Il y a 70 ans : Ho Chi Minh proclame l’indépendance du Vietnam Alain (...)

Dernier ajout : 30 août 2015.

Il y a 70 ans : Ho Chi Minh proclame
l’indépendance du Vietnam

Alain Ruscio

Nul ne connaît cet homme frêle, paraissant même malade, qui monte à une tribune improvisée, ce 2 septembre 1945 à Hanoi, pour y prononcer un mot d’une portée historique : « indépendance », pour y proclamer la naissance d’un pays nouveau, la République démocratique du Vietnam. Son nom ? Ho Chi Minh. Il faut dire que Nguyen Tat Thanh, alias Nguyen Ai Quoc, alias… cent autres pseudonymes, a adopté celui-ci – qui sera le dernier – en 1942. Pourtant, sa légende est née dans ce court intervalle : il vient de fonder un mouvement, le Viet Nam Doc Lap Dong Minh, dit Viet Minh (Ligue pour l’indépendance du Vietnam). Une nouvelle génération de jeunes cadres communistes se joint à lui : Vo Nguyen Giap, Pham Van Dong, Truong Chinh…

Il faut dire que l’Indochine – dont le Vietnam, rappelons-le, n’est qu’une partie –, vient de connaître, de 1941 à 1945, une situation paradoxale : elle est la seule zone en Asie restée officiellement sous domination européenne, mais en fait contrôlée par le militarisme japonais, allié de Hitler. Le régime de l’amiral Decoux, dépendant de Vichy, tente un difficile exercice d’équilibre. Le Viet Minh observe ce jeu, persuadé que « l’occasion favorable », concept cher aux Vietnamiens, naîtra des bouleversements de la situation internationale.

Le 9 mars 1945, le Japon met fin à la situation équivoque qui présidait aux destinées du régime Decoux. En quelques jours, toute résistance française sérieuse s’effondre. La France a perdu la maîtrise de sa colonie extrême-orientale. Mais les bombardements atomiques d’Hiroshima et de Nagasaki bouleversent la situation en Indochine. Alors, tout va très vite. Une vague humaine éprise d’indépendance déferle sur les villes, les villages du Vietnam. Partout flotte le drapeau rouge à étoile d’or. Le 2 septembre 1945 donc, Ho Chi Minh proclame l’indépendance du Vietnam. Il n’est pas une voix parmi d’autres, il est alors, tous les témoignages d’époque le confirment, la voix de son peuple.

On a du mal à s’imaginer, aujourd’hui, ce que pouvait avoir d’extraordinaire, d’inouïe, la simple association du mot « indépendance » et du nom d’une colonie européenne. Seul, avant Ho Chi Minh, le leader indonésien Soekarno avait eu l’audace d’employer le mot (mi-août 1945). Mais ni Gandhi, ni aucun autre leader de pays colonisé – a fortiori de l’Empire français – n’avait alors franchi ce pas. La jeune République force le passage, ouvre la voie : d’autres s’y engouffreront, tous reconnaîtront la force d’entraînement qu’avait eu à leur yeux l’acte fondateur de Ho Chi Minh.

Cette expérience est d’autant plus méritoire que Ho Chi Minh et ses camarades apparaissent alors singulièrement seuls. Moscou se désintéresse totalement de cette Indochine lointaine. L’armée rouge chinoise, allié potentiel, est à des milliers de kilomètres de la frontière vietnamienne.

La politique française est alors à la croisée des chemins. Faut-il, au nom des intérêts anciens dans la région tenter de revenir à la domination coloniale, ce qui signifie, dans les conditions de fièvre que connaît alors l’Indochine, entreprendre une guerre de reconquête ? Ou bien faut-il accepter le vent d’émancipation qui souffle alors sur toute l’Asie ? Les réponses sont diverses. Certains milieux français, De Gaulle et son entourage, Georges Bidault et son parti, le MRP, la majorité des responsables militaires (dont l’amiral d’Argenlieu, Haut commissaire) ne cachent pas leurs velléités : la France doit, d’abord, restaurer son autorité quitte, ensuite, à procéder à des réformes sociales et à quelques aménagements politiques. D’autres, par réalisme (le général Leclerc, Jean Sainteny), ou par conviction (les communistes, une partie de la SFIO) expriment leur volonté d’accepter, et même de susciter, une évolution plus ample, aboutissant à une redéfinition des liens métropole-Indochine. Mais personne, alors, en France, n’imagine une véritable décolonisation. D’où le terme d’Union française, quelque peu équivoque, qui recueille alors l’adhésion de toutes les forces politiques.

À l’été 1946, un espoir fou se fait jour : le voyage de Ho Chi Minh à Paris laisse entrevoir une décolonisation pacifique possible. Mais, très vite, cet espoir s’envole. Les Français de 1945-1946 sont encore, dans leur majorité, attachés à l’Empire colonial. Par ailleurs, Ho Chi Minh et ses compagnons sont communistes. En ces débuts de guerre froide, c’est amplement suffisant pour inspirer la crainte aux responsables français. À Paris, les bellicistes l’emportent. En novembre, c’est le terrible bombardement de Haiphong. En décembre, les milices Viet Minh répliquent à Hanoi. La guerre d’Indochine commence.