Jacques Maître : portrait au travers de l’œuvre par Bernard Doray

Dernier ajout : 20 juillet 2013.

 Jacques Maître : portrait au travers de l’œuvre

Jacques Maitre ne faisait pas de mystère pour dire que son penchant précoce pour le religieux, dont il fera un objet d’étude, lui venait d’un moment fondamental de son histoire. Un autre moment-clé un peu plus tard, fut le maquis puis la vraie guerre. Il dit : « J’avais 17 ans, la première fois où j’étais avec une mitraillette avec les allemands ». Ainsi peut-être la philosophie et la politique se mêlèrent pour faire de lui un intellectuel.

En 1947, années repère, la France intellectuelle justement se relevait boiteuse. Le parti communiste rééditait La crise de la psychologie contemporaine de Georges Politzer et Paul Ricœur écrivait La Question coloniale tandis que Georges Hardy livrait, dans la nouvelle Revue de psychologie des Peuples, un article qui préconisait de mettre les peuples en ethnies pour mieux reconstituer L’Empire, et Octave Manonni osait un : « Partout où les Européens ont fondé des colonies “on peut dire“qu’ils étaient attendus ou même désirés dans l’inconscient de leurs sujets », qui reçut des réponses cinglantes d’Aimé Césaire et du jeune Frantz Fanon.
Le jeune Maître était sensible au slogan du parti communiste pour « l’émancipation des peuples coloniaux », et surtout, la guerre française au Vietnam partagea clairement deux courants chez les anciens résistants : ceux qui ne critiquaient pas la colonie pourvu d’en être les maîtres et qui, en fait, s’identifiaient aux anciens maîtres, et ceux qui voyaient plus loin que le chauvinisme et se demandaient comme le poète « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? ». Et il rejoignit ceux du Quartier Latin.
Vint alors le temps des bâtisseurs de la nouvelle science, avec le CNRS.
Jacques Maitre en fut. Il a participé en 1954 à la fondation du Groupe de sociologie des religions au CNRS avec ses Archives et la section de sociologie et démographie, et de 1975 à 1980 il siégea au Comité national de la recherche scientifique dont il fut le Président de 1975 à 1980.

Les dix première années furent pour lui des recherches partagées sur la masse catholique en France avec Gabriel Le Bras, spécialiste du code canonique, Émile Poulat, historien de l’Église, Henri Desroche, théologien pour la Mesure des appartenances religieuses en France et quelques autres.
Puis quand approchait la houle du mai de 68, son travail prit une inflexion vers les phénomènes qualitatifs, avant d’aborder encore plus tard les cas de sujet singuliers. Cette forme intermédiaire entre la masse humaine et les cas singuliers nous a donné un livre personnel : Les prêtres ruraux devant la modernisation des campagnes (1967). Encore dans cette période où la sociologie commençait à s’émanciper de la chape durkheimienne, il y eut le « Centre d’Études Sociologiques » dirigé par, Georges-Théodule Guilbaud qui avait un programme à l’école des Hautes des Etudes en Sciences Sociales. En clair, Guilbaud portait une saine inquiétude théorique sur ce qui, au delà de la rigueur d’airain de la mathématique, reste un imaginaire insu du chercheur. Et Jacques Maître en a fait un livre. Sociologie religieuse et méthodes mathématiques (1972).

Parallèlement l’Université s’enfiévrait de nouveau pour le Vietnam avec la guerre « américaine ». En novembre 1967, la jeunesse communiste rassemblait quelques 100 000 manifestants à Paris.

Témoignage de Jacques Maître : « Je représentais le mouvement des chercheurs scientifiques dans le collectif intersyndical universitaire Vietnam, Laos, Cambodge, qui était le principal organisateur des actions dans les lieux universitaires. Ainsi, j’ai appris à connaître les vietnamiens. Il y avait une représentation du gouvernement révolutionnaire provisoire qui avait des locaux dans la rue Le Verrier.
Quand nous leur avons demandé ce que l’on pouvait faire pour eux, ils nous ont demandé d’envoyer des livres pour la bibliothèque de Hanoi.

Alors, j’étais quand même très étonné de voir que des gens à qui on faisait une guerre, qui se heurtaient à des moyens militaires absolument gigantesques, que l’on n’avait jamais dans l’histoire de bombardements aériens, nous demandaient des livres, pendant que les B 52 bombardaient.(…) Ils nous disaient : gagner la guerre, ça va être dur, mais c’est après que ça va être encore plus dur. Et l’expérience l’a montré. Au fond, la guerre ne les intéressait pas. Ils voyaient autre chose : la construction de la paix, et de l’indépendance matérialisée dans le développement du pays.

Côté recherche, Jacques Maitre aborde alors le sujet singulier [1] . Les années 1980-90 étaient propices pour des maillages entre l’histoire et la psychanalyse .
Le livre de Élisabeth Roudinesco sur Théroigne de Méricourt, ou le travail de André Godin sur Érasme de Rotterdam en témoignent. La marque de Jacques Maitre dans ces divers courants s’inscrit comme des « Essai de psychanalyse sociohistoriques. »
Et pour son premier « essai » il produisit en tout point une œuvre de maître.
Le livre : Une inconnue célèbre. Madeleine Lebouc / Pauline Lair Lamotte (1993). Ce livre était une charge contre la citadelle Pierre Janet qui avait construit le « délire psychasténique » dans un livre De l’angoisse à l’extase sur sa patiente « Madeleine ». Jacques Maitre a restitué post mortem l’identité et une partie de l’histoire de cette femme. Quatre « essais » très différents sur le thème mais de la même facture concluent l’œuvre de psychanalyse sociohistorique de Jacques Maître .

 Et de nouveau le Vietnam


 [2]
Pour expliquer cette dernière partie de l’œuvre de Jacques Maître, l’auteur de ces lignes doit s’excuser ici auprès du lecteur d’entrer dans la scène qu’il devrait seulement commenter du point de vue du personnage principal. Mais il est important de connaître les antécédents qui ont permis ce qui est advenu. Pour le dire sans détour rien n’aurait été possible pour aborder le problème de la dioxine dans la vallée de A-luoi, sans l’association Cedrate [3] seule, puis avec son heureuse alliance avec le CGFED [4] . Ainsi, dès 1996, pour une recherche du Cedrate qui mettait notamment l’accent sur les enfants victimes de la dioxine [5] nous avons documenté, avec le professeur Dang Phuong Kiet, rédacteur en chef de la Revue de la fondation N-T, 25 analyses de cas (de situations ou pathologiques). Il y eut d’autres ébauches de projet du Cedrate, mais il fallut attendre 2002 pour que Concepcion Doray et l’auteur de ces lignes aient l’occasion de monter dans la vallée de A Luoi et de ramener un film.
Ce fut le moment clé. Jacques Maitre membre fondateur de l’association Cedrate, nous a rejoint.

Rien n’aurait pu se faire sans l’association Cedrate, mais aussi rien n’aurait pu se faire non plus sans l’association CGFED, avec sa Présidente Le Thị Nhâm Tuyet, aussi discrète qu’elle fut efficace. Et nous nous sommes engagés pour six missions menées entre 2002 et 2009.

L’articulation des axes de recherche s’est dessinée en fonction des orientations respectives du CGFED, qui a étudié les difficultés des femmes en réalisant des enquêtes anthropologiques sur le terrain, et les deux orientations du Cedrate : l’une socio-historique (Jacques Maître) et l’autre orientée vers l’anthropologie clinique (B.D., Conception Doray).

Bientôt on pourra feuilleter le livre qui est issu de ces sept ans de réflexion dans notre équipe. Les chapitres rédigés par Jacques Maître : Des chasseurs essarteurs et leur environnement avant les guerre, le récit d’une vie entachée à jamais par la dioxine, La guerre américaine (Comme un typhon…) l’essor économique, sont bien documentés, agréables à la lecture et innovants.

La question de l’appartenance de ce livre a été posée. La loi du sang est étrange. Elle appelle son envers : La tierra para quien la trabaja de Emiliano Zapata. Quoi qu’il en soit, quand on pense a un ami qui nous pensons à un ami qui nous a quittés, nous sommes portés vers des images lointaines. Pour moi, c’est Odile Maître courant comme une jeune fille sur une plage de notre voyage commun.

Notes

[1MichèleBertrand, Bernard Doray, Psychanalyse et sciences sociales, La Découverte.

[2*L’autobiographie d’un paranoïaque : l’abbé Berry et le roman Introïbo de Billy ;
*L’orpheline de la Bérésina » : Thérèse de Lisieux. 1994 ;
*Mystique et féminité. Essai de psychanalyse sociohistorique, 1997 ;
*Anorexies religieuses, anorexie mentale. sociohistorique : de Marie de l’Incarnation à Simone Weil, 2000.

[3Centre de recherche et d’actions contre les traumatismes et l’exclusion. Président : Bernard Doray

[4Centre for Gender, Family and Environment in Development (Vietnam)

[5La population infanto-juvénile dans les guerres et les génocides 6 au 8 mars 1997.