de maintenir le dispositif de prise en charge des mineurs isolés étrangers (MIE) développé par EMDH en région Ile-de-France qui s’intègre désormais à la direction régionale de la Croix-Rouge française et conforte le combat porté par l’association en France pour défendre un accompagnement global de qualité et garantir une intégration pérenne et réussie des MIE sur le territoire français. Dom de Miscault

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Notes

[1page 210 L’enfant du large autobiographie de Yves Bouannic, prêtre sans frontière – co-fondateur d’Enfants du Monde-Droits de l’Homme. Préface de Guy Bedos Presse de la Renaissance 2007. 298 pages

[2EMDH est lancée en février 1986 le père Yves Buannic, et deux avocats, Monique Brioudes et Daniel Voguet. Initialement créée à des fins de plaidoyer, l’association se préoccupe seulement de défendre puis de diffuser dans les écoles françaises la Convention internationale des droits de l’Enfant, signée aux Nations Unies en 1989. Les actions de développement et d’urgence à l’étranger ne démarrent qu’en 1993 et se concentrent dans un premier temps sur Haïti et le Vietnam, puis ce furent le Brésil, l’Irak, la Colombie, le Soudan, les camps de déplacés d’Al Fasher, Israël 2002 en Albanie et en 2003 c’est la France : EMDH recentre ses activités sur les enfants étrangers isolés en France, de concert avec le SAMU social (Service d’aide médicale urgente) dans la banlieue parisienne du Kremlin-Bicêtre.- de nouveau il s’envole au Sri Lanka, Venezuela - au tsunami de décembre 2004/2005, Yémen -2006, Afghanistan : présent depuis février 2002 à Kaboul, -2007, Liban -2010, France : déclaré en cessation de paiement le 29 juin 2010, EMDH dépose le bilan et transfère à la Croix-Rouge ses activités de protection des mineurs isolés étrangers en France.

[3Dietrich Bonhoeffer (1906-1945) est né à Breslau, À l’âge de 39 ans, il fut pendu par les SS au camp de concentration de Flossenbürg. Dietrich Bonhoeffer fait partie des dix Martyrs de l’abbaye de Westminster. Bonhoeffer commença à étudier la théologie à Tübingen. Avec la montée en puissance du parti nazi en Allemagne, Bonhoeffer fut parmi les premiers des théologiens allemands à percevoir l’omniprésence et l’importance de la menace nazie. Lorsque le parti chrétien allemand pro-nazi remporta les élections municipales à l’été 1933, Bonhoeffer s’opposa rapidement à l’antisémitisme des nazis dans un article important, « L’Église et la question juive ». La résistance de Bonhoeffer au régime nazi a inclus son soutien et sa participation pastorale à la « Confessing Church », accompagné d’autres théologiens éminents protestants comme Karl Barth ou Martin Niemöller.

[4Le docteur Henri Carpentier (1911-1994) est décédé à Paris, Membre du PCF depuis plus de cinquante ans, il fut longtemps le médecin du dispensaire de « l’Humanité ». Résistant, ancien maire de Biot, il fut une figure marquante de l’engagement des communistes et de nombreux progressistes auprès des peuples en lutte contre le colonialisme, et, d’une certaine manière, un pionnier en matière d’action humanitaire. Le 17 octobre 1961, jour où des centaines d’Algériens furent assassinés par la police à Paris, il se dépensa avec un courage et une abnégation admirables pour sauver des vies. Mais c’est pour le Vietnam qu’il orienta la plus grande partie de son activité. Pendant la guerre il avait inventé le vélo chirurgical. Jusqu’à son dernier jour, il n’aura cessé de contribuer à l’aide et à la coopération avec ce pays, notamment au sein du comité médical de l’Association d’amitié franco-vietnamienne qu’il dirigeait.

[5Françoise Corrèze, Choses vues au Cambodge – les éditeurs français réunis. 1980, 220 pages – F. Corrèze était maître-assistante à la Faculté de Lettres de Phnom Penh de 1965 à 1970. Aujourd’hui elle est vénérée, sur l’autel des ancêtres de Huu Ngoc.

[6vitraux de l’Église Saint-Séverin (1969)