L’Homme est la ressource la plus précieuse

Dernier ajout : 13 novembre 2014.

L’Homme est la ressource la plus précieuse

Actuellement quelques 70% des Vietnamiens vivent à la campagne des métiers agricoles.
La modernisation de l’agriculture, un enjeu
L’enjeu pour le pays est de passer d’une monoculture du riz à une polyculture dans de petites exploitations, à une modernisation des modes et des méthodes de culture, à une modernisation de la commercialisation de la production afin d’exploiter au mieux les ressources.
Bien qu’ayant réalisé des prouesses très spectaculaires, notre agriculture n’ est pas très loin de l’image où “con trâu đi trước, cái cầy theo sau” – “le buffle marche devant, la charrue le suit derrière” !
Au cours du “đổi mới”, depuis décembre 1986 jusqu’à ce jour, près de 30 années se sont écoulées, au cours desquelles notre agriculture a continué de “sacrifier” son progrès au profit du développement d’autres branches, l’industrie, les services…
Il est temps de revoir tout ceci.
La résolution 26 du Xème Plenum du Parti Communiste du Vietnam du 05/08/2008 a marqué une percée idéologique en déclarant : “faire avancer l’agriculture, l’agriculteur, la ruralité” est un enjeu stratégique dans l’œuvre d’industrialisation, de modernisation du Vietnam. Le document insiste sur le rôle de maître d’œuvre de la population rurale en indiquant que “le développement de l’économie de marché à la campagne, sur la base de l’économie de marché avec orientation socialiste, représente un devoir de tout le système politique” et pose de nouvelles exigences. Réussir ce coup de force requiert une véritable révolution et en particulier une transformation dans l’éducation et la formation de la population rurale.

La formation aujourd’hui
Le constat est sévère :
- annuellement, entre 1,2 à 1,6 million de jeunes arrivent sur le marché du travail, dont quelques 70% ne bénéficient d’aucune formation aux métiers, et une majorité d’entre eux vient de la campagne,
- l’application d’un programme d’enseignement général unique sur tout le territoire du pays, de la ville aux campagnes profondes, aux zones frontalières lointaines, aux îles et aux îlots. Avec un contenu jugé lourd, peu réaliste, à apprendre par cœur, l’élève, s’il arrive au bout du programme à 18 ans, ne possède aucune capacité professionnelle, ce qui le handicape sérieusement pour une entrée efficace dans la vie active,
- en dehors d’un nombre très limité d’établissements capables de fournir une formation de qualité répondant effectivement aux besoins de recrutement, la grande majorité n’enseigne que ce qu’ils savent faire, ce qui ne permet ni l’accès à un emploi, ni la capacité de travailler si le jeune trouve un emploi.
Les abandons d’étude sont nombreux. Après le Têt 2014, dans une seule province, jusqu’à plus de 3000 enfants ont choisi de quitter les études. Une des explications à ces abandons d’étude par des élèves à tous les niveaux c’est certainement l’inefficacité du programme d’enseignement secondaire actuel. Et avec le programme actuel, le bachelier ne peut pas bien travailler puisqu’il ne possède aucune qualification. Il se trouve devant un défi : soit poursuivre ses études s’il veut avoir un métier, c’est-à-dire continuer à vivre aux dépens de ses parents, soit accepter de vivoter avec un emploi sans qualification, précaire, aux revenus bas, sans avenir.
Bref, un nombre de personnes formées insuffisant, une formation inadéquate qui rend les gens incapables de travailler et condamnés à survivre avec des travaux précaires.
Il faut donc un changement radical.

Les obstacles
Afin de bien examiner le problème, notons les barrières à la “réorientation de la formation” :
1.On observe que, dans la société vietnamienne, subsiste l’ idée selon laquelle pour réussir dans la vie, on doit absolument obtenir un diplôme universitaire, quel qu’il soit. Cette croyance vient sans doute de la hiérarchisation véhiculée depuis la nuit des temps dans la société, ordonnée ainsi “sĩ, nông, công, thương”- homme de lettre, paysan, ouvrier, commerçant ;
2. Pendant ce temps, bien qu’orienté vers l’intégration mondiale, le public ne dispose pas d’outils pour l’orientation professionnelle. Les établissements scolaires à tous les niveaux, les organisations sociales de jeunes manquent aussi de cet instrument important pour offrir aux jeunes, notamment les collégiens, lycéens et étudiants, une adresse de confiance où ils pourront trouver les conseils nécessaires pour décider de leur avenir.
3. Nous manquons aussi d’outils de mesure, de statistiques qui guideraient l’opinion sur les besoins : quels métiers, combien, quel niveau. Munis de ces informations, les gens sauront mieux s’orienter.
Dans ce flou, sans orientation, les gens ne peuvent que suivre la masse. Et beaucoup de familles ont fait des efforts inouïs, parfois de façon désespérée, pour aider leurs enfants à faire des études universitaires. Telle l’histoire de cette mère paysanne qui fait la collecte et le commerce des déchets, ou de ce père paysan qui a choisi de vivre dans un tuyau en béton pour égout aux abords de Hanoi pour faire des petits boulots, tous deux voulaient voir se réaliser le rêve de l’accès à l’instruction pour changer le sort de leurs enfants.

Les propositions
L’Homme est le facteur décisif de toute réussite.
À l’heure actuelle, à tous les niveaux, dans les instances du Parti, de l’Assemblée Nationale comme du gouvernement, on est décidé à faire une réforme profonde, radicale.
Conscients du rôle de l’éducation, de la formation pour créer une main-d’œuvre bien formée visant à bien réaliser les besoins du développement de la campagne, dans le cadre de ce dossier, à travers ce texte, nous voulons apporter quelques réflexions et quelques suggestions sur ce problème.
Nous n’ignorons pas la nécessité, pour répondre aux besoins de l’industrialisation et du développement général de l’économie, du transfert d’une partie de la main d’œuvre agricole vers la production industrielle et vers les services. Mais nous n’aborderons dans ce texte que l’enseignement général et la formation aux métiers de l’agriculture.
Nous proposons la mise en place d’un programme construit comme suit :
Le niveau primaire : ce niveau doit être obligatoire pour tous les élèves de la classe d’âge correspondante.
Il doit aussi être gratuit. Si les capacités du Trésor national ne le permettent pas encore, il faut le faire pour les écoliers des zones déshéritées, des 63 districts, de près de 800 communes les plus pauvres, des zones frontalières, des îles et îlots. Dès que les fonds publics le permettent, il faut rendre l’enseignement primaire gratuit pour tous.
Le niveau collège et lycée :
Pour la campagne, remplacer le programme commun unique actuel par un programme d’enseignement agricole réaliste car le jeune sera pourvu d’un métier qui lui permettra de donner un coup de main plus efficace à la famille. Ce métier, une fois acquis, va lui permettre de contribuer au développement de sa région. En plus, en organisant ainsi l’enseignement, on aura atteint deux objectifs, enseigner un métier à un jeune et faire de la vulgarisation professionnelle à ses parents, qui ont appris le métier par la transmission directe de leurs propres parents. Le programme de l’enseignement se composera de 2 parties :
a. Le programme de l’enseignement général fondamental, un condensé des programmes actuels du collège et du lycée ; il apportera aux jeunes les connaissances élémentaires fondamentales, à raison de 14/16 heures hebdomadaires. Cette partie théorique se fait essentiellement à l’école.
b. La partie professionnelle du programme, à raison de 12 à 17 heures hebdomadaires enseignera les métiers qu’une étude sérieuse définira en fonction des besoins, dans l’immédiat comme dans l’avenir, de la région où siège l’école. Ce faisant, dès sa sortie de la formation, le jeune pourra, tout de suite, trouver un emploi bien cadré avec le développement de sa région.
L’organisation de la formation professionnelle : la formation gagnera à être organisée en alternance. La partie théorique sera assumée par l’école, la partie pratique se fera sur les lieux de production, cela peut être dans les rizières, les jardins, les étables, les poulaillers,… des familles, ou dans les fermes, les élevages de poissons, de crevettes… des entreprises locales.
Ce programme d’enseignement agricole doit permettre au jeune de choisir le niveau selon ses besoins, les capacités de sa famille et les offres d’emploi :
1.Un niveau court : qui s’arrête à la fin du collège
2.Un niveau long : après le bac.

La formation professionnelle et la collaboration avec la France
Il existe deux niveaux de formation professionnelle à plein temps :
- “trung cấp” : niveau élémentaire, bac +2
- “cao đẳng” : 1er cycle universitaire, bac+3
Un réseau de près de 500 “cao đẳng” et “trung cấp” et quelques 1300 centres d’apprentissage de métiers couvre le territoire national.
Toutefois il faut noter de nombreuses insuffisances. Les raisons sont nombreuses, les plus incriminées sont la qualité de la formation, la non-conformité aux exigences des employeurs, la vétusté des outils d’enseignement, la non mise à niveau des formateurs, ce qui compromet l’embauche des jeunes sortant de ces dispositifs. Cela éloigne les candidats potentiels à ce niveau d’enseignement.
Que faire pour transformer cette situation aberrante ?
En attendant une réforme globale, nous proposons quelques solutions d’amélioration :
-  Introduire la formation en alternance comme un moyen pour remédier au manque de savoir-faire et de savoir-être des diplômés “trung cấp” et “cao đẳng” (et même des universités) dénoncé par les employeurs.
De nos jours, ce type de formation s’applique de manière méthodique en Europe, en particulier en France, où la formation en alternance fait alterner une période d’apprentissage à l’école à une période de pratique sur le lieu de production. Ainsi le jeune pratique aussitôt le contenu théorique, ce qui lui permet de mieux comprendre, mieux retenir, mieux pratiquer.
La méthode, appliquée de la quatrième au master, est reconnue comme très efficace, les jeunes étant rapidement opérationnels. Pratiquement toutes les branches de l’agriculture peuvent être formées en alternance.
Si nous adoptons cette méthode, nous résoudrons à la fois les deux grandes défaillances – le manque de pratique, de savoir-faire comme de savoir-être – de l’enseignement actuel.
-  La MFR – Maison Familiale et Rurale, centre de formation par alternance, a vu le jour d’abord dans le sud-est de la France, au début du 20ème siècle. Actuellement 430 de ces structures sont réparties dans toute la France, y compris dans les départements d’Outre-mer. Plus de 40 autres pays ont importé le modèle avec plus de 1000 établissements en Europe, en Amérique, en Afrique et en Asie. La MFR a pour objectifs la formation par alternance et l’éducation des jeunes et des adultes ainsi que leur insertion sociale et professionnelle. Sous contrat avec l’Etat ou les Régions, la formation est en accord avec les besoins de l’Etat ou de la Région. Ce modèle semble convenir particulièrement aux besoins actuels pour le développement de l’agriculture et de la campagne au Vietnam.
Afin que cette implantation puisse se faire avec fruit, on peut imaginer les démarches suivantes :
1. monter une MFR pilote dans un district pauvre ;
2. envoyer des Vietnamiens étudier dans une MFR d’une localité jumelée avec une localité vietnamienne ;
3. envoyer des enseignants, des formateurs vietnamiens en formation en France sur les méthodologies et contenus d’enseignement des MFR ;
4. faire participer des représentants du Ministère de l’Agriculture et du Développement Rural à ces activités

La formation des enseignants, autres pistes de collaboration avec la France
Une des causes des mauvais résultats de la formation professionnelle au Vietnam réside dans la faiblesse et le manque d’effectifs de l’équipe d’enseignants et de formateurs.
Cette situation est due à l’insuffisance de l’investissement, au manque d’établissements de formation pédagogique professionnelle, à nos réelles capacités.
Des études font ressortir qu’actuellement nos universités pédagogiques professionnelles n’enseignent que la pédagogie professionnelle, tandis que la formation aux métiers n’assure que le transfert d’environ 30 métiers sur plus de 400 métiers de la liste à former. Les formateurs, tout comme leurs élèves, selon de nombreuses analyses, ont été les produits du fait de “n’enseigner que ce que les écoles pédagogiques professionnelles savent faire”, et non d’”offrir ce dont la société a besoin”. Ce qui fait que le corps enseignant aux métiers manque à la fois en quantité et en qualité.
On ne peut pas non plus ne pas parler d’un point très important : les émoluments des enseignants, formateurs de métiers. Ils n’ont pas encore un cadre de salaire propre, ils sont payés comme de simples enseignants, tandis qu’ils font fonction à la fois d’enseignant et de maître artisan. Avec un salaire insuffisant, n’arrivant que difficilement à suffire à leurs besoins propres et à assurer la vie de leur famille, comment peut-on les fidéliser à leur poste ?
Ainsi pour résoudre le problème difficile de la formation des ressources humaines nécessaires, il faut penser d’abord à former une bonne équipe d’enseignants et de formateurs ; c’est la condition décisive de la réussite de la réforme nécessaire de la formation aux métiers. Cette tâche doit avancer d’un pas, elle est le maillon le plus tendu, le plus urgent de toute la chaîne.
Cette formation peut se faire dans les Universités Pédagogiques des Zones Montagneuses afin d’être au plus près des besoins de ces régions.
Il faut aussi penser à créer des Universités Pédagogiques des zones côtières, des îles, dans la même logique. Dans le contexte régional actuel de la zone du Sud-est Asiatique, le besoin de former une bonne main-d’œuvre en vue de donner un coup de pouce aux activités économiques des zones côtières, par une élévation du niveau des travailleurs comme par la modernisation de la production devient une exigence majeure et urgente. C’est certainement la meilleure manière de renforcer la défense et la protection du pays tout en éradiquant de manière durable la pauvreté des zones côtières et insulaires.
Les contenus, les méthodes de la formation doivent se baser évidemment sur le programme rénové, tout en tenant compte des exigences de rénovation de la production agricole dans le contexte de mondialisation, du changement climatique qui chamboule tout : climat, environnement, ordre naturel et exige la mise en place d’une agriculture verte en vue d’un développement durable.
En considération des faiblesses de notre personnel technique à la sortie des formations, notamment le manque de pratique, de savoir-faire et de savoir-être, il faut inclure ces paramètres dans la formation des maîtres, des formateurs.
Dans cette vision, afin de prendre un “raccourci”, pour obtenir vite de bons résultats, il est intéressant de penser à la formation en alternance des MFR françaises. Et ceci à la fois au niveau des enseignants et formateurs et au niveau des ouvriers et techniciens.
La formation peut se faire selon différentes voies :
1.La formation proprement dite :
i. par les Vietnamiens
ii. en collaboration avec la France,
2.Le recyclage : mise à niveau de l’équipe enseignante actuelle, en fonction du contenu du nouveau programme et des méthodologies nouvelles à introduire.

Méthodologie et coopération AAFV et AACVF
Nous proposons de :
a. Remplacer la méthode dictée, récitation par cœur, par des activités d’apprentissage actif, la réalisation de projets, les travaux dirigés.
b. Organiser la mise en pratique, pendant les études, par la gestion de projets de production par les élèves, par exemple :
i. potager, verger… d’application
ii. élevage d’application de volailles, porc, bétail…, crevette, poisson
c. Parmi les compétences à développer, penser à faire travailler sur :
i. l’autonomie
ii. le travail en équipe
iii. la construction et la gestion d’un projet
iv. la planification et la gestion du temps
v. la recherche et l’analyse de la documentation
vi. la rédaction
vii. la présentation d’un exposé
autant de compétences qui aideront les élèves à s’affirmer.

Afin de donner un coup de pouce à cette formation professionnelle dont le besoin devient crucial et dont le retard à la mise en place handicape d’autant plus le développement du pays, il est possible de penser à une coopération entre l’AAFV et l’AACVF, notamment dans la formation de formateurs. Elle pourrait se faire selon différentes formes, et selon différentes démarches :
- Formation à plein temps : au Vietnam, en France (dans les écoles pédagogiques, les écoles pédagogiques d’enseignement agricole), destinée prioritairement aux personnes ayant appris la langue française, dans les lycées, les établissements universitaires
- Recyclage, stage, groupe de recherche :
* des enseignants-formateurs vietnamiens francophones viennent se former dans des établissements français (établissements jumelés, établissements des villes jumelées, …)
* des enseignants-formateurs français viennent encadrer des formations organisées au Vietnam (ils/elles peuvent être retraités(es) et volontaires) ou sous forme d’échange :
- Formation courte – 15 jours, 1 mois – sous forme de séminaire sur un point précis, un problème précis
- Formation sous forme de travail de recherche en groupe mixte franco-vietnamien sur des problèmes concrets du/des programmes d’enseignement/de formation tirés d’une liste établie par les partenaires des deux côtés.

De la qualité de la formation de la main-d’œuvre de la campagne va dépendre la qualité, la vitesse du développement au Vietnam.
L’agriculture, branche liée à la vie de 70% de Vietnamiens, a fait trop longtemps des sacrifices au profit du développement d’autres branches.
En regard à tout ce qu’elle a fait, il est temps de nous tourner vers elle, et de donner la priorité à la formation professionnelle des jeunes de la campagne.
C’est le paiement d’une dette trop longtemps différée.

Hoang Thi Phuong