Bétail humain. La traite des femmes et des enfants en Indochine et en Chine (...)

Dernier ajout : 15 mars 2014.

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le 21/02/2014
Bétail humain. La traite des femmes et des enfants en Indochine et en Chine du Sud, d’André Baudrit, suivi de onze documents sur l’esclavage (1860-1940), textes réunis par Nicolas Lainez et Pierre Le Roux, Connaissances et Savoirs, 420 p, 19 euros.

BETAIL HUMAIN
Une objectivité exemplaire sur la problématique coloniale

Rémy Valat

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Entre 1908 et 1943, André Baudrit (1896-1969) fît paraître une série d’articles dénonçant l’esclavage des femmes et des enfants en Indochine et en Chine du sud. André Baudrit était un historien, originaire de la Charente-Maritime. Devenu enseignant du secondaire, il a été affecté à Saïgon en qualité de surveillant au lycée Chasseloup-Laubat de Saïgon (1926), puis il professa au lycée Alexandre-Yersin de Dalat (fin des années 1930). Membre de la Société des études indochinoises, il a signé de nombreuses études sur l’histoire et la géographie de la colonie française. De retour en métropole, il a rédigé une série de monographies sur la Saintonge et l’Aunis. Les écrits de cet auteur sur l’esclavage féminin et infantile, méconnus et peu diffusés, ont reparus aux éditions Connaissances et Savoirs.

Ces documents, et d’autres textes abordant le même sujet, ont été réunis, présentés et mis dans une perspective anthropo-historique par Pierre Le Roux (ethnologue, docteur de l’Ėcole des hautes études en sciences sociales, spécialiste de l’Asie du Sud-Est et fondateur de l’Observatoire international sur l’esclavage et la traite humaine) et Nicolas Lainez (ethnologue, doctorant à l’Ėcole des hautes études en sciences sociales et au laboratoire d’anthropologie sociale). Outre l’évident intérêt des documents réunis par ces deux auteurs, la présentation qu’ils en font est d’une objectivité exemplaire, rare concernant la problématique coloniale.

L’avant-propos de Pierre le Roux (pp. 11-50) apporte un éclairage objectif et nuancé sur les liens unissant colonisation et esclavage (essentiellement la traite négrière), présentée comme une exploitation répondant aux besoins économiques des puissances européennes en expansion. Pierre le Roux rappelle également le rôle tout aussi néfaste des potentats indigènes, notamment les chefs des tribus islamisées (les Peuls musulmans de Timbo) ou le despote zoulou, Chaka (1786-1828), prompts à la razzia et au meurtre. Cette violence et cette insécurité régna aussi parmi les sociétés traditionnelles de l’Asie du Sud-Est précoloniale. Les Khmers cambodgiens et les Moïs indochinois sont les victimes de razzias perpétrées par les Chinois et les Vietnamiens. Pour enrayer ce mal endémique, l’une des premières décisions prises par les autorités coloniales au Cambodge sera l’interdiction de l’esclavage (ordonnances de 1877). Si par désir de repentance ont a trop souvent tendance à souligner l’arbitraire des autorités coloniales, l’action de ces dernières a cependant permis d’apporter des améliorations momentanées dans la vie des populations (lutte contre la piraterie, prévention et assistance sanitaire) ; mais le colon parti, les abjects trafics d’êtres humains ont repris de plus belle, en prenant une orientation nettement prostitutionnelle. Le discours dominant sur la traite humaine asiatique présente souvent le phénomène comme une émergence contemporaine (autour des années 1990) en rapide expansion. Or, il n’en est rien.

Les clichés ont la vie dure et Pierre Le Roux leur tort le cou : « À l’opposé de ce qu’insinue le film Indochine de Régis Wargnier (1992, avec Catherine Deneuve, Vincent Perez et Linh Dan Pham) porté par un insupportable manichéisme et irrespectueux des faits historiques, c’est également durant la période coloniale que l’esclavage et la traite humaine – il est vrai très encouragé par le développement des échanges internationaux, tant économiques que logistiques, issus de l’expansion coloniale – et quelque fois après-, même s’ils ont pu l’être avec un succès mitigé du fait de la faiblesse relative des moyens à disposition des autorités pour lutter – déjà – contre le crime organisé[...]. Chacun peut considérer que la colonisation fut un mal ou qu’elle fut un bien, mais en tout cas elle eu lieu [...]. Si l’on doit trouver qu’un seul point positif à l’actif de cette période, au moins s’agit-il d’un point important : en Indochine, la présence coloniale a contribué à réduire de façon très nette l’esclavage, ne serait-ce qu’au plan de l’intention des personnels concernés sur le terrain, souvent sincères dans leurs volonté et dans leurs actes. Le fait est que, dans tous les cas, il semble bien, après les avoir encouragées en maints endroits et manières il est vrai, que ce soit les autorités coloniales qui aient enrayé, un temps,les pratiques esclavagistes en Extrême-Orient. Ces pratiques ont repris dans certains pays après les indépendances et pèsent à nouveau sur les individus, sous un voile à peine différent, le plus souvent sous la forme de trafic humain – surtout à but d’exploitation par voie de prostitution-, sous celle de l’aliénation domestique – incluant souvent une contrainte sexuelle-, ou celle de la mendicité organisée » (pp. 45-47).

Face au fléau, les organisations non gouvernementales et les instances onusiennes ont pris le relais, mais leurs remontrances et invocations moralisatrices reposant sur aucun moyen réel d’intervention et de répression n’apportent pas de réponses satisfaisante au phénomène : ils servent tout au plus à justifier des programmes interventionnistes à grande échelle, voire à influer sur la politique des pays cibles... L’esclavagisme tribal et colonial se vêt désormais des habits du libéralisme économique globalisé....Toutefois, comme le souligne Pierre Le Roux la conjoncture ne doit pas nier l’importance des « paramètres culturels et historiques spécifiques à cette région, qui facilitent par trop le développement actuel du trafic humain, de l’exploitation sexuelle et de la prostitution » (p.50).

Dans sa contribution, Nicolas Lainez dessine les contours contemporains d’une traite aux contours flous, parce que masquée par le vernis de la légalité (pp.61-96). Le Vietnam est à la fois un pays émetteur et de transit de victimes : celles-ci migrent légalement dans le sud-est asiatique (Cambodge, Laos, Malaisie, Thaïlande, Singapour), l’Asie orientale (Chine, Hong Kong, Macao, Taïwan, Corée du Sud, Japon) et au-delà. Œuvrant dans le secteur des « services », certaines prolongent leur séjour, plongent dans l’illégalité et tombent dans les mailles du filet de l’économie souterraine. Certaines se marient à des inconnus via des agences matrimoniales.

Les migrantes suivent principalement trois routes (pp. 69-71) :
1. Les sentiers montagneux reliant le nord du Vietnam aux provinces frontalières chinoises du Yunnan et du Guangxi. Les trafiquant font miroiter des promesses de mariages ou un emploi, sitôt la frontière franchie les victimes sont vendues à des réseaux de prostitution, à des candidats au mariage ou à des personnes en quête de domestiques.

2. Une autre voie, terrestre ou fluviale, part du sud du pays et traverse la péninsule (Cambodge, Thaïlande) pour rejoindre la Malaisie et Singapour. Les Vietnamiennes, dont la peau claire est fort prisée, tombent dans la prostitution avec une clientèle principalement chinoise.

3. La troisième voie est aérienne. Elle relie le sud Vietnam à Taïwan, la Corée du Sud, la Malaisie et Singapour. Les migrantes alimentent les mariages transasiatiques, dont le Vietnam est l’un des principaux fournisseurs : les femmes originaires du delta du Mékong (près de 100 000) se seraient principalement mariées à des Taïwanais et 20 000 à des Sud-Coréens. Il s’agirait ni plus ni moins d’un « achat de femmes ».

La permanence et l’évolution de l’exploitation sexuelle et de la prostitution en Asie montre la complexité d’un problème qui restera insoluble dans moyens réels de le canaliser. L’abolition de la prostitution demeure probablement une utopie : la « libéralisation » et la « mondialisation » du phénomène en Asie et ailleurs paraît, malheureusement pour celles qui en sont victimes, nous le démontrer...

Bétail humain. La traite des femmes et des enfants en Indochine et en Chine du Sud, d’André Baudrit, suivi de onze documents sur l’esclavage (1860-1940), textes réunis par Nicolas Lainez et Pierre Le Roux, Connaissances et Savoirs, 420 p, 19 euros.