S’ouvrir à une littérature étrangère, ce n’est pas satisfaire une envie d’exotisme, ou tenter de soigner un mal être. C’est une invitation à voyager pour conjuguer l’altérité dans une autre langue, c’est la route vers la fraternité, l’intérêt de la transmission d’un homme à un autre et le partage des sentiments.

C’est notamment ce qui a conduit Isabelle Genlis vers les contes du Vietnam.
Issue d’une famille dont l’une des branches est d’origine vietnamienne, elle a écouté, lu, cherché, traduit, adapté et raconté.
Elle s’est d’abord intéressée aux histoires traditionnelles populaires, celles qui donnent la parole aux roches des montagnes, aux cannes de bambou, aux ombres de la lune, ces histoires, qu’elle nomme : « les Jeunes Filles millénaires. Elles révèlent, dénouent et lient, dansent au delà de la tradition qui leur a ouvert la « Voie-x ». Leur sagesse a eu raison du temps, leur humour des drames, leur liberté des frontières. Loin du Vietnam, elles égrènent aujourd’hui hardiment leurs mystères enchanteurs et racontent, avant tout, les hommes. »
Elles se racontaient sur les places des villages à la veillée. On y apprenait les mystères de la nature, la complexité de l’homme. Isabelle accorde un soin particulier à respecter les symboles de chacun des peuples dont les contes proviennent. Un premier spectacle est né : Paroles de dragon, en référence aux fils de la fée et du prince des eaux, un hommage aux vietnamiens. Un deuxième spectacle s’est ajouté : Le Bestiaire bavard qui s’adresse au jeune public.
Elle ajoute : « Mon goût pour les images poétiques, pour la sagesse malicieuse, pour la force que les histoires du Vietnam proposent et distillent, m’a encouragée à les faire entendre au public francophone et français. » Elle propose donc d’autres histoires dont les motifs sont communs à toutes les cultures du monde bien que témoignant d’une forme vietnamienne marquée, et en souligne l’universalité afin de tendre des ponts culturels : comme Ciel les dam’oiselles, un conte de fée d’après un conte des Thai blancs du Vietnam, un sujet commun à la tradition orale internationale, et Cendrillon(S) de France et du Vietnam où elle unit la Cendrillon de Perrault à Tam.
Isabelle travaille également à l’adaptation du joyau de la littérature Vietnamienne : Le Kim Van Kieu, devenu : Kim Van Kieu ou le jeu des dieux, qu’elle raconte depuis Juillet 2014, un travail de trois années auprès de Bruno de la Salle. En voici les raisons : « Si le vietnamien a toujours été la langue du pays des fils du dragon et de la fée, ce sont les caractères chinois qui ont, pendant plusieurs siècles, raconté leurs histoires. Il aura fallu attendre que Nguyen Du ardent passionné du Nôm, rende son caractère à sa langue maternelle et créé l’œuvre fondatrice de la littérature, la culture et l’identité vietnamienne. L’Unesco célèbrera le 250ème anniversaire de sa naissance en 2015.
L’étincelle est un court roman chinois du 16ème siècle. Le poète fait un retour de flamme. Les idéogrammes vietnamiens embrasent son adaptation, réchauffent leur propre pays de la chaleur de ses accents, de son rythme et de son style. 3250 vers jaillissent : le Kim Van Kieu, qui traite du sort des femmes dans une société féodale, d’un long chemin vers l’accomplissement de l’être. Profondément inscrit dans la pensée bouddhiste, il est le reflet de l’universelle piété envers les êtres, du détachement des passions pour une sérénité possible.
Le récit jouit d’un succès sans précédent, bouleverse la vie culturelle et sociale. Les personnages deviennent des figures populaires, leurs noms s’immiscent dans le langage courant, leurs paroles sont scandées par les élèves des universités ; le poème est un emblème national, et accompagne les grandes heures de l’histoire : « La société vietnamienne se construit sur les ruines du passé. Au milieu de sa floraison, le Kiêu est toujours chanté, aimé, enseigné (…) Par son œuvre, Nguyên Dù a eu le mérite de démasquer, de dénoncer, souvent avec violence l’oppression. » Nguyen Khac Viên. Le récit aux images fleuries essaime la force, le courage au delà des frontières ; il est traduit en 30 langues. L’Unesco le classe patrimoine immatériel en 1965. Comment s’intéresser au Vietnam sans s’immerger dans ce qui lui a rendu son expression propre, son affranchissement littéraire ? »

Chaque création est accompagnée par les compositions originales de Hô Thuy Trang. Spécialiste de la musique vietnamienne, la musicienne s’inspire de la musique traditionnelle afin d’ancrer l’histoire dans sa terre natale, pour lui donner son envol dans une autre langue. Les rythmes et les mots se métissent alors en un accord mutuel.

Les spectacles sont régulièrement joués dans les festivals, les médiathèques, les théâtres, dont le Théâtre du Mandapa qui lui a offert une résidence sur l’année 2015, les centres culturels, en France et à l’étranger.
« Les histoires du Vietnam et des pays d’Asie, par Isabelle Genlis, voyagent hors des frontières, portées une parole plus souple que la branche de saule, plus lumineuse que le jade, plus rusée que le renard. La malice et la sagesse des dieux, des hommes, des animaux, de la nature, nourrissent le fleuve bouillonnant des contes qui abreuvent notre quotidien et nos rêves. »

Les prochains spectacles que vous pourrez voir sont Cendrillons de France et du Vietnam les dimanches de Mai et les samedis de juin au Théâtre de verdure Shakespeare de Boulogne (92) à 16h, ainsi qu’au Théâtre Mandapa à Paris les mercredi de Juin à 14h30, Kim Van Kieu ou le jeu des dieux au Centre Culturel du Vietnam le 30 mai à 19h et le 4 Juillet lors de la nuit des épopées du festival Epos de Vendôme, Paroles de Dragon le 20 au festival Mur… Mur de Boulogne sur mer, Le bestiaire Bavard au même festival les 19 et 20 mai et au Théâtre Jardin Shakespeare les dimanches de Juin. A la rentrée, c’est à Strasbourg que le Kim Van Kieu ou le jeu des dieux fera l’ouverture du festival « Vos oreilles ont la parole ». Voir calendrier sur le site.

Spectacle à l’honneur : Kim van Kieu ou le jeu des dieux
Une allégorie de la quête de la liberté, et une ode à la femme : Ainée d’une famille de modestes lettrés, Kiêu, comblée par les dieux, n’en est pas à sa première vie. Avertie par un esprit bienveillant, elle payera les dettes de ses incarnations précédentes, renoncera à son serment d’amour pour sauver sa famille du déshonneur et acceptera ce qu’elle croit être un mariage d’intérêt. Le mari la conduit dans une « maison verte », une maison de prostitution. La fleur à peine éclose sera effeuillée par les trahisons, jusqu’à mettre son âme à nue. Mais écorcher n’est pas tuer. Les dieux nouent, délient, comptent, veillent.
Les épreuves sont la moelle de la puissance, la vie un champ de bataille où les combats font rage pour effleurer le détachement et rencontrer le bonheur fragile et délicat du moment présent.
Avec au récit Isabelle genlis, accompagnée par une composition à la cithare inspirée de mélodies traditionnelles de Hô Thuy Trang, Kim Van Kieu ou le jeu des dieux, nous entraine dans les tribulations d’une conquérante. De la jeune fille à l’épouse, de la nonne à la prostituée, il s’agit de « s’affranchir du monde flottant