Julien Lahmi - Faire parler les fantômes

Dernier ajout : 29 juillet 2013.

Faire parler les fantômes

JPEG - 165.2 ko

Ma mère est née à Hanoï. Ma grand-mère a passé vingt ans de sa vie là-bas. Elle est quarteronne, petite- fille de métisse. Ma famille maternelle a vécu au Viêt Nam pendant cinq générations.
Je suis né à Paris. Enfant, je ne m’intéressais pas à mes origines vietnamiennes, trop lointaines. Mes ancêtres n’étaient pour moi que des figures romanesques, des êtres d’un autre temps. Un aïeul mort en duel, une arrière-grand-mère succombant aux va- peurs de l’opium.
À 20 ans, j’ai soudain ressenti le besoin d’aller voir de l’autre côté du miroir. Je ne souhaitais pas faire revivre le passé en fouillant dans des caves poussiéreuses. Je voulais rencontrer les vivants, le Viêt Nam d’aujourd’hui. C’est alors qu’a germé l’idée du projet Cyclo-ciné : monter un cinéma ambulant qui traversera le Viêt Nam, de Hochiminh ville à Hanoi
Mais quels films choisir pour initier un dialogue qui traverserait la culture vietnamienne et la culture française ? Je ne voulais pas de barrière de la langue. Lors des projections, je désirais montrer des films qui, tout en transportant les spectateurs vers un ailleurs, les touchent au cœur. Des histoires à la fois oniriques et familières. J’en suis donc tout naturellement venu à choisir des films d’animation, sans parole. Des court- métrages dont les qualités émotionnelles et esthétiques m’avaient sauté à la figure, comme des mines « propersonnelles ». Le personnel est pour moi un beau chemin qui mène à l’universel.
Le Viêt Nam est vaste et ses habitants nombreux. À qui m’adresser en particulier ... moi qui ai eu la chance d’avoir des parents à mes côtés ? Les projections se dérouleront dans des orphelinats.
Et pour prolonger la discussion à travers le cinéma, nous avons organisé des ateliers permettant aux en- fants d’apprendre les bases techniques et réaliser leur propre film d’animation.
Caroline Frydlender et Vang Xiong leur ont trans- mis des enseignements des Gobelins, école réputée, spécialisée dans le cinéma d’animation. Cela grâce notamment à Huynh Thi Hieu, Nguyen Manh Duy et d’autres étudiants vietnamiens qui traduisaient nos échanges avec les enfants.

Avec toute une équipe franco-vietnamienne, nous avons donc parcouru le Viêt Nam du Sud au Nord en camionnette, afin d’organiser des projections et des ateliers de réalisation de film d’animation dans trois orphelinats et deux foyers d’enfants des rues.
Cette aventure est la toile de fond du « film-je » docu- mentaire intitulé Viêt Nam Paradiso. Coréalisé avec Ali Benkirane en 2001, ce journal de bord intime raconte les rencontres, les joies et les peines durant ce périple.

Ce film a été sélectionné dans de nombreux festivals prestigieux, notamment à La Rochelle, à Biarritz et à Thessalonique. Il a été diffusé sur France Ô et sur différentes chaînes hertziennes nationales européennes et vietnamiennes. Aujourd’hui, une salle art et essai située en plein quartier latin à Paris, le Saint-André- des-Arts, souhaite le programmer en septembre.
Mon amour pour le Viêt Nam est né durant le tour- nage de Viêt Nam Paradiso et le projet Cyclo-ciné. J’ai alors apporté un petit bout de cinéma français au Viêt Nam. Mais j’ignorais qu’en retour, un peu de cinéma vietnamien allait m’être donné à tout jamais, au plus profond de moi.
En effet, depuis je creuse sans relâche le sillon de ce que j’appelle « cinéma de recyclage ». Je fabrique des films de fiction à partir de films de famille déni- chés à droite et à gauche chez des particuliers ou dans les cinémathèques. À cette matière brute et muette de bobines Super 8 ou 9,5 mm, je redonne de la chair et du sang, notamment par la bande son avec des acteurs dont je ne conserve que la voix. Pour cela, je cherche à lire sur les lèvres les mots exacts des personnes qui, dans ces bobines, parlent devant la caméra mais qui n’ont, à l’époque, pas été enregistrées. Ces personnes qui ont vécu il y a plus de cinquante ans se voient ainsi donner une nouvelle vie. Les morts parlent à travers les vivants (les comédiens qui les interprètent). Ou bien serait-ce l’inverse ? Quoi qu’il en soit, je fais « parler les fantômes qui hantent la pellicule ». Cela ne vous rappelle-t-il pas quelque chose ? Pour ma part, je ne m’étais jamais aperçu de cette connexion ... jusqu’à ce que Dominique de Miscault me demande d’écrire un article pour la revue Perspectives : j’ai fait miennes les croyances animistes si chères aux Vietnamiens ! Je ne mets pas de faux billets de banque sur l’autel de l’ancêtre décédé pour qu’il s’achète un petit quelque chose. Mais je cherche à élucider les mystères de ces défunts en redonnant vie à leurs images oubliées. Cela en prêtant un pouvoir quasi magique à ces vieilles bobines. Je me reconnais peu dans le cinéma français tendance « film de chambre de bonne ». Vous savez, celui où Arnaud aime Amandine mais Amandine aime Jean, tout cela entre quatre murs, sans échappatoire. Mes goûts de spectateur se sont toujours portés sur les uni- vers plus fantasques et imaginaires, là où le toit est ouvert et où l’on voit le ciel. Il y a d’abord ce que les enfants vietnamiens appellent les « Ma Phim », ces « films de fantômes » qu’ils adorent. Le bon cinéma fantastique me fait voir des choses auxquelles je suis aveugle dans la vie de tous les jours. Quand une vérité ne peut se montrer, elle se « monstre ». Il y a aussi cette poésie visuelle qui irrigue une grande partie du cinéma vietnamien. Dans La saison des goyaves, le réalisateur vietnamien Dang Nhat Minh raconte l’histoire d’un homme quelque peu hors du temps, un homme que l’on pourrait dire « attardé mental » mais qui n’a finalement pour seul défaut que d’aimer flâner dans le passé. Plutôt que de s’attarder sur le cas clinique, Dang Nhat Minh exprime le trouble de cet homme par une métaphore visuelle : son irrépressible attachement au goyavier de son ancienne maison d’enfance. La maison n’appartient plus à sa famille, mais lui qui d’ordinaire est d’un naturel si paisible et discret, n’en a que faire : il s’accroche aux branches de l’arbre. Tout est exprimé et fait sens grâce à cette image de l’arbre enraciné qui donne de nouveaux fruits chaque saison. Julien Lahmi

Pour aller plus loin, http://julienlahmi.com/cineaste https://www.facebook.com/VietnamParadiso

Projections parisiennes de Vietnam Paradiso à partir du 18 Septembre.
Les dates exactes seront consultables sur AlloCiné Pour ceux qui ne résident pas en région parisienne, le film sera disponible en VOD sur Viméo


projection du 26 septembre

J’ai été très content de voir votre film,
d’autant plus que depuis mon dernier
voyage à Saigon en 1992, je n’y suis
plus retourné. Votre film montre un côté
du Vietnam que peu de gens peuvent voir.

Il faut reconnaître aussi qu’il est difficile de
se faire connaître, et de faire connaitre son
travail ; le Vietnam n’est plus d’actualité, au
moins cette facette sombre des problèmes
sociaux, non pas liés aux agents oranges,
mais aux régime lui même ? Bon courage...

Ci-joint mon livre sur une autre page d’histoire.
http://indomemoires.hypotheses.org/8195
Félicitations et bonne continuation
Lucien Trong


Un film pour curieux de langages cinématographiques d’aujourd’hui.
La projection sera suivie d’une discussion avec l’auteur

Cette courte rencontre s’adresse surtout :
aux "inactifs" d’Ile de France,
mais pas seulement,
aux retraités, chômeurs et étudiants,
à ceux qui n’ont plus de certitudes
ou n’en n’ont jamais eu !
Nous devrions être nombreux
le 26 à 13h30 !

Le jeudi 26 septembre à 13 h 30 au Cinéma Saint-André-Arts à Paris
Projection du film Vietnam Paradiso
A l’occasion de la sortie en salles du film documentaire français
de Julien Lahmi et Ali Benkirane
(avec Caroline Gilain et Patricia Lapeyronnie), Vietnam Paradiso
jeudi 26 septembre, à 13 h 30
cinéma Saint-André-des-Arts
30 rue Saint-André des Arts
75006 Paris (métro Saint Michel)
Le synopsis :
Julien est né à Paris. Sa mère, elle, est née à Hanoï et sa grand-mère est petite fille de métisse. Bien qu’elles soient très lointaines, Julien, à 20 ans, se sent tout à coup envahi par un besoin irrépressible de renouer avec ses origines maternelles. Poussé par l’amour du cinéma, il monte un cinéma ambulant au Vietnam avec une petite équipe. Ils parcourront le Vietnam du Sud au Nord en camionnette pour organiser des projections et des ateliers et réaliseront des films d’animation dans les orphelinats.

http://www.aafv.org/+26-septembre-a%CC%80-13h30-une+

http://julienlahmi.com/cineaste/filmographie.php?8


article du journal Le Monde"Vietnam Paradiso" : en route vers soi, trouver les autres

A vingt ans, Julien Lhami décide de partir au Vietnam. Il a deux projets en tête. Le premier, le plus simple à comprendre mais le plus ardu peut-être, est de renouer avec ses racines : il est né à Paris, mais sa mère est née à Hanoï, où sa grand-mère vivait. Le second projet, le plus original sans doute, est de mettre en place un cinéma itinérant, qui voyagera d’un orphelinat vietnamien à l’autre pour projeter des films d’animation, et former un atelier grâce auquel les enfants pourront réaliser le leur.

> Construit comme un carnet de voyage où l’on collerait souvenirs, dessins, photos, pêle-mêle avec le récit que l’on s’écrit à mesure, Vietnam Paradiso adopte rapidement une logique fragmentaire, servie par un travail de montage aussi efficace qu’inventif. Ralentis et accélérés, noir et blanc et couleurs, flous, nets, images figées ou photographiées, prises de son réelles et voix off, séquences animées, rock anglais et chants vietnamiens se superposent et s’enchaînent dans le fourmillement d’une grammaire audiovisuelle pourtant toute simple à saisir.
> Parmi ces fragments de Vietnam, le spectateur est invité à piocher avec gourmandise les siens : sourires d’enfants, sonorités récurrentes de la langue, quelques prénoms, quelques formules, les échanges sans paroles entre les Français dont le lexique vietnamien s’épuise en quelques mots et les petits qui leur volent l’initiative de la rencontre.
> LE TRAVAIL DU DOCUMENTARISTE JOLIMENT EXPOSÉ
> Poétique, authentique, sensible, Vietnam Paradiso mérite bien des qualificatifs élogieux, mais il est avant tout, et c’est en cela peut-être qu’il est le plus remarquable, un film honnête. Alors que beaucoup de documentaires proposent quelque chose de l’ordre du produit fini, la matière première ayant été digérée, mûrie, travaillée, Julien Lhami, en parallèle d’un travail visuel et sonore tout à fait intéressant, s’attache à restituer l’évolution du projet et de son sens, en parallèle avec le voyage lui-même.
> Résolu à renouer avec ses racines, il constate rapidement, comme il l’expose en voix off, que cet impératif originel tend à s’estomper au profit de chemins prévus ou parasitaires, aux détours desquels il se laisse prendre : la rencontre avec les enfants, dont la tristesse n’est pas celle qu’il imaginait, l’imbroglio bureaucratique qu’il faut affronter pour obtenir les autorisations nécessaires à la mise en place des ateliers, l’amour même, en la personne d’une jeune Vietnamienne en qui il reconnaît une âme sœur.
> Cette distance féconde qui sépare ce que l’on croyait trouver – et ce que l’on croyait vouloir trouver – de ce que l’on trouve, est l’un des paramètres essentiels du travail du documentariste. Mais on l’a rarement vu aussi lisiblement et joliment exposée qu’ici.

Film documentaire français de Julien Lhami et Ali Benkirane (1 h 06). Sur le Web : julienlahmi.free.fr/vietnamparadiso.html et fr-fr.facebook.com/VietnamParadiso

Portfolio