L’AGRESSION CHINOISE CONTRE LE VIETNAM LE FOND DU PROBLÈME HANOI - (...)

Dernier ajout : 20 novembre 2015.

L’AGRESSION CHINOISE
CONTRE
LE VIETNAM

LE FOND DU PROBLÈME

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HANOI - 1979

• L’agression chinoise contre le Vietnam.

• Les causes profondes.

• Historique des relations entre le Vietnam et la Chine au cours des dernières années.

ÉDITIONS EN LANGUES ÉTRANGÈRES
Hanoi - 1979

NOTE DE L’ÉDITEUR

Le 17 février 1979, de Phong Tho (province de Lai Chau) à Mong Cai, ville côtière, les forces chinoises sur une ligne frontière de 1.600 km passaient à l’attaque. De nombreux villes et villages vietnamiens sont pilonnés par l’artillerie lourde, puis les tanks ont foncé, précédant l’infanterie. La gravité des pertes chinoises : plus de 27.000 hommes mis hors de combat, 320 voitures militaires dont plus de 200 tanks et blindés détruits (à la date du 28 février 1979) témoignent de l’ampleur de l’agression.

Ainsi se dévoile dans toute sa brutalité une politique dont on peut saisir clairement les composantes fondamentales :

 une volonté d’expansion, d’hégémonie visant à dominer le Sud-Est asiatique, qui continue la tradition impériale de l’ancienne Chine. (Rappelons que la dernière invasion chinoise, rapidement défaite par le peuple vietnamien, remonte a 1789. Il appartient aux dirigeants actuels de Pékin le triste privilège de briser une période de paix longue de deux siècles). Le Vietnam est le premier pays qui doit être assujetti, et c’est aussi l’obstacle à briser sur le chemin de cette expansion ;

 une collusion ouverte avec les forces impérialistes, en particulier avec l’impérialisme américain. L’axe Washington-Pékin se manifeste dans une politique conjointe aussi bien au Chili qu’au Vietnam, en Iran que contre l’Angola ou l’Éthiopie ;

 une trahison entière du mouvement révolutionnaire mondial, trahison qui, il y a quelques années, se camouflait encore sous une rhétorique ultra-révolutionnaire et qui aujourd’hui ne prend même plus la peine de se justifier.

Il est évident que cette politique n’est pas née du jour au lendemain. L’historique des relations Vietnam-Chine depuis une vingtaine d’années jette une lumière des plus vives sur la nature même de cette politique ; tel est le but de notre exposé.

ÉDITIONS EN LANGUES ÉTRANGÈRES
HANOI

I

LE FOND DU PROBLÈME

Dans une interview à la revue Afrique-Asie, Fidel Castro déclarait en mai 1977 : « Pendant longtemps, j’ai été persuadé que les dirigeants chinois commettaient de graves erreurs... Maintenant, je suis absolument convaincu que ce ne sont pas là des erreurs mais une ligne politique délibérée de trahison de l’internationalisme et d’alliance avec l’impérialisme ». A la lumière des événements, nul doute que la justesse de cette observation n’ait trouvé confirmation. Ce nationalisme exacerbé, le chauvinisme de grande puissance avec pour corollaire l’ambition de dominer l’Asie du Sud-Est et le monde, ne sont pas nés accidentellement mais découlent d’un contexte socio-historique et idéologique très ancien.

La Chine antique était l’un des foyers les plus importants de la civilisation mondiale. Du IIIe siècle avant J. C. jusqu’au XIXe siècle, la Chine fut le pays le plus puissant d’Asie, surpassant de loin ses voisins tant aux plans de la puissance que de la culture. Aussi, les dynasties successives furent-elles amenées à élargir leur empire, conquérant de nombreux pays limitrophes et assimilant de nombreuses ethnies minoritaires dans le cadre socio-culturel han. Leur empire prit le nom d’Empire du milieu, censé être le centre du monde. Les autres nations n’appartenant pas à la race han furent considérées comme des barbares.

Issu d’une classe ouvrière minuscule, noyé dans un océan de plusieurs centaines de millions de paysans, de surcroît refoulé à la campagne pour une longue période (1927-1949), coupé des villes et du monde extérieur, comment le Parti communiste chinois aurait-il pu échapper à un encerclement des idées traditionalistes ?

Et de fait, les rangs du Parti furent régulièrement déchirés par une âpre lutte entre les tenants du marxisme-léninisme et les éléments ultra-nationalistes et chauvins Grand Han.

Pendant longtemps, les impératifs de la révolution n’avaient pas autorisé les forces chauvines au sein des milieux dirigeants du Parti à mettre à exécution leurs desseins. Dans les premières années après la fondation de la République populaire de Chine (1949), contraints d’affronter Chang Kai-shek et notamment l’encerclement des Américains, leur politique de contenir la Chine par toute une série de bases militaires et des traités militaires bilatéraux ou multilatéraux avec nombre de pays d’Asie, par suite aussi du contexte économique encore très arriéré, les leaders de Pékin se tournèrent vers l’Union soviétique pour édifier le socialisme. Les forces marxistes-léninistes au sein du Parti jouèrent à cet égard un rôle certain.

Grâce à l’aide globale de l’Union soviétique et du camp socialiste, la Chine put réaliser avec succès son premier quinquennat et enregistrer des progrès remarquables dans tous les domaines. Durant cette même période, pour briser l’encerclement américain, la Chine déploya de nombreuses activités diplomatiques pour gagner les sympathies des pays du Sud-Est asiatique et de l’Asie du Sud. Des déclarations sur la coexistence pacifique furent signées avec la Birmanie, l’Inde, Ceylan (Sri-Lanca), l’Indonésie... en vue d’établir une zone de paix protégeant le flanc méridional de la Chine. A l’époque, cette stratégie s’accordait avec la tendance commune aux forces révolutionnaires de recherche de la paix et de solidarité, d’union contre le colonialisme et l’impérialisme. Aussi le prestige de la Chine était-il grand, notamment après la conférence de Bandoeng en 1955, dans les pays afro-asiatiques et dans le monde.

Mais ce prestige et les premiers succès économiques devaient tourner la tête aux forces chauvines Grand Han au sein des milieux dirigeants chinois. Ces dernières se mirent en tête de subordonner le développement du socialisme en Chine à leurs ambitions de superpuissance, en dépit des mises en garde notées dans les résolutions du 8e Congrès du Parti communiste chinois : « Les tendances chauvines de grande puissance, n’en doutons plus, demeurent un péril sérieux si l’on ne leur fait pas obstacle. » (Le Quotidien du Peuple, du 29 décembre 1956).

A la conférence du C. C. du Parti tenue en mai 1958, les éléments chauvins allaient délibérément remettre en question les résolutions du 8e Congrès. S’appuyant sur les succès du premier quinquennat, ils définirent une nouvelle ligne, celle du fameux « grand bond en avant » et des « communes populaires », tout en continuant de faire appel à l’aide et à l’expérience des pays socialistes, atout encore indispensable à leurs yeux pour une certaine période. « Cette ligne d’édification qui nous est propre » — comme devait souligner en personne Mao — visait précisément à réaliser les rêves utopiques qu’il avait dévoilés lors de la conférence du Comité central du 20 janvier 1956 : « Nous devons devenir un pays d’avant-garde dans le monde pour ce qui est du développement culturel, scientifique et industriel... Il n’est pas question qu’après quelques dizaines d’années, nous ne soyons toujours pas devenus le pays le plus puissant de la terre... La Chine doit non seulement devenir le centre politique du monde mais encore le centre militaire et technique... » Mais l’année suivante déjà, cette « ligne » volontariste où transparaît tout le poids de l’idéologie paysanne, au défi des lois d’édification du socialisme scientifique, avait conduit l’économie chinoise au bord de la faillite. Cette situation ne pouvait que déclencher une violente lutte de lignes au sein du Parti comme en témoigna la conférence de Lu Shan (1959). Les années suivantes, le chaos s’installa sur la scène politique chinoise. Dans l’espoir de trouver une issue à leurs luttes intestines, les dirigeants de Pékin tentèrent de recréer l’unanimité autour d’une politique étrangère, tout imprégnée de chauvinisme de grande puissance, mais camouflée sous une rhétorique d’allure révolutionnaire. Briguant le leadership du mouvement révolutionnaire mondial, ils se mirent à critiquer le Parti communiste soviétique. C’était précisément l’époque où le mouvement révolutionnaire mondial se développait puissamment, notamment le mouvement de libération nationale en Asie, Afrique et Amérique latine. L’époque aussi où les États-Unis, après les succès de la révolution cubaine (1959) et du soulèvement général au Sud Vietnam (1959-1960), connaissaient une crise stratégique et, par suite de leur parité nucléaire avec l’URSS, devaient se résigner à la détente.

Fin 1962, la 10e conférence du C. C. du Parti chinois adoptait une « orientation particulière » concernant le rôle du mouvement de libération nationale, affirmant ouvertement le leadership chinois sur ce mouvement. Sous la double étiquette de l’anti-impérialisme américain et de l’anti-révisionnisme, recourant aux expédients les plus variés, Pékin allait se lancer dans une campagne effrénée dirigée vers les partis communistes et les organisations de masse dans les pays en développement, notamment en Asie, en vue de rassembler les forces révolutionnaires autour de la Chine prise comme leur centre de gravité et de diviser le camp socialiste.

Le 14 juin 1963, Pékin rendait publiques ses « Résolutions concernant la ligne commune du mouvement communiste international », niant l’impact décisif du système socialiste sur l’évolution de l’humanité, cette conclusion unanime à laquelle était arrivée la Conférence des Partis communistes et ouvriers mondiaux de 1960. Élargissant au monde entier le concept chinois « d’encercler les villes depuis les campagnes », ces résolutions soulignaient : « Les immenses régions d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine sont la zone où convergent les contradictions de notre époque ; elles représentent le maillon le plus faible dans le système de domination de l’impérialisme, la région du monde où la tempête révolutionnaire à l’heure actuelle frappe directement l’impérialisme. » C’est pourquoi, « dans un certain sens, la vocation du mouvement du prolétariat mondial se reportera en fin de compte dans sa totalité vers la lutte révolutionnaire des peuples de ces régions qui représentent l’écrasante majorité de la population dans le monde. » (Résolutions concernant la ligne commune du mouvement communiste international, — Texte en vietnamien des Editions étrangères de Pékin, 1963). Dès cette période également, les dirigeants de Pékin commencèrent de mettre à exécution leurs ambitions expansionnistes en revendiquant les territoires « leur revenant en vertu de textes historiques ». Comme chacun sait, dès 1954, c’est-à-dire cinq ans seulement après la fondation de la République populaire de Chine, un manuel scolaire fut mis en circulation en Chine qui spécifiait que le territoire chinois englobait autrefois près de la moitié des terres d’Asie, depuis le Kazakhstan, la Kirghizie, le Tadjikistan soviétiques jusqu’à la Mongolie, la Corée, le Vietnam et nombre d’autres pays, y compris l’archipel de Ryu-Kyu japonais. A compter de 1962, la Chine était en conflit frontalier avec plusieurs pays voisins : Inde, Birmanie, Union soviétique.

De 1966 à 1968, la Chine était secouée par la « révolution culturelle prolétarienne » qui devait donner lieu en fait à des purges internes forcenées. Cela se traduisait au plan extérieur par des menées visant à saboter l’union du mouvement communiste international et mettre au grand jour une politique ultra-nationaliste et chauviniste de grande puissance. L’anti-soviétisme devenait dès lors l’axe de la politique internationale des leaders chinois. Ils ne se limitaient pas à attiser ouvertement l’ultra-nationalisme des pays afro-asiatiques et du Moyen-Orient, mais ils appelaient aux soulèvements anti-gouvernementaux dans plusieurs pays d’Asie du Sud-Est, violaient impudemment leur souveraineté en exportant des activités du genre « gardes rouges », inondant ces pays de toute leur littérature, particulièrement de leurs publications attaquant l’Union soviétique et le mouvement communiste international à grand renfort de rhétorique « gauchiste ».

Un grand tapage fut fait autour des « succès » de la « révolution culturelle », mais en réalité le prestige des milieux dirigeants de Pékin devait tomber en flèche tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Le marasme s’installait partout. La production agricole et industrielle chinoise retombait à son niveau de 1959 (l’année la plus mauvaise) alors que la population s’accroissait chaque année de 10 millions d’habitants et que les dépenses de la défense nationale engloutissaient jusqu’à 40% du budget national.

C’est dans ce contexte historique que le Parti communiste chinois réunissait son 9e Congrès (avril 1969). Les leaders de Pékin allaient officiellement désigner l’Union soviétique comme l’ennemi de la Chine dans les statuts adoptés à l’issue du Congrès, excluant ainsi pour la première fois l’Union soviétique du camp socialiste. Ils mobilisaient par ailleurs en plusieurs vagues jusqu’à 400 millions de personnes pour manifester contre l’Union soviétique. Au moment même où la Chine changeait radicalement de politique extérieure au point de créer l’incident de frontière sino-soviétique de mars 1969, Nixon accédait à la présidence des États-Unis. Le duo Nixon-Kissinger comprit parfaitement que la Chine était prête à engager les conversations avec lui afin d’arriver à une entente dirigée contre l’Union soviétique et le mouvement révolutionnaire mondial. Et Pékin de s’évertuer à élargir sans plus de retenue son soi-disant « front anti-hégémonique » (sous-entendu contre l’Union soviétique) dans les pays du tiers-monde et de se lancer dans une période d’activités fébriles dans les pays d’Afrique, du Moyen-Orient et les autres pays en voie de développement, augmentant ses représentations diplomatiques à l’étranger, majorant son aide économique, culturelle et même militaire, en faisant un instrument au service de ses objectifs politiques.

Les États-Unis étant toujours engagés dans la guerre au Vietnam les autorités chinoises continuaient à répéter du bout des lèvres le slogan « anti-américain » pour se ménager les sympathies des forces progressistes dans le monde. Mais comme un observateur averti remarquait, « dès 1970, aucune considération politique ou idéologique ne contraignait plus la Chine à persister dans son « antiaméricanisme » et à laisser passer l’occasion d’atteindre ses propres objectifs par le truchement des États-Unis, quant aux problèmes de Taïwan, du Japon, de son entrée aux Nations Unies et de la fin de la politique de containment U.S. »

Après toute une série de gestes de bonne volonté entre 1969-1970 , les signes du rapprochement sino-américain allaient suivre les rebonds de la « diplomatie du ping-pong » à l’occasion de la visite à Pékin d’une équipe de pongistes américains au printemps 1971. C’était ensuite la visite secrète de Kissinger à Pékin en 1971 qui préparait celle de Nixon à l’issue de laquelle était signé avec les autorités suprêmes de la République populaire chinoise le « Communiqué commun de Shanghai » (février 1972). Ce communiqué, puis plus tard, la remise au représentant de Pékin du siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, inauguraient officiellement une ère nouvelle dans les relations sino-américaines qui voyait les stratégies contre-révolutionnaires des dirigeants de Pékin et de Washington converger contre le camp socialiste et le mouvement de lutte des peuples.

Dans le droit fil de ce changement fondamental de ligne stratégique, après le 10e Congrès (septembre 1973), tout en niant ouvertement l’existence du système socialiste mondial, Pékin allait avancer sa théorie des « trois mondes ». L’objectif visé était de préparer l’opinion à sa collusion avec l’impérialisme américain. Au début, il s’agissait de mettre dans le même sac les deux « superpuissances » et de leur opposer le reste du monde, notamment 1e tiers-monde. C’était faire d’une pierre plusieurs coups : à la fois attaquer l’Union soviétique, contrôler le tiers-monde pour, peu à peu, estomper le rôle de « gendarme international » des États-Unis.

Ce n’est pas par hasard si, en février 1974, parlant à un homme d’État étranger, Mao déclarait : « A mon avis, les États-Unis et l’Union soviétique représentent le premier monde ; comme camp intermédiaire, il y a le Japon, l’Europe de l’Ouest et le Canada qui constituent le deuxième monde... Le troisième monde est très populeux ; à part le Japon, l’Asie y appartient ainsi que toute l’Afrique et l’Amérique latine » (Quotidien du peuple du 1er novembre 1977). Deux mois plus tard, à l’Assemblée générale de l’ONU, Teng Hsiao-ping déclarait : « La Chine appartient au troisième monde ». Par la suite, cette collusion avec l’impérialisme se concrétisait on ne peut plus clairement par un anti-soviétisme toujours plus forcené et l’opposition à la révolution de libération nationale. C’est ainsi que Pékin tentait de faire obstacle à la naissance du Bangla Desh (1971) et renforçait son alliance non seulement avec les États-Unis, le Japon et les pays membres de l’OTAN, mais aussi avec les forces les plus réactionnaires sur tous les continents, des racistes sud-africains et rodhésiens aux dirigeants des mouvements comme l’UNITA et 1e FNLA, nervis de la CIA en Angola, aux criminels Mobutu au Zaïre et Pinochet au Chili, etc.

Un pas des plus importants était franchi lorsque les autorités chinoises déclarèrent ouvertement que les États-Unis n’étaient plus un impérialisme dangereux. Après la libération totale du Sud Vietnam, sous couvert « d’anti-hégémonie », (visant l‘Union soviétique), en soutenant que « dans le premier monde, l’Union soviétique est en position d’offensive et les États-Unis sur la défensive » (Déclaration du 11e Congrès du Parti communiste chinois, août 1977), la Chine se portait volontaire pour jouer le rôle de l’OTAN de l’Orient. Elle signait un traité « de paix et d’amitié » avec le Japon en vue d’établir une alliance para-militaire USA-Japon-Chine et accélérait dans le même temps sa « longue marche vers l’Occident ». Le président américain Carter devait lui-même observer le 21 août 1978 que l’amélioration des relations des États-Unis et de l’OTAN avec la Chine tenait précisément à « l’appréciation de l’attitude plus compréhensive de la Chine vis-à-vis des États-Unis et des pays occidentaux. » Et c’est ainsi que débutait la lune de miel entre Washington et Pékin. La Chine comptant bien sur l’aide financière et technique des USA et les États-Unis, pour leur part s’apprêtent à s’appuyer sur la Chine pour mettre à exécution leur stratégie planétaire, les deux étaient d’accord pour s’attaquer à l’Union Soviétique et aux autres pays socialistes, ainsi qu’aux mouvements de libération nationale.

La Chine, quant à elle, voyait l’Asie du Sud-Est comme la zone de prédilection pour ses rêves d’expansion. A cet égard, la récente campagne diplomatique chinoise dans la région ne peut que retenir l’attention. Les gros ténors politiques chinois, de Teng Hsiao-ping à Ly Hsien-nien, ont défilé dans la région, rivalisant en bonnes paroles et serments d’« amitié éternelle indéfectible » entre la Chine et les pays qu’ils visitaient sans oublier évidemment les menaces concernant « l’hégémonie mondiale » et « 1’hégémonie régionale » qui, comme chacun sait, désignent l’URSS et le Vietnam.

En 1965, lors d’une réunion en août du Bureau politique du Parti communiste chinois, Mao déclarait : « Nous devons gagner sans faute le Sud-Est asiatique, y compris le Sud-Vietnam, la Thaïlande, la Birmanie, la Malaysia, Singapour... Une région comme le Sud-Est asiatique est très riche, elle a des minéraux utiles en grandes quantités, elle mérite fort qu’on consente les frais pour l’acquérir » . A l’heure actuelle, prônant de réaliser les « quatre modernisations » à l’intérieur du pays, les autorités de Pékin ont, dans le cadre de leurs visées stratégiques, réservé à l’Asie du Sud-Est un rôle central. Car la région n’est pas seulement riche en ressources naturelles et humaines, elle occupe encore une position stratégique importante, commandant les voies maritimes reliant deux océans, et étant par ailleurs le lieu où la présence américaine est en voie de régression. En outre, aux yeux des stratèges de Pékin, la Chine bénéficie dans la région de facteurs géographiques des plus favorables lui permettant d’y entrer en contact directement et largement avec de nombreux pays, alors qu’elle ne dispose pas d’une force maritime moderne et puissante. Pékin peut encore espérer utiliser les relations de sang avec 20 millions de résidents chinois dans la région. Les derniers constituent une force politique et économique importante, utilisée depuis longtemps comme moyen de pression à l’encontre des gouvernements des pays d’Asie du Sud-Est ; ils sont encore une cinquième colonne appelée à servir, de concert avec les autres forces réactionnaires fantoches, les desseins agresseurs et expansionnistes. On ne s’étonnera donc pas quand le président de la Commission des Affaires des Chinois d’Outre-mer près le Conseil d’État de la Chine se laisse aller aux déclarations tonitruantes suivantes :

« Où qu’ils soient, les résidents chinois sont nos amis, nos camarades », « il n’est pas question de les écarter — ainsi que nos amis de nationalités étrangères vivant à l’étranger mais ayant des liens de consanguinité avec nous — du front uni anti-hégémonique »... Ajoutons par ailleurs que pour réaliser leurs visées expansionnistes, les milieux dirigeants chinois s’évertuent plus que jamais à semer la division entre les pays d’Asie du Sud-Est, et notamment à attirer les pays de l’ASEAN dans leur orbite.

Ainsi, on le voit, après que la tendance Grand Han chauvine ait pris le dessus au sein du Parti communiste chinois, les dirigeants de Pékin sont passés par deux étapes :
 la première, encore camouflée, voyait la mise en œuvre d’une politique de grande puissance enrobée d’une rhétorique révolutionnaire ;
 la seconde était la collusion pure et simple avec l’impérialisme pour s’opposer impudemment à la révolution.

A la lumière de cette stratégie des autorités de Pékin, les raisons de leur virage à 180° dans les relations sino-vietnamiennes apparaissent clairement.

II

LES RELATIONS SINO-VIETNAMIENNES :
DE L’AMITIÉ À L’HOSTILITÉ

Coude à coude dans la lutte commune

Dans la politique extérieure des dirigeants chinois, le Vietnam est, au point de vue stratégique, un facteur d’une portée non négligeable. Durant 2.000 années, le peuple vietnamien a dû, à de nombreuses reprises, résister aux agressions et tentatives de conquête des diverses dynasties chinoises. En même temps, chaque soulèvement de la paysannerie chinoise contre la Cour impériale créait des occasions favorables pour la lutte de libération nationale de notre peuple.

Depuis que les pays capitalistes occidentaux, à la recherche de nouveaux marchés, ont agressé l’Orient pour y étendre leur domination, les deux peuples ont de concert lutté contre l’ennemi commun : l’impérialisme. Après l’occupation de notre pays par les colonialistes français, ceux-ci devaient dans un premier temps réussir à diviser la classe féodale vietnamienne de son homologue chinoise. Mais leurs efforts pour diviser les deux peuples restèrent sans effet.

Au début de notre résistance anti-française, Liu Yong-fu et ses Pavillons noirs se rangèrent aux côtés des troupes de la Cour de Hué, s’illustrant en de multiples occasions. Des leaders du mouvement royaliste vietnamien pour l’indépendance (Can vuong) comme Ton That Thuyet, Nguyen Thien Thuat, Tran Xuan Soan, etc. après avoir été défaits, trouvèrent refuge en Chine. Inversement, Sun Yat-Sen, leader du mouvement révolutionnaire national démocratique bourgeois en Chine, devait établir des bases au Vietnam pour déclencher des soulèvements armés dans la région-frontière entre les deux pays. Faisant fi de la collusion entre les militaristes chinois et les colonialistes français, les patriotes vietnamiens s’appuyèrent sur les divers partis patriotiques et les larges masses populaires en Chine pour mener leur propre révolution ; quelques uns d’entre eux versent par la même occasion leur sang pour la révolution chinoise.

Avec la révolution d’octobre russe, le marxisme-léninisme pénétrait en Chine et, par le biais du mouvement ouvrier et anti-impérialiste dans ce pays, son impact se faisait sentir sur la révolution vietnamienne. C’est de cette période que datent les relations plus étroites entre les révolutions conduites dans les deux pays : En particulier, après la fondation du Parti communiste vietnamien (3 février 1930), les communistes vietnamiens et chinois luttèrent coude à coude contre l’impérialisme agresseur et les propriétaires fonciers féodaux dans leur pays respectif pour mener à bien la révolution nationale démocratique et avancer vers le socialisme. Dans leur longue et âpre lutte, ils se stimulèrent mutuellement. Au Vietnam, malgré 1a répression sauvage des colonialistes français, les manifestations voyaient apparaître des slogans de soutien à la révolution chinoise. Sous un déluge de bombes se tenaient des meetings pour célébrer l’anniversaire de la commune de Canton.

Guidé et éduqué par le Parti, le peuple vietnamien considère depuis lors les succès et les échecs de la révolution chinoise comme les siens propres, comme en témoigne la lettre de notre Parti envoyée à l’issue de son premier Congrès (mars 1935), au Parti chinois : « La victoire de la révolution chinoise influencera considérablement sur le déroulement de la révolution indochinoise ; aussi, soutenir 1a révolution chinoise, c’est soutenir la révolution indochinoise. Et nous déployons tous nos efforts pour appeler les masses laborieuses indochinoises à recourir à toutes les méthodes de lutte pour soutenir la révolution chinoise ». (Documents du Parti, 1er volume, Éditions Su That, Hanoï — 1962, page 176)

Devant l’extension de l’agression des fascistes japonais en Chine, mû par l’internationalisme prolétarien, notre Parti portait le jugement suivant : « Bien qu’à première vue, la guerre en Chine soit simplement l’agression d’une nation par des pillards venus d’un autre pays, elle correspond dans l’arène internationale à une attaque du fascisme contre les masses laborieuses... Face à cette situation, l’humanité ne peut s’en désintéresser. Il faut soutenir le front populaire anti-japonais en Chine, soutenir les masses chinoises, faire échec aux attaques fascistes japonaises, à leurs sauvages tueries... » (Extraits du livre : Qui l’emportera, de la Chine ou du Japon ? collection Dan Chung — mis en circulation 1e 23 septembre 1937). Les_publications du Parti et du Front démocratique indochinois exaltaient en permanence la résistance de longue durée du peuple chinois. Le journal Le populaire (Dan Chung), organe du Comité central du Parti communiste indochinois, écrivait ainsi dans son numéro 28 en date du 29 octobre 1938 : « Aider la Chine est le devoir de tous les hommes épris de liberté et de paix. Aider la Chine fait partie intégrante de notre œuvre de défense de l’Indochine. Par devoir, face aux calamités, l’entraide est à l’heure actuelle plus urgente que jamais... » Répondant à l’appel du Parti, le peuple vietnamien, partout, devait collecter de l’argent, des ustensiles et des médicaments pour soutenir les troupes anti-japonaises de la Chine. Quant aux révolutionnaires vietnamiens militant sur le territoire chinois, non seulement ils travaillaient pour 1a révolution vietnamienne, mais ils participaient directement à la révolution chinoise, la considérant même véritablement comme la mission de leur propre peuple. C’est précisément cette fraternité dans la lutte entre les peuples chinois et vietnamien, la volonté inébranlable du peuple vietnamien de combattre l’impérialisme qui obligeaient les fascistes japonais — auxquels les colonialistes français venaient de vendre à vil prix le Vietnam pour en faire une base d’agression contre la Chine et l’Asie du Sud-Est — à mobiliser des forces relativement importantes pour occuper le Vietnam, ruinant ainsi leurs desseins d’attaquer la Chine à partir, du Viet Bac. Par ailleurs, la longue et héroïque résistance du peuple chinois allait aussi survolter la confiance du peuple vietnamien en la victoire de sa lutte contre l’envahisseur japonais et français en vue de recouvrer l’indépendance nationale. La deuxième section de nos troupes de Salut national devra se retirer provisoirement de l’autre côté de la frontière. Préservant et renforçant ses forces grâce à la protection et à l’aide de la population chinoise, elle constituera bientôt, avec les 5 « unités de propagande armée de libération », une force militaire appelée à jouer un rôle important dans les soulèvements pour la prise du pouvoir en août 1945.

Avec la naissance de la République démocratique du Vietnam, le flanc méridional de la Chine se trouvait abrité. Mais notre jeune État dut affronter bientôt, le retour agresseur des colonialistes français. Sur ces entrefaites, la révolution de libération triomphait en Chine (1949). Cette victoire ne devait pas seulement constituer un puissant stimulant pour notre peuple. Désormais, les deux révolutions vietnamienne et chinoise scellaient leur union sur la base de l’internationalisme prolétarien de deux pays socialistes frères, la Chine devenant la « base arrière » pour le « front » vietnamien en lutte pour protéger l’avant-poste du camp socialiste en Asie du Sud-Est. Le soutien et l’aide de la Chine et des autres pays socialistes contribuèrent à impulser la résistance anti-française de notre peuple, jusqu’à la victoire finale. « Si la lutte de libération du peuple vietnamien a été couronnée par une glorieuse victoire, c’est que nous n’avons pas combattu isolés mais qu’au contraire nous avons bénéficié du soutien des nations progressistes du monde entier et plus particulièrement, des peuples des pays socialistes, avec à leur tête, l’Union soviétique. La victoire du peuple vietnamien est indissociable de ce soutien... » (Vo Nguyen Giap, Guerre du peuple, armée du peuple. Éditions en Langues étrangères, Hanoï — 1973).

Dans la période suivante de lutte contre l’ennemi commun — l’impérialisme américain — et d’édification du socialisme, les peuples vietnamien et chinois allaient toujours se soutenir et s’entraider. L’aide considérable et efficace du peuple chinois contribua pour une part appréciable à la victoire de notre résistance anti-américaine de salut national. Cette victoire était en outre la victoire commune des deux peuples. Elle favorisait non seulement l’œuvre de défense nationale et d’édification du socialisme au Vietnam, mais aussi contribuait dignement à l’œuvre révolutionnaire du peuple chinois, de toutes les classes ouvrières et de toutes les nations opprimées dans le monde. Les leaders chinois ne le reconnaissaient-ils d’ailleurs pas eux-mêmes ? Qu’on en juge par cette déclaration du Premier ministre Chou En-lai accueillant la délégation de notre Parti et de notre Gouvernement le 24 avril 1971 : « Que le peuple vietnamien résiste, verse son sang et se sacrifie sur la ligne de front en première ligne de la lutte anti-américaine, c’est là un renfort ô combien puissant pour le peuple chinois en train de mener la révolution socialiste et d’édifier le socialisme. Le peuple chinois doit vous remercier, camarades. Quant à l’aide du peuple chinois à votre œuvre d’édification du socialisme, il s’agit d’un devoir internationaliste prolétarien auquel nous ne pouvons nous soustraire, qu’il nous faut remplir... »

Jamais le peuple vietnamien n’oubliera l’aide du peuple chinois comme celle de l’Union soviétique et des autres pays socialistes, de tous ses amis proches ou lointains. Tout au long de ses trois décennies de lutte armée pour se libérer, guidé et éduqué par le Parti communiste vietnamien, notre peuple s’est forgé une conscience très claire quant à ses devoirs internationalistes. Comment oublier en effet le sang versé et les sacrifices de tant de combattants et de compatriotes tombés dans la lutte contre le chef de file des impérialistes internationaux, l’ennemi des peuples du monde, y compris du peuple chinois, pour notre indépendance et notre liberté mais aussi celles des autres nations, Chine incluse. Dès le début, entre le peuple vietnamien et les révolutionnaires chinois authentiques se nouèrent des relations véritablement fraternelles.

Les premières divergences et leur exacerbation

Au début des années 60, les éléments chauvins Grand Han qui s’imposèrent au sein du Parti communiste chinois, conçurent le dessein d’établir leur contrôle sur le mouvement communiste international. Dans ce cadre, en 1963, ils avancèrent leur Programme anti-soviétique en 25 points, ourdissant le projet de rassembler les partis communistes d’Asie en une organisation communiste internationale nouvelle d’obédience chinoise, s’opposant aux partis communistes européens. Mais le Parti des Travailleurs du Vietnam (actuellement Parti communiste du Vietnam) défendit la position selon laquelle le fait de passer des divergences idéologiques à l’opposition sur le plan organisationnel n’aurait pour résultat que de diviser le mouvement communiste international et le mouvement international anti-impérialiste. L’ennemi commun, l’impérialisme, avec à sa tête les USA, en serait le principal bénéficiaire. Qui plus est, selon le point de vue vietnamien, le facteur déterminant du développement de l’humanité à notre époque était précisément — et devait être obligatoirement — le système socialiste mondial auquel appartenait l’Union soviétique, le pays qui avait inauguré une ère nouvelle pour l’humanité tout entière. L’opposition du Vietnam devait acculer à la faillite les desseins chinois et commencer à accentuer les divergences de ligne et de point de vue entre les deux Partis vietnamien et chinois.

Fin 1964, après que l’impérialisme américain provocateur ait monté de toute pièce l’« incident du
Golfe du Tonkin », signalant son intention d’élargir sa guerre d’agression au Vietnam, Teng Hsiao-ping, alors secrétaire général du Parti chinois, s’empressa d’effectuer une visite secrète à Hanoï. L’occasion était bonne, pensait-il, pour exercer des pressions sur le Vietnam et l’entraîner dans l’orbite chinoise. Prodigue de belles paroles, il promettait que la Chine assumerait toutes les dépenses de la guerre, à la seule condition que le Vietnam refuse l’aide soviétique. Il devait évidemment se heurter au refus vietnamien. L’appât de l’aide chinoise ne pouvait détourner le Vietnam de sa ligne indépendante et souveraine. On comprend aisément pourquoi à la même époque Pékin opposait une fin de non-recevoir à la proposition soviétique de constituer un Front unifié de solidarité avec le Vietnam, contre l’impérialisme américain. Au moment même où l’aviation et la marine américaines intensifiaient leur guerre de destruction contre le Nord Vietnam, Edgar Snow, écrivain américain et ami de longue date de Mao Tsé-toung depuis 1936, ainsi que Li Yong-ren (l’ancien vice-président du gouvernement Tchang Kai-shek, réfugié aux États-Unis depuis 17 ans) furent envoyés en mission à Pékin par la Maison Blanche. Comme E. Snow le relate dans le journal anglais Sunday Times de mai 1971, Mao devait lui déclarer : « Les Chinois ne combattront que dans le cas où ils sont attaqués par 1es États-Unis... Nous avons beaucoup à faire chez nous. » En clair, c’était suggérer aux Américains qu’ils pouvaient frapper le Vietnam ; la Chine se garderait d’intervenir. Un observateur à l’époque faisait cette remarque : « La Chine est résolue à combattre les États-Unis jusqu’au dernier Vietnamien ». La Chine ne s’arrêtait pas là. Elle entravait encore l’aide de l’Union soviétique et des autres pays socialistes au Vietnam. Les armes soviétiques qui transitaient par la Chine ne parvenaient au Vietnam qu’après de longs retards et les vols sur le trajet n’étaient pas rares.

Ignorant les « conseils » chinois les incitant à mener une « guerre populaire de longue haleine », en n’engageant que de petites unités de guérilla et non des concentrations de troupes régulières, les forces armées populaires du Vietnam enregistrèrent des succès répétés dès le deuxième semestre de 1965. Au printemps 1968, l’offensive générale et les soulèvements simultanés dans 64 villes, chefs-lieux et régions rurales à la périphérie des centres urbains devaient commotionner non seulement Washington mais aussi les milieux dirigeants de Pékin. Les victoires du Vietnam, procédant de sa ligne indépendante, prouvaient que ce n’était pas les dogmes et la ligne stratégique que la Chine « dispensait tous azimuts qui étaient toujours justes ». Aux yeux des Chinois, cet état de chose n’allait pas manquer de nuire directement à leur prestige auprès des forces insurrectionnelles en Asie du Sud-Est s’inspirant du modèle chinois. Dans l’espoir de créer des difficultés et de contrecarrer la ligne vietnamienne, Pékin, par le biais de ses organes diplomatiques au Vietnam, allait développer son influence au sein de la communauté hoa au Vietnam durant la période de la « grande révolution culturelle prolétarienne ». Il s’attachait à y édifier un réseau d’agents propagandistes de la ligne et des positions chinoises, de détracteurs de la politique vietnamienne, qualifiée de « révisionniste », exacerbant leur chauvinisme par des slogans du genre : « Les Hoa bien que vivant au Vietnam, n’en ont pas moins le cœur tourné vers la Chine ». Les Hoa de Hanoï et d’un certain nombre d’autres endroits étaient incités à s’opposer au leadership du Parti vietnamien, chaque Hoa résidant au Vietnam se voyant confier la « mission historique » de propager la « pensée de Mao Tsé-tung » au Vietnam... Au moment même où notre résistance anti-américaine traversait une période des plus critiques et décisives, les autorités de Pékin, tout en claironnant leur soutien au Vietnam, s’obstinèrent à infiltrer dans notre pays leurs agents et espions, à manipuler les mauvais éléments hoa, les regrouper dans des organisations secrètes appelées à se livrer à des activités de sabotage par la suite.

L’offensive générale et les soulèvements simultanés du Têt 1968 comme les autres victoires des forces armées du Sud Vietnam devaient bouleverser fondamentalement la stratégie ennemie. A peine installé à la Maison Blanche, Nixon se voyait contraint d’engager les conversations officielles avec les représentants du FNLSVN à la conférence quadripartite de Paris. Le mécontentement chinois vis-à-vis du Vietnam s’accentua. Pékin rappela les correspondants de l’Agence Chine Nouvelle à Paris et pendant longtemps s’abstint d’informer sa population sur l’ouverture des négociations. Les mass-media chinois parlèrent de moins en moins de notre résistance anti-américaine pour se concentrer essentiellement sur les nouvelles de soulèvements des groupes maoïstes en Thaïlande et dans les autres pays d’Asie du Sud-Est. Dans un long éditorial diffusé en avril 1969 concernant la révolution en Asie, Radio Pékin omettait même de mentionner le Vietnam comme l’un des épicentres du mouvement révolutionnaire. Les dirigeants chinois ne désiraient pas une conclusion rapide du conflit vietnamien car c’eût été perdre un atout dans leurs marchandages avec les Américains, une autre raison étant qu’une telle solution ne rentrait pas dans le cadre de leurs théories.

A la même époque, pour contrecarrer le Vietnam, ils s‘évertuaient à courtiser les forces à leur dévotion en Asie du Sud-Est notamment au Kampuchéa. Les éléments extrémistes étaient invités à Pékin comme par exemple Pol Pot dès 1965 pour mettre à exécution leurs desseins.

A l’instigation de Pékin, les extrémistes de Kampuchéa organisèrent toute une série de manifestations contre le régime de Sihanouk, s’exposant ainsi à une répression impitoyable. Nombreux furent ceux qui s’enfuirent et rejoignirent les maquis pour combattre par les armes le gouvernement khmer. Si Sihanouk représentait sans conteste les forces féodales, il n’en poursuivait pas moins une ligne de neutralité positive anti-américaine. Aussi s’opposer à Sihanouk à l’époque équivalait en pratique à aider les Américains. D’autant que Sihanouk soutenait par ailleurs le FNLSVN. Les éléments pro-Pékin dans les forces « Khmer rouge » se mettaient dans le même temps à perturber les bases logistiques ainsi que les voies de ravitaillement des troupes de libération du sud Vietnam dans la région frontalière entre le Vietnam et le Kampuchéa. leur créant pas mal de difficultés dans leur ravitaillement en vivres et armements... C’était l’époque où, le Vietnam s’étant refusé à accepter l’anti soviétisme forcené de Pékin qui visait à faire oublier au monde le péril de l’impérialisme américain, se voyait étiqueté de « pays révisionniste », à la solde de l’Union soviétique, etc.

En mars 1970, c’était le coup d’État de Lon Nol, valet de la CIA, à Phnom Penh. Le 23, Sihanouk rendait public le Manifeste en cinq points du « Gouvernement royal d’union nationale du Kampuchéa » et appelait la population à mener la résistance et à renverser la clique Lon Nol. Il fallut attendre jusqu’au 5 avril pour que la presse de Pékin publie cette déclaration. Que s’était-il donc passé dans cet intervalle de près de deux semaines au Kampuchéa ? Pol Pot se trouvait alors à Pékin. Les forces de la résistance kampuchéenne, grâce à l’assistance multiforme des révolutionnaires vietnamiens, libérèrent quatre provinces en dix jours seulement. Réalisant la position plus que précaire de Lon Nol, la Chine manifesta son soutien à Sihanouk mais en escamotant une clause fondamentale de son Manifeste : le renversement de Lon Nol, avec l’arrière-pensée d’utiliser ce dernier comme une carte dans ses marchandages avec les Américains.

Lors de la Conférence au sommet des peuples d’Indochine en avril 1970 en vue d’unir les trois pays dans la lutte pour chasser l’ennemi commun, la Chine devait s’aviser de tirer les ficelles, et même émit le vœu d’y participer directement, mais le Vietnam s’y opposa.

Début 1971, les victoires retentissantes des forces populaires sud-vietnamiennes et lao sur la route N° 9 — Sud Laos portaient un coup très dur aux ambitions chimériques de l’impérialisme américain de remporter une victoire militaire. Devant cette situation, Sihanouk suggéra de réunir une deuxième Conférence au sommet des peuples d’Indochine en vue de renforcer la mobilisation des forces des trois peuples et de passer à l’offensive. Pol Pot et Ieng Sary, vendus à Pékin, reçurent pour instruction d’empêcher à tout prix la réunion de cette conférence. A la place, Pékin « proposa » de réunir une soi-disant « conférence des cinq pays et des six parties » (englobant la Chine, la Corée, le Laos, le Kampuchéa, ainsi que le Sud et le Nord-Vietnam) pour s’opposer au... Japon (!). Une fois encore, les desseins de Pékin d’utiliser l’œuvre révolutionnaire des peuples luttant directement contre l’impérialisme américain et ses fantoches, et notamment leurs desseins d’utiliser le sang versé et les sacrifices consentis par les peuples indochinois dans les marchandages avec l’impérialisme américain devaient échouer, le Vietnam ne tombant pas si facilement dans le piège. En détournant la lutte des trois peuples menacés dans leur existence même vers le Japon, Pékin entendait encore se ménager un moyen de pression vis-à-vis du gouvernement japonais en anticipation de la signature d’un traité d’ « amitié » sino-japonais dans le cadre de sa stratégie hégémonique.

Fin 1971, Mao déclarait au Premier ministre Pham Van Dong, dans le style imagé qui lui est coutumier : « Si le manche du balai est trop court, comment pouvoir balayer très loin ? Taïwan est trop loin, notre balai ne peut l’atteindre. Au Vietnam, Thieu est aussi hors de portée de votre balai, camarade. Il faut s’y résigner ».

Après la signature du Communiqué commun de Shanghai, d’une part, les États-Unis déclenchèrent leurs raids aux B. 52 sur le Nord ; de 1’autre, Pékin exerça des pressions sur le Vietnam pour qu’il accepte le maintien de Thieu au Sud, moyennant quoi les Américains se retireraient de Taïwan. Profitant du fait que notre peuple était engagé dans la lutte contre les impérialistes yankees, avec l’accord de ces derniers, les autorités chinoises s’emparèrent militairement de l’archipel vietnamien des Paracels (Hoang Sa) en 1974, après la signature des Accords de Paris, améliorant leur position de contrôle de 1a mer Orientale. En avril 1975, Pékin tentait de faire pression sur le Vietnam pour le dissuader de libérer Saigon.

Mais les grandes victoires de notre résistance anti-américaine allaient renverser la stratégie des milieux dirigeants de Pékin. « Le balai vietnamien est long, très long... » avait répondu Pham Van Dong à Mao. Il devait non seulement balayer la clique des Américano-fantoches du Sud-Vietnam mais encore les machinations de Pékin par la même occasion.

L’escalade antivietnamienne

Après la victoire totale de la révolution vietnamienne, en exécution du Testament du Président Ho Chi Minh, une délégation au sommet du Parti et du Gouvernement Vietnamien se rendit en visite dans quelques pays pour y exprimer la profonde reconnaissance de notre peuple pour l’aide que ceux-ci, lui avaient accordée dans sa résistance antiaméricaine de salut national... A Pékin comme dans tous les autres pays socialistes, notre délégation souleva la question de projets de coopération à long terme dans divers domaines pour la nouvelle période. Mais le Gouvernement chinois devait rester étrangement sourd à ces suggestions.

Qui plus est, « Depuis fin 1975, la Chine a cessé toute aide non remboursable au Vietnam et depuis 1977, même ses prêts. Dans le même temps, la partie chinoise s’est montrée réticente dans la réalisation des chapitres de l’aide déjà convenue les années précédentes... Concernant les ouvrages en cours de construction, les dirigeants chinois nous avaient promis qu’ils les réaliseraient de la façon la plus expéditive, ce qu’ils considéraient comme leur devoir internationaliste. Mais, en réalité, la remise des plans a été retardée, les fournitures de machines, équipements et matières premières ont été différées ou bien encore mal synchronisées ; les experts chinois se retrouvaient bien souvent sans travail. C’est pourquoi les travaux sur nombre de chantiers se sont éternisés, influant considérablement sur les plans d’édification et de mise en service de ces ouvrages ». (Note du Gouvernement vietnamien au Gouvernement chinois le 18 mai 1978).

Pour quelles raisons ? Mais laissons les. faits répondre d’eux-mêmes. Et tout d’abord, il faut parler des événements à la frontière sud-ouest du Vietnam.

Un jour seulement après l’effondrement du régime américano-fantoche au Sud Vietnam, c’est-à-dire seulement treize jours après l’accession au pouvoir de Pol Pot - Ieng Sary, le 1er mai 1975, cette clique réactionnaire lançait ses troupes à l’assaut des îles vietnamiennes de Tho Chu et Phu Quoc, déclenchant une guerre toujours plus ouverte et féroce contre le peuple Vietnamien. Quels étaient les personnages qui, restés dans les coulisses, incitaient les bourreaux de Phnom Penh à refuser toute proposition de négociation pacifique de la partie vietnamienne ? Qui les ravitaillait en armements, munitions, vivres, leur envoyait des conseillers militaires ? La réponse à ces questions n’est plus aujourd’hui un secret.

Utilisant la main criminelle de la clique réactionnaire de Phnom Penh pour poignarder le Vietnam dans le dos, alors que nos blessures de la guerre antiaméricaine n’étaient pas encore cicatrisées, sans pour autant cesser leurs propos enjoliveurs à l’adresse du peuple vietnamien sur leur « devoir internationaliste », les milieux dirigeants de Pékin ne faisaient que mettre à nu leur machiavélisme.

Depuis 1957-1958, les Comités centraux du Parti des Travailleurs du Vietnam et du Parti communiste chinois étaient tombés d’accord pour garder telle quelle la frontière héritée de l’histoire , la solution des problèmes de frontière et de territoire ressortissait aux Gouvernements des deux pays, toute querelle devant être réglée par voie de négociation. Comme le soulignait le Mémorandum du 14 février 1979, « depuis toujours, la partie vietnamienne a respecté les accords entre les C.C. des deux Partis, elle s’est efforcée au maximum de contribuer à faire de la frontière sino-vietnamienne une frontière de l’amitié.

« … Pourtant, par suite de leurs noirs desseins, les autorités chinoises ont depuis longtemps violé les accords de 1957-1958 entre les C. C. des deux Partis, créant progressivement des incidents de frontière chaque jour plus complexes et graves.

« … Leurs violations du territoire vietnamien, les troubles et les provocations qu’ils perpétraient à la frontière terrestre... se multipliaient d’année en année très rapidement : 294 incidents en 1975, 821 en 1976 et 873 en 1977.

« … De même, de 1975 à 1977, plus de 1.500 bateaux chinois ont violé nos eaux territoriales et ce, très profondément, s’approchant parfois à moins de 2-3 km de nos îles. ».

En 1978, sans compter les provocations frontalières, le nombre des violations de notre territoire par les forces armées chinoises s’élevait à 584 (comparé aux 1355 cas en 4 ans de 1974 à 1977). Leur gravité s’accroissait de jour en jour, tant du fait de l’importance des effectifs engagés, de la profondeur des empiétements que de la variété des armements utilisés, depuis le fusil du fantassin jusqu’à la mitrailleuse et le mortier. En outre, étaient recensés plus de 100 cas de violation de notre espace aérien ainsi que 481 provocations dans nos eaux territoriales.

L’ouverture d’un nouveau front d’hostilités sur la frontière sino-vietnamienne était la deuxième mâchoire de l’étau dans lequel la Chine entendait enserrer le Vietnam — la première étant notre frontière sud-ouest — afin de nous affaiblir, de nous empêcher de bâtir un pays socialiste indépendant au Sud de la Chine, ce qui constituerait un obstacle majeur aux ambitions expansionnistes Grand Han.

Mais ce n’était pas tout... Le 24 mai 1978, à Pékin, le porte-parole de la commission des Affaires des Chinois d’outre-mer près le Conseil d’État de la Chine faisait la déclaration suivante au correspondant de l’Agence Chine nouvelle : « Le Vietnam a pris des mesures d‘ostracisme, terrorise et chasse les Hoa » Dans le même temps était mobilisé le gigantesque appareil de propagande chinois pour se lamenter sur le « sort tragique des sinistrés » hoa au Vietnam... Quelle était la vérité sur cette affaire ?

Au sein de la grande famille des ethnies du Vietnam, les Hoa vivent depuis de nombreuses générations. On en recense au total près de un million et demi, parmi lesquels 700.000 à Cholon (devenu aujourd’hui en gros les 5e et 6e arrondissements de Ho Chi Minh-ville), 160.000 dans la province du Quang-Ninh limitrophe de la Chine, le reste étant éparpillé dans diverses autres provinces et villes.

La plupart des Chinois venus au Vietnam au cours des siècles passés ont traversé la frontière terrestre. Soit qu’ils fuyaient 1a répression sans merci et l’exploitation forcenée des tyrans alors au pouvoir, soit que, affamés par suite de calamités, il leur fallait se réfugier au Vietnam pour y trouver un moyen de subsistance. Au Sud seulement, ils étaient venus par mer vers fin XVIIe - début XVIIIe siècles.

Sitôt arrivés, ils cherchaient généralement à se regrouper dans les bourgs des villages entre gens originaires des mêmes régions en Chine. Aussi, bien que placés sous la juridiction administrative des autorités vietnamiennes, n’en conservaient-ils pas moins leur langue et leurs coutumes propres.

Ils finissaient cependant par fonder peu à peu des familles en épousant un conjoint vietnamien, par vivre en milieu vietnamien. Étant pour la plupart des travailleurs, à l’instar des Vietnamiens, ils furent l’objet de l’exploitation des impérialistes, féodaux et capitalistes. Après quelques générations, ils se fondaient dans la communauté vietnamienne et devenaient des Vietnamiens. A l’heure actuelle, de nombreux Vietnamiens sont les descendants de ces personnes de souche chinoise. Mais par suite des vagues d’immigration successives, une couche d’immigrants ayant été à peine assimilée qu’une autre arrivait, il persistait des quartiers et des villages de Hoa distincts.

Venus ainsi avec l’intention de s’établir pour toujours dans notre pays, les Chinois résidant au Vietnam devinrent, peu à peu des Vietnamiens. A part les vieillards arrivés chez nous avant la victoire de la révolution chinoise, l’énorme majorité des Hoa sont nés au Vietnam et n’ont même jamais mis les pieds en Chine.

Le processus de leur assimilation devait être interrompu du temps de l’occupation coloniale. En particulier, à Cholon, par suite des machinations des colonialistes français pour les diviser politiquement et les exploiter économiquement, dès 1859 la communauté hoa fut isolée de la population vietnamienne, et divisée en de nombreuses congrégations. Ces dernières étaient organisées selon le principe de la communauté d’origine en Chine (Hai nan, Guang Xi...), jouissaient de leur autonomie et élisaient leurs représentants habilités à traiter directement avec le régime colonialiste. Parmi ces Hoa une fraction devait entrer en collusion avec les impérialistes, colonialistes et exploiter les Vietnamiens et leurs compatriotes hoa. Habilités à vendre des marchandises et à acheter des matières premières pour le compte des capitalistes occidentaux, ils devinrent des auxiliaires bien commodes pour le pouvoir colonial. Certains Hoa particulièrement zélés au service des colonialistes français, bénéficièrent de leurs privilèges économiques et devinrent des bourgeois compradores.

Sitôt arrivés au Sud Vietnam, les impérialistes américains utilisèrent le réseau commercial et les services existants, relativement développés de ces bourgeois hoa, afin de répondre aux besoins de leur guerre d’agression et de leur gigantesque corps expéditionnaire. Grâce à leur organisation commerciale bien structurée, s’appuyant sur la « consanguinité », leurs expériences commerciales de longue date, les milieux bourgeois hoa de Cholon, et notamment les bourgeois compradores, devinrent une force économique et financière essentielle du régime fantoche, tenant en main à peu près tous les maillons vitaux de l’économie du Sud. Cholon, sous leur coupe, s’édifia toujours plus comme un monde à part, basé sur la consanguinité, devenant véritablement un « royaume ».

Partant du point de vue que les Hoa comme les autres ethnies au Vietnam étaient placés sous le même joug colonialiste, le Parti communiste vietnamien, dès sa fondation en 1930, préconisa de considérer les Hoa, notamment les ouvriers et paysans travailleurs, comme l’une des forces révolutionnaires. Aussi devait-il les mobiliser très activement dans la lutte révolutionnaire de libération nationale. Nombre d’organisations de masse hoa furent ainsi fondées sous la direction du Parti.

En 1955, après la victoire de la résistance anti-française, les CC du Parti des travailleurs du Vietnam et du Parti communiste chinois tombèrent d’accord officiellement pour que : « La totalité des Hoa au Nord Vietnam ressortent à la juridiction du Vietnam et deviendront peu à peu des citoyens
vietnamiens. »

En février 1957, le Gouvernement chinois habilitait son ambassade à Hanoï à procéder concrètement à la passation des pouvoirs à la partie vietnamienne :

1. Les Ngai, fraction de Hoa résidant au Quang Ninh depuis très longtemps, sont considérés comme des citoyens vietnamiens, et jouiront des mêmes droits et devoirs que les autres citoyens vietnamiens.

2. Les Hoa vivant dans les autres régions et localités du Nord seront, en vertu du nouveau principe,
amenés dans leur totalité à adopter la nationalité vietnamienne.

3. Désormais toutes les affaires relatives aux Hoa ressortent aux autorités vietnamiennes.

Tous les Hoa du Vietnam étant dès lors en pratique des citoyens vietnamiens, en janvier 1961, l’ambassade chinoise à Hanoï acceptait, évidemment avec l’accord du gouvernement chinois, que les Hoa désireux de se rendre en visite en Chine, en fassent d’abord la demande aux autorités vietnamiennes. Les services consulaires chinois n’auraient plus qu’à se fonder sur la liste présentée par ces dernières pour leur délivrer des visas d’entrée en Chine à titre touristique et non plus des passeports. L’ambassade chinoise reconnaissait ainsi que la totalité des Hoa du Nord avaient perdu leur qualité de résidents chinois pour devenir des citoyens vietnamiens.

Au Sud, après que le régime Ngo Dinh Diem ait promulgué son décret N° 53 du 3 octobre 1956, interdisant aux ressortissants étrangers d’exercer onze métiers, l’écrasante majorité des Hoa s’étaient faits naturaliser vietnamiens. On se référa dès lors à eux comme à des Vietnamiens de souche chinoise. Aussitôt après la libération totale du Sud Vietnam, les nouvelles autorités populaires procédèrent à l’enregistrement des ressortissants étrangers mais aucun Vietnamien de souche chinoise ne devait se présenter. C’est pourquoi, on s’en tint au statu quo, partant des intérêts fondamentaux des travailleurs hoa pour leur créer toutes les conditions nécessaires pour qu’ils puissent participer en toute égalité à tous les aspects de la vie sociale.

En résumé, à part un petit nombre de ressortissants chinois au Sud porteurs de pièces d’identité de Taïwan ou de Hong Kong, tous les Hoa du Nord et les Vietnamiens de souche chinoise résidant au Sud ont la citoyenneté vietnamienne depuis plus de vingt années.

Avec la population dans tout le pays, les Hoa du Sud ont participé aux élections générales à l’Assemblée nationale de la réunification en 1976 comme à l’élection des conseils populaires à tous les échelons. Beaucoup d’entre-eux font partie du personnel des organes de l’État, travaillent comme ouvriers, ingénieurs, enseignants, médecins etc... Certains appartiennent même aux forces armées populaires ou aux organisations révolutionnaires de masse, aux organes du pouvoir aux différents échelons. D’autres encore ont été élus députés à l’Assemblée nationale de la République socialiste du Vietnam. On peut affirmer que les droits conférés aux Hoa vivant au Vietnam dépassent de très loin ceux dont jouissent les résidents vietnamiens dans les autres pays, y compris en Chine.

Mais voilà qu’au début de 1978, une masse de Hoa qui vivaient jusqu’alors paisiblement au Vietnam, en particulier dans les provinces frontalières avec la Chine, se mirent brusquement à quitter illégalement le Vietnam. Les réseaux dont l’ambassade chinoise à Hanoï tirait les ficelles redoublèrent d’activités, propageant des nouvelles du genre : « Le Vietnam agresse 1e Kampuchéa que la Chine soutient. Le Vietnam pour sa part s’est rangé du côté de l’Union soviétique qui le soutient. La guerre va éclater sur une grande échelle et les Hoa du Vietnam seront les premiers à en pâtir. C’est pourquoi, il est de leur intérêt de chercher à « regagner 1a Chine au plus vite » ; « la nouvelle politique de la Chine est d’être prête à accueillir les ressortissants Chinois désireux de rentrer en Chine pour édifier le pays. Plus on rentre tôt et plus les privilèges conférés sont importants ; ne pas rentrer, c’est trahir la patrie » ; « le Gouvernement chinois organisera le départ à l’étranger de ceux qui désirent quitter la Chine, » etc.

Effrayés par le spectre de la guerre, la majorité des Hoa vivant près de la frontière passèrent en Chine, provoquant pas mal de perturbations dans l’économie et l’ordre public du Vietnam. Il est à remarquer que les autorités chinoises leur interdirent de franchir la frontière par les voies habituelles, les obligeant à traverser les rivières à gué et à traverser les forêts. Elles filmèrent ces scènes pour les projeter à la télévision et dans toutes les salles de cinéma en Chine, à l’étranger, dénonçant le Vietnam comme frappant d’ostracisme et expulsant les Hoa. Le premier objectif était de déchaîner les passions et la haine du Vietnam au sein des masses chinoises. Au même moment, se poursuivait à Ho Chi Minh-ville et dans tout le Sud Vietnam la transformation socialiste du commerce : les commerçants capitalistes, vietnamiens ou Hoa, durent se reconvertir dans la production. Et Pékin de clamer que le Vietnam persécutait ces derniers. A la même époque, pourtant, les autorités chinoises ne protestèrent pas le moins du monde quand Pol Pot chasse des villes kampuchéennes près d’un demi million de Hoa, en exécutant un bon nombre et condamnant les autres à mourir d’inanition. Après avoir accepté le retour de plus de 150.000 Hoa venus du Vietnam, la Chine décida brusquement de boucler sa frontière, y bloquant pour de longues semaines quantité de Hoa ayant vendu leur maison et tous leurs biens pour rentrer en Chine et les contraignant à regagner leur ancien lieu de résidence. Quant aux Hoa adultes et en bonne santé, passés en Chine, ils furent incorporés par la suite dans les unités de l’armée qui envahirent le Vietnam en février 1979, pour combattre et servir d’éclaireurs. La Chine n’hésitait pas à les sacrifier sur l’autel de sa politique pernicieuse, condamnant à l’exode des centaines de milliers de Hoa qui vivaient jusqu’alors paisiblement dans notre pays, brisant nombre de couples mixtes vietnamo-chinois.

Depuis de nombreuses années, Pékin s’est évertué à organiser les Hoa du Vietnam, notamment à Cholon et dans les provinces du Nord où ils vivent concentrés, dans des réseaux prenant pour nom : « Association des ressortissants chinois pour le salut », « Jeunesses marxistes-léninistes », « Association des étudiants chinois patriotes » ... Ces organisations devaient « travailler » les Hoa du Vietnam pour les inciter à repartir en Chine, créer des troubles, saboter l’économie vietnamienne, monter des mouvements de revendication de la nationalité chinoise, d’un statut particulier, bénéficiant de tous les droits du citoyen vietnamien sans être astreints aux mêmes devoirs, etc.

Malgré cette situation, animé de la volonté de résoudre tous les problèmes afférents à la question des Hoa pacifiquement et fraternellement, le Gouvernement vietnamien devait proposer une réunion au sommet des deux parties. Dans le même temps, outre l’appel lancé aux Hoa de « rester au Vietnam pour continuer de vivre paisiblement comme à l’accoutumée et contribuer, aux côtés du peuple vietnamien tout entier, à édifier la République socialiste du Vietnam, une vie décente et heureuse... », il déclarait :

« Les Hoa du Nord jouissent des droits et sont astreints aux devoirs afférents à la citoyenneté vietnamienne. Les Vietnamiens de souche chinoise vivant au Sud, désireux de quitter le Vietnam, y seront autorisés par les autorités responsables vietnamiennes après avoir rempli toutes les formalités de sortie. Ceux qui quitteront le Vietnam seront autorisés à emporter toutes leurs possessions personnelles conformément aux lois en vigueur en République socialiste du Vietnam... »

Début septembre 1978, la carte des « ressortissants sinistrés » s’étant avérée inopérante, la Chine suspendait unilatéralement les négociations au niveau ministériel entre les deux parties sur la question. Il n’y avait là rien de difficile à comprendre. Le 3 octobre, à Bangkok, Teng Hsiao-ping déclarait tout cru que la Chine n’était pas pressée de résoudre les différends entre les deux pays et que ces derniers pouvaient être résolus en dix, voire cent années.

Au même moment, Pékin resserrait son étau sur les deux frontières (nord et sud-ouest) du Vietnam. Wang Dong-xing, vice président du Parti communiste chinois, se rendait personnellement à Phnom Penh pour inciter leurs hommes de main à intensifier la guerre avec le Vietnam. Des dizaines de milliers de militaires chinois s’infiltrèrent au Kampuchéa. Tous les aéroports, ports et gares kampuchéens fonctionnèrent bientôt grâce à un personnel militaire chinois affublé de tenues d’ouvriers. Tanks, blindés, artillerie, aviation, radars étaient actionnés par les chinois. Le rythme du ravitaillement en armements et équipements de guerre par l’aviation et la marine de guerre chinoises allait s’intensifiant. Une piste d’envol et d’atterrissage pour les avions de combat et de transport fut rapidement mise en service à Kompong Cham, à 50 km au nord-ouest de Phnom Penh, sans parler du pont aérien établi de toute urgence par la Chine pour déverser hommes et armements au Kampuchéa.

Sur le front nord, de pair avec le déploiement de forces considérables, les autorités de Pékin intensifiaient leurs provocations militaires sur terre, sur mer et dans notre espace aérien. Plus de 20.000 des Hoa rentrés en Chine furent sélectionnés et reçurent un entraînement militaire en vue de se préparer à revenir au Vietnam. D’autres éléments parmi les Hoa malintentionnés et les réactionnaires de tout acabit se réinfiltrèrent au Vietnam sur l’ordre de Pékin, pour y créer des foyers d’agitation derrière nos lignes.

Mais début 1979, les forces révolutionnaires populaires kampuchéennes se soulevaient, renversant le régime Pol Pot — IengSary. La mâchoire de l’étau chinois sur notre frontière sud-ouest était brisée. Pékin n’en intensifia que davantage ses activités hostiles au Vietnam dans la région frontalière Vietnam — Chine. Des dizaines de divisions d’infanterie et de nombreuses divisions relevant des autres armes, y compris l’artillerie, les forces aériennes,... vinrent prendre position dans la région. Les refrains anti vietnamiens de Pékin et des autres forces impérialistes réactionnaires s’élevèrent bruyamment un peu partout dans le monde. A Washington, Teng Hsiao-ping répondait carrément aux journalistes américains : « Eh bien oui, la Chine a procédé au redéploiement de troupes qui s’imposait à la frontière sino-vietnamienne comme vous le savez bien. Si nous ne
donnons pas aux Vietnamiens quelques bonnes leçons comme il se doit, alors autant rester les bras croisés à ne rien faire ! » (Agence Chine nouvelle, 31 janvier 1979). Au Japon, le vice Premier chinois, Ly Hsien-nien élevait de même le ton : « Il nous faut encore une fois mettre en garde le Vietnam de ne pas faire la sourde oreille à ce que nous lui avons déjà dit ». (Agence Chine nouvelle, 11 février 1979).

Autant de signes avant-coureurs d’actions anti-vietnamiennes encore plus impudentes et plus périlleuses qui devaient mener aux conséquences prévisibles de la politique chauvine d’une grande puissance mortifiée dans son ambition expansionniste et encouragée par l’alliance conclue avec l’impérialisme, en premier lieu les États-Unis. Le 17 février 1979, Pékin déclenchait ouvertement la guerre d’agression contre le Vietnam, violant cyniquement le territoire d’un pays indépendant et souverain.

Par cette agression, les dirigeants de Pékin mettaient éloquemment à nu leur nature réactionnaire ignoble devant les peuples du monde entier. Ils n’ont pas hésité à jeter le masque « socialiste » et révéler intégralement leur visage belliciste, agresseur et contre-révolutionnaire, plus abject encore que celui des forces impérialistes vaincues par le peuple vietnamien dans les dernières décennies.

Le peuple vietnamien a voulu oublier les agressions des féodaux venus du nord, les considérant comme des événements passés de l’histoire, pour cultiver les relations d’amitié entre les deux peuples. Mais voilà que les expansionnistes de Pékin s’obstinent à vouloir s’engager dans l’ornière honteuse des empereurs de la Cour céleste, perpétrant ce forfait inexpiable à l’encontre du peuple vietnamien.

Le peuple vietnamien désire ardemment la paix, il en a grand besoin pour édifier son pays. Mais, victime de la politique hégémonique et agressive des autorités de Pékin, il ne peut que se dresser les armes au poing pour défendre la souveraineté et l’intégrité de son territoire national. Au nom de l’indépendance et de la liberté, le peuple vietnamien a déjà consenti, et il est encore prêt à consentir les sacrifices les plus grands pour mettre en échec ces nouveaux agresseurs Grand Han.

La guerre d’agression des autorités de Pékin a, bien sûr, porté un coup très rude à l’amitié entre nos deux peuples. Mais le peuple vietnamien sait distinguer ses amis de ses ennemis. De par le passé, il n’a jamais confondu la classe féodale dominante en Chine et le peuple chinois. De même aujourd’hui, il ne confond pas plus ce dernier avec les dirigeants de Pékin qui, en déclenchant leur guerre d’agression contre le Vietnam, s’avèrent les ennemis tout autant du peuple vietnamien que du peuple chinois. L’histoire n’a-t-elle pas prouvé éloquemment que les « féodaux du nord » qui agressèrent à plusieurs reprises le Vietnam étaient justement les responsables des famines et de la grande misère qui sévissaient sur leur propre peuple...

Les autorités de Pékin se sont lourdement trompées si elles pensaient qu’en envahissant le Vietnam, ce dernier renoncerait à sa juste ligne d’indépendance, de souveraineté et de solidarité internationaliste. La force de notre peuple aujourd’hui est infiniment supérieure à celle qui nous a permis de vaincre les forces agressives les plus redoutables du temps des Yuan-Mongols autrefois, et plus récemment les Américains. Et cette force, s’ajoutant à celle globale des courants révolutionnaires de notre temps, à celle de toute l’humanité progressiste, nous permettra de venir à bout de n’importe quel ennemi agresseur. « Le peuple vietnamien mettra en échec la guerre d’agression des autorités de Pékin, protégera son indépendance et sa souveraineté, contribuant dignement à l’œuvre de préservation de la paix et de la stabilité dans le Sud-Est asiatique et dans le monde. » (Déclaration du Gouvernement de la RSVN, 17 février 1979).

Les brillants faits d’armes de nos forces populaires à l’issue de la première semaine de résistance à l’agression chinoise (du 17 au 24 février 1979) en sont l’illustration la plus éloquente.

26 février 1979
NGUYEN HUU THUY

ANNEXE

LE COMBAT CONTRE L’AGRESSION CHINOISE :
BILAN DE LA PREMIÈRE SEMAINE
(Du 17 au 24 février 1979)

Le 17 février 1979, dans la nuit même, les forces chinoises sont passées à l’attaque tout le long de la frontière sino-vietnamienne. Cette frontière longue de plus de 1600 km court dans une région montagneuse, formée de chaînes élevées alternant avec des collines plus basses, l’altitude moyenne allant décroissant quand on va de l’ouest à l’est. La disposition des chaînes montagneuses et des vallées permet de nombreux passages nord-sud malgré un relief accidenté ; en particulier la vallée du Fleuve Rouge qui prend sa source en Chine du sud-ouest, pénètre au Vietnam à Lao-Cai, ville frontière, et la voie Dong Dang - Lang Son par où passent la voie ferrée et la route nationale N° 1 qui relient Hanoi à Pékin, et au delà, à tous les autres pays socialistes, constituent les voies d’invasion historiques. La région de Cao Bang est également un carrefour de voies terrestres et fluviales que les dynasties impériales chinoises autrefois cherchaient souvent à annexer. En allant de l’ouest à l’est, du côté vietnamien, nous avons les provinces de : Lai Chau, Hoang Lien son (chef-lieu Lao Cai), Ha Tuyen (chef-lieu Ha Giang), Cao Bang (chef-lieu du même nom), Lang
Son (chef-lieu du même nom), Quang Ninh, province côtière connue par la baie de Ha Long et ses charbonnages. La ville côtière de Mong Cai s’y trouve, juste sur la frontière.

Bien que se trouvant dans une région de montagnes et de forêts de configuration exactement semblable des deux côtés, la ligne frontière est cependant bien définie grâce à un système de bornes-jalons mis en place après l’accord signé vers la fin du XIXe siècle entre l’administration coloniale française et la Cour de Pékin, ce tracé ayant été ensuite reconnu par les deux Partis chinois et vietnamien après 1955.

Rappelons aussi que dans les six provinces frontalières précitées, vivent de nombreux groupes ethniques, Tay, Nung, Zao, Meo pour ne citer que les plus importants, ainsi que de nombreux Hoa (personnes d’origine chinoise). Des deux côtés de la frontière, ce sont les mêmes ethnies, et les habitants des deux côtés fréquentaient les mêmes marchés, avaient des liens de parenté, un Meo, Tay, Nung ou Hoa se trouvant être citoyen vietnamien quand il se trouve au sud de la frontière, alors que son cousin qui habite de l’autre côté est citoyen chinois. Pendant toute l’année 1978, tout un réseau d’agents de Pékin ont fortement travaillé ces groupes ethniques, particulièrement 1a colonie Hoa, les incitant à regagner la Chine. 150.000 Hoa ont ainsi traversé la frontière quittant le Vietnam. Nous les retrouvons — du moins les éléments valides — aujourd’hui, servant de guides aux troupes chinoises, ou constituant des unités de « montagnards », opérant comme des commandos qui cherchent à prendre à revers les positions vietnamiennes, en les contournant par des pistes de montagne.

Dans la première semaine, 16 divisions ont été engagées ainsi que près de 300 tanks, l’aviation se contentant d’effectuer des vols de reconnaissance. Toute une série de postes et de localités frontaliers, dans toutes les six provinces vietnamiennes jouxtant la Chine, ont été attaqués, souvent en combinant une attaque frontale et une attaque à revers par des commandos de « montagnards ». L’attaque frontale débute par une préparation d’artillerie intense (canons de 130, 105, obusiers lourds), suivie d’une pointe offensive menée par des tanks qui ouvrent la voie aux fantassins. Dans une première vague, toute une série de points d’appui situés à la frontière doivent être enlevés rapidement afin de servir de têtes de pont permettant à des forces importantes de foncer vers les trois chefs-lieux provinciaux visés : Lao Cai, Cao Bang, Lang Son.

A Lao Cai, ville située sur la frontière, au bord du Fleuve Rouge, séparée de la ville chinoise de Ho-kéou, juste par un pont jeté sur un affluent du fleuve, le Nam Thi, l’attaque a commencé par un pilonnage important d’artillerie dans la nuit qui a fait plusieurs centaines de victimes civiles. Deux ponts flottants ont été jetés sur le Fleuve Rouge et le Nam Thi, tandis, que les postes de Bat Xat et de Muong Khuong situés au nord-ouest et au nord-est de la ville à une dizaine de kilomètres subissent également des assauts furieux. Les forces régionales vietnamiennes et les milices populaires locales réagirent aussitôt. Les ponts flottants pris à partie par l’artillerie vietnamienne sont détruits, entraînant la noyade de nombreux ennemis. Dans la ville et dans les environs les combats se déroulent encore ; les forces chinoises cherchent à s’emparer de l’important centre minier de Cam Duong, à une vingtaine de kilomètres au sud de Lao Cai, qui fournit au Vietnam la quasi-totalité de son apatite.

C’est dans la province Cao Bang que les agresseurs ont pénétré le plus profondément, venant par deux pointes convergeant vers le chef-lieu situé à une trentaine de kilomètres de la frontière. Bien que subissant des pertes sévères, les forces chinoises ont réussi à s’approcher de la ville et à s’accrocher à quelques positions se trouvant dans ses alentours. La localité de Dong Khe se trouvant sur la route stratégique N° 4 qui longe la frontière, allant de Cao Bang à Lang Son a été enlevée. La population de la ville de Cao Bang, évacuée dans les villages environnants a subi des pertes dues aux pilonnages d’artillerie ennemis. Des commandos essayant de pénétrer dans le centre minier de Tinh Tuc (étain) ont été anéantis.

C’est en direction de la ville de Lang Son située à une quinzaine de kilomètres de la frontière que l’ennemi a lancé sa principale pointe offensive. Il a commencé par attaquer un certain nombre de postes frontaliers, puis a cherché à s’emparer de la bourgade de Dong Dang où se trouve 1a gare terminus. Les collines environnantes sont l’objet de furieuses attaques et contre-attaques. Après une semaine d’efforts, les forces chinoises ne sont pas encore arrivées à contrôler entièrement Dong Dang, et naturellement pas encore la ville de Lang Son. Des renforts importants ont dû être amenés dans cette région.

Dans la province de Quang Ninh, les combats restent encore limités à des engagements contre des postes frontaliers et au pilonnage de la ville de Mong Cai, encore que des forces importantes sont déjà massées de l’autre côté de la frontière et du côté de la mer.

Dans la province de Lai Chau, à l’extrême ouest, les forces chinoises en sont toujours à mener des assauts contre des postes frontaliers sans pouvoir entrer en territoire vietnamien.

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Au terme de cette première semaine de combats, quelle est la « leçon » à en tirer, pour employer une expression chère à Teng Hsiao-ping ?

Il s’agit bel et bien d’une agression de grande envergure menée avec des forces importantes — 10 divisions au départ, 16 en fin de semaine — plusieurs centaines de tanks. De nombreuses divisions attendent encore de l’autre côté de la frontière.

Les pertes chinoises ont été importantes : 16.000 hommes mis hors de combat, 160 tanks et blindés détruits. Les forces vietnamiennes, profitant du terrain accidenté ont pu faire jouer à plein les armes anti-tanks et l’artillerie contre les blindés et convois de véhicules ; la destruction des blindés a semé le désarroi chez les fantassins qui suivaient, et la coordination entre l’artillerie, les blindés, l’infanterie, les commandos de « montagnards » n’a pu jouer. En regard des forces engagées et des pertes subies les résultats ont été minces : seule 1a ville frontalière de Lao Cai a pu être occupée, encore que des forces vietnamiennes y opèrent encore. Le 23, une colonne importante partant de Lao Cai a subi des pertes sévères. Lang Son, située à 15 km seulement de la frontière, facilement accessible par une grande route, n’a pu être atteinte.

Du côté vietnamien, seules les forces de défense locales, c’est-à-dire populaires et régionales ont été engagées ; ce sont des forces bien équipées, qui connaissent parfaitement le terrain, et surtout sont résolues à défendre énergiquement chaque pouce de territoire. Les unités d’auto-défense de nombreuses fermes d’État, exploitations forestières ont opposé aux agresseurs une résistance acharnée et efficace. Ni les grandes divisions, ni les blindés, ni l’aviation vietnamiens ne sont encore entrés en action.

Immédiatement après les deux premiers jours d’offensive, les forces chinoises ont dû s’arrêter, bloquées dans leur avance par une résistance efficace, et obligées de défendre les quelques positions conquises face à des contre-attaques répétées. Il est clair que pour l’armée chinoise, ne pouvoir enlever Lang Son située à 15 km de la frontière, et Cao Bang à 30 km après une semaine de combat, alors que le côté vietnamien n’a encore engagé que des forces régionales, constitue un échec grave. Il est possible que le commandement chinois fera son possible, dépêchant de nouveaux renforts pour conquérir ces places, mais d’ores et déjà, la preuve est faite qu’une guerre d’agression contre le Vietnam n’est guère facile. Peut-être le savait-on déjà avant l’épreuve, mais les dirigeants de Pékin voyaient les choses autrement. Ils croyaient que le Vietnam épuisé par 30 années de guerre, déchiré par les contradictions nord-sud, noyauté par la colonie Hoa (près d’un million et demi), était vulnérable. Dans les derniers mois de 1978, après les terribles inondations qui ont ravagé le pays, Pékin a cru pouvoir porter au Vietnam un coup fatal. La quasi-totalité de l’armée de Pol Pot fut lancée contre les frontières vietnamiennes du côté sud ; 1a ville vietnamienne de Tay Ninh devait être prise d’assaut par les troupes de Pol Pot, ce qui déclencherait la panique à Ho Chi Minh-ville où résident 700.000 Hoa. On connaît la suite : l’armée de Pol Pot anéantie, et la libération rapide du Kampuchéa. Teng Hsiao-ping n’a pas voulu en tirer la leçon ; ayant reçu des assurances à Washington et à Tokyo, voulant toujours profiter de la conjoncture créée par les inondations au Vietnam, surestimant ses propres forces, il a déclenché l’agression du 17 février.

Cette offensive armée ne fait que continuer une politique mûrie depuis de longues années. Une politique qui est cependant entachée d’une faiblesse notoire : Pékin n’a pas osé donner au peuple chinois des nouvelles sur la guerre, le black-out est total. Depuis une semaine la presse et la radio chinoises sont muettes sur l’événement. Mais déjà le 23 commencent à apparaître sur les murs de Pékin des dazibao (journaux muraux) critiquant l’agression contre le Vietnam.

Autre faiblesse : à part les impérialistes et les réactionnaires avérés, Pékin n’a reçu l’approbation de personne sur le plan international. Un grand mouvement international contre l’agression chinoise a pris forme dès la première semaine. Le peuple vietnamien n’est pas isolé dans son combat, car chacun sait que le conflit risque de conduire à une guerre mondiale.

Cette guerre, comme on le sait est la troisième épreuve subie par le peuple vietnamien depuis une trentaine d’années. En 1945, il avait à affronter l’impérialisme français alors qu’il n’avait encore aucune expérience de la lutte armée, aucun moyen matériel de défense ; en 1965 quand les forces américaines étaient intervenues massivement, la moitié du Vietnam était occupée par l’ennemi, un ennemi disposant de forces techniques colossales. Aujourd’hui, 1e Vietnam libéré dans sa totalité, ayant une grande expérience du combat, plus uni que jamais, fort de ses traditions millénaires, affronte l’agression chinoise avec calme et fermeté. Cela depuis plusieurs années déjà. Les dirigeants de Pékin peuvent faire peser des charges très lourdes sur le Vietnam, entraver considérablement ses efforts de construction, mais vouloir l’assujettir pour s’ouvrir la voie du Sud-Est asiatique, ils n’y arriveront jamais. Seul le retrait total des troupes chinoises mettra fin au conflit. Tous les observateurs étrangers peuvent constater le calme de la population vietnamienne, le travail continue normalement tandis que les engagements pour l’armée se multiplient dans toutes les couches de la population. L’expérience du Kampuchéa a appris au peuple vietnamien le prix qu’il faut payer si jamais, par malheur, le pays est soumis aux volontés des hommes de Pékin. Encore une fois, le peuple vietnamien combattra jusqu’à ce que le dernier soldat étranger soit chassé hors du territoire national.

DEUX QUESTIONS le 19 novembre 2015

1) Est-ce que, avec le recul du temps, ce qui est écrit dans ce livre est toujours vrai ?

2) Pourrait-on faire un travail semblable aujourd’hui avec le parallèle Vietnam Ukraine ?