L’odyssée du Docteur Yersin au Viet Nam

Dernier ajout : 3 septembre 2013.

 L’odyssée du Docteur Yersin au Viet Nam.

voir l’article 1252 en cliquant sur ce chiffre

JPEG - 32.8 ko

Vu Ngoc Quynh
Docteur en médecine. Ancien Interne des Hôpitaux de Paris. Pédiatre

1097
http://www.aafv.org/peste-cholera-de-patrick-deville

L’odyssée du Docteur Yersin au Viet Nam.

JPEG - 106.2 ko

Le 1er Mars 1945, le Docteur Alexandre Yersin a succombé à une myocardite à Nha Trang, au Centre du Viet Nam, appelé An Nam à l’époque.
Ainsi disparaît l’homme qui a vécu un demi-siècle dans ce pays et particulièrement à Nha Trang où il s’est fixé pour vivre et travailler.
La nouvelle de sa disparition provoque des émotions vives de partout dans le monde. Henri Jacotot, qui lui succède au poste de l’Institut Pasteur à Nha Trang, son collaborateur et ami depuis de longues années, a été à ses côtés pendant les derniers moments. Les pêcheurs de Suoi Dau pleurent leur ami « Ong Nam » disparu. Le monde pasteurien déplore la disparition de l’un des leurs, le dernier survivant des collaborateurs directs de Pasteur.
Yersin repose depuis à Suoi Dau, près de Nha Trang. On voit une inscription sur sa tombe :

 Alexandre Yersin (1863-1943)

Sa tombe est honorée régulièrement par la population locale et par des visiteurs du monde entier.
Chaque année, au 1er mars, une fête populaire est donnée dans la région en son honneur.

Yersin, médecin et pasteurien, explorateur, exploiteur agricole, est le nouveau héros de notre temps,
saurions-nous oublier ?
Quelques lignes biographiques de Yersin.
Alexandre Yersin est né le 22/9/1863 à Morges, dans le canton de Vaud, en Suisse.
Son père, dont il hérite le prénom, a été enseignant et naturaliste, est décédé d’une hémorragie cérébrale peu avant sa naissance.
Sa mère, prénommée Fanny, élèvera seule leurs trois enfants : Emilie, l’aînée, Franck, le cadet et qui sera pasteur et père de huit enfants et Alexandre, le benjamin. Madame Fanny Yersin ouvre un Institut de jeunes filles à Morges. C’est là où Yersin passe sa jeunesse.
Il réussit le baccalauréat ès lettres au gymnase de Morges, s’inscrit à l’Académie de Lausanne en 1883-il a vingt ans-pour ses études médicales(puis poursuit quelques années plus tard ses études à Marbourg en Allemagne-Yersin est bilingue.
En 1885, Yersin arrive à Paris. Il est externe à Hôtel-Dieu où il rencontre Emile Roux, son aîné de dix ans, médecin, collaborateur des premières heures de Louis Pasteur. Roux remarque les qualités exceptionnelles du jeune homme et le présente à Louis Pasteur. Dès lors, Yersin est intégré à l’équipe du Maître, sous l’œil vigilant de son mentor Roux. Yersin va donc passer ses journées entre l’hôpital, Hôtel Dieu puis les Enfants-Malades en 1887 et aux laboratoires de l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm et de la rue Vauquelin où travaillent Louis Pasteur et ses collaborateurs. Il participe aux séances de vaccinations contre la rage, s’occupe des animaux de laboratoire. Roux l’engage comme préparateur personnel sous contrat renouvelable.
L’Institut Pasteur, construit à Paris par souscription publique, est inaugurée le 14 novembre 1888, en présence de Sadi Carnot, président de la République, des personnalités politiques et des pasteuriens. Le Maître déjà âgé et affaibli par la maladie, est tellement ému qu’il doit laisser à son fils prononcer le discours inaugural.
C’est dans ce nouvel Institut qu’Emile Roux et son jeune assistant-Yersin a 25 ans-découvrent la première toxine bactérienne-la toxine diphtérique.
Au cours de la même année 1888, Yersin défend sa thèse de Doctorat de médecine sur la tuberculose expérimentale du lapin.

Il part à Berlin suivre pendant quelques mois le cours de bactériologie de Robert Koch-fait exceptionnel car on ne connait pas tant d’élèves qui suivent les cours de deux grands maîtres de bactériologie de l’époque.
En 1889, Yersin devient le premier préparateur des cours de bactériologie à l’Institut Pasteur dont Emile Roux assure la direction.
Il obtient la nationalité française la même année.
L’avenir à l’Institut Pasteur semble tout tracé pour le jeune homme de 26 ans. Il est un jeune chercheur prometteur auprès du vieux Maître entouré de ses disciples chevronnés qui ont pour noms : Charles Chamberland, Emile Duclaux, Emile Roux, Elie Metchnikov, Charles Nicolle, Jules Bordet. Adrien Loir(neveu de Pasteur), Albert Calmette, Alexandre Yersin font partie des novices .
Le départ de la Maison Pasteur.

On imagine la surprise-plutôt la stupéfaction de Roux quand il entend Yersin lui annoncer qu’il quitte l’Institut Pasteur pour se lancer à l’aventure. S’ensuit une explication d’homme-à-homme, c’est-à-dire une colère monstre de Roux qui ne comprend pas que son si brillant assistant puisse quitter le laboratoire pour aller dans une région à peine connue des Français de l’époque : Indochine française.
Mais le jeune homme au caractère bien trempé ne bronche pas : il partira, même s’il n’est pas né de pied marin.
Indochine française en fin du XIXe siècle.
A la fin du XIXe siècle, le colonialisme français, débuté sous Napoléon III avec la prise de Sai Gon en 1857, l’exploration du Mékong en 1866-1867, poursuivi sous la IIIe République par la conquête de la Cochinchine puis du Tonkin, a déjà pris en main toute l’Indochine.
Le pouvoir royal de la cour de Huê cède peu-à-peu son pouvoir sous les coups de boutoir du conquérant. Les résistances populaires et le mouvement Cần Vương( Soutien au roi)finissent par s’épuiser.
La France peut désormais administrer directement l’Indochine.
L’Union indochinoise est née le 20 octobre 1887 mais ne prend sa réelle signification politique qu’en 1897.
Ce terme est un terme politique et désigne :
- les protectorats de Tonkin et d’Annam et la colonie de Cochinchine( c’est-à-dire le Nord, le Centre et le Sud Viet Nam actuel) ;
- le protectorat du Cambodge(1863) ;
- le protectorat du Laos(1863).
Le résident supérieur est à la tête de chaque protectorat.
Le gouverneur général de l’Indochine a le pouvoir suprême.
Paul Doumer, gouverneur général de l’Indochine(1897-1902).
Nommé le 26/12/1986 par le Conseil supérieur des ministres au poste de gouverneur général de l’Indochine en remplacement d’Armand Rousseau malade, Paul Doumer va exercer son mandat de mars 1897 à 1902 avec énergie et méthode à la construction de l’Indochine.
Paul Doumer
Brève biographie.

Né à Aurillac dans le Cantal le 22/3/1857, Paul Doumer était d’origine sociale modeste. Son père était cheminot et mourut jeune, laissant une femme sans profession avec leurs trois enfants, deux filles et un garçon, Paul Doumer. La mère emmena ses trois jeunes enfants à Paris.

Paul Doumer dut travailler rapidement pour subvenir à ses besoins et à ses études. Il passa avec succès le baccalauréat scientifique puis suivit les cours du soir au Conservatoire des Arts et Métiers qui le conduisirent à la licence de mathématiques — parcours exceptionnel à son époque pour un jeune homme issu d’un milieu populaire.

Il s’inscrivit au Parti radical, pépinière de bon nombre de dirigeants politiques de l’Indochine.

JPEG - 40.1 ko
Le pasteur GUERLACH, rencontre Yersin au cours de sa 3è expédition dans le pays moïs, en 1894 -© Institut Pasteur

Le 26 décembre 1896, il fut nommé par le Conseil des ministres au poste de Gouverneur général de l’Indochine pour remplacer Armand Rousseau, son prédécesseur, qui était mort de maladie à Ha Noi le 10 décembre 1896.

À l’âge de 39 ans, Paul Doumer devint l’un des plus jeunes Gouverneurs généraux de l’Indochine française, entité géographique et politique créée par le colonialisme français en 1887, avec Ha Noi comme capitale.
Le programme de Paul Doumer.

Paul Doumer arriva à Ha Noi au début de mars 1897, après un bref passage à Sai Gon et à Phnom-Penh, accueilli par tous les hauts personnages du Tonkin (Nord Viet Nam actuellement).

Homme politique actif, Paul Doumer allait développer pleinement la politique coloniale de la IIIe République. Il fit un tour de reconnaissance du Tonkin et présenta un rapport à son ministre de tutelle, le ministre des Colonies.

Voici les points essentiels de ce rapport :
1) Sur le plan politique :
• continuer à pacifier le Tonkin ;
• assurer un gouvernement central fort ;
• assurer une administration efficace dont les postes clés devaient être tenus par des Français en Indochine.
2) Sur le plan logistique :
• développer l’urbanisation des grandes villes : Ha Noi, Hai Phong, Sai Gon ;
• développer les réseaux de communication : routes, ponts, ports, canaux, lignes de chemin de fer.
3) Sur le plan financier :
Établir un nouveau système fiscal pour assurer le budget de l’Indochine :
• régie du sel (1897) ;
• régie de l’opium (1899) ;
• régie de l’alcool de riz (1902).
Tous ces impôts ont pesé lourdement sur l’économie paysanne vietnamienne.

4)Accroître l’acheminement des ressources naturelles de l’Indochine vers la métropole.

5)Développer la science et la culture occidentales en Indochine :
• création de l’Institut Pasteur de Sai Gon en 1891, trois ans seulement après la création de l’Institut Pasteur de Paris : ce fut le premier Institut Pasteur d’Outremer, dont Albert Calmette fut directeur jusqu’en 1893 ;
• création de la « Mission archéologique permanente en Indo-Chine » en 1896, devenue l’École française d’Extrême-Orient en 1900 ;
• création de l’École de médecine à Ha Noi en 1902 avec Alexandre Yersin comme directeur jusqu’en 1904.
Entre Yersin et Paul Doumer, une collaboration étroite allait s’établir.

Yersin et le premier contact avec l’Indochine (Viet Nam).
En 1890 donc, Yersin décide de quitter les laboratoires de le rue Vauquelin et le nouvel Institut Pasteur pour partir à l’aventure. Il est engagé comme médecin sur les bateaux des Messageries Maritimes, en partance sur l’Extrême-Orient.
Il veut réaliser son rêve, partir à la découverte, comme il écrit :
« J’avais toujours rêvé de découvrir du pays ; quand on est jeune, rien ne semble impossible, on s’imagine toujours qu’il vous arrivera des choses extraordinaires. »
Son bateau assure la liaison entre Sai Gon et Manille puis Sai Gon et Hai Phong.
Il fait un va-et-vient sans cesse entre ces villes.
La chaîne annamitique de l’Annam(Centre du Viet Nam)est devant ses yeux émerveillés : spectacle grandiose sans cesse changeant du matin au soir.
Pendant une escale, il quitte son bateau pour faire une escapade qui l’amène de Nha Trang à Phan Ri puis à Phan Thiet.
Nha Trang qu’il découvre pour la première fois sans savoir qu’il va passer bientôt le plus clair de sa longue vie.
Les expéditions de Yersin en Indochine.
Les expéditions suivantes en Indochine sont beaucoup plus préparées, à visée ethnologique et géographique.
- La première expédition en 1892 est une mission officielle. Yersin part explorer une région de l’Annam sur la côte du Mékong à la hauteur de Nha Trang. Yersin en réalise des cartes d’une grande précision, écrit des notes sur les minorités ethniques qu’il rencontre, tous les incidents pendant le trajet et ils sont nombreux, les ressources du pays.
Il rentre en France pour faire part de ses découvertes dans les sociétés savantes puis repart aussitôt en Indochine.

- La deuxième expédition date de fin 1892 et 1893.
Yersin prend le bateau à Marseille en partance pour Sai Gon le 24/12/1892. Il fêtera à bord du bateau avec le capitaine et les passagers. Mais il a autre chose à faire. L’Instruction publique vient de lui confier une mission scientifique qui est d’explorer les jungles et les rivières de la Cochinchine(Sud Viet Nam). Cette mission va durer sept mois. Il consigne tout dans ses carnets manuscrits : topographie, anthropologie, et naturellement les incidents pendant les longs trajets.
(Voyage chez les Moïs- 14 février au 26 septembre 1893(Archives de l’Institut Pasteur de Nha Trang) C’est au cours de cette deuxième expédition que Yersin découvre le plateau Liang Bang-futur emplacement de la Ville Da Lat, à la journée du 21 juin 1893.
Voici ce qu’il écrit de cet événement majeur :
« mon impression a été vive, lorsque débouchant de la forêt des pins, je suis parvenu sur le bord de ce vaste plateau dénudé et accidenté dominé par le triple pic du Lang Biang, ces ondulations me rappelaient la mer tourmentée par un houle énorme comme on peut observer parfois sur la côte d’An Nam au voisinage d’un typhon. La fraîcheur de l’air m’avait fait oublier la fatigue et je me rappelle la joie que j’éprouvais à courir comme un jeune collégien, montant et descendant les collines à toute allure ».
(Yersin : Premier contact avec le pays moï

JPEG - 24.7 ko
maison commune chez les bahnars album de voyage dans le pays moïs en 1894 © Institut Pasteur

de l’An Nam, Revue Indochine,N) 99 7/1942).
Il fait part de sa découverte à Paul Doumer, qui décide(décret du 23/7/1897)de construire un centre de repos pour l’armée française d’Indochine à Dankia( Suoi Vang en vietnamien)car ce lieu bénéficie une altitude à 1200m, des cours d’eau abondants, des terrains défrichables et de la possibilité de créere des voies d’accès.
En 1906, Paul Beau, le successeur de Paul Doumer, décide de transférer le centre de repos à 15 km de là : c’est l’emplacement de Da Lat actuel.

JPEG - 85.6 ko
chalet de Yersin à Hon Ba - une station d’altitude © Institut Pasteur

Da Lat va se développer dans les années 1923 un début d’urbanisation sous la houlette de l’architecte Hébrard que l’architecte Lagisque va poursuivre en 1943.
C’est une ville de villégiature exceptionnelle avec ses 700 villas construites à l’époque coloniale, sa gare qui rappelle celle de Deauville, son lycée Yersin inauguré le 26/6/1935 par lui-même pas un discours empreint d’émotion , son temple protestant, son église catholique, sa pagode Truc Lâm ses paysages de collines et de lacs et de chutes d’eau, ses marchés de fleurs, la douceur de son climat.
Da Lat qui va connaître un avenir avec un plan de restructuration et d’extension envisagé tout récemment(2012).
- La troisième expédition amène Yersin à explorer la voie qui lieu Nha Trang à Tourane (Da Nang) .
Yersin part de Nha Trang le 12 février 1894, accompagné de ses coolies et de ses gardes annamites(Vietnamiens)traverse le plateau du Darlac puis la chaîne annamitique avant d’arriver à Tourane (Da Nang)le 7 mai 1894.
On imagine les dangers d’un tel parcours, les rencontres avec des bêtes sauvages, tigres notamment, les hostilités constantes entre les Moïs(minorités ethniques du Viet Nam)et les Annamites sans parler des bandits qui hantent ces contrées.
Albert Calmette et Alexandre Yersin.
Albert Calmette est médecin du Corps de Santé des Colonies, corps qui fournit le gros contingent des médecins qui travaillent dans les territoires d’Outre-Mer.
C’est en décembre 1890 qu’Albert Calmette se voit confier par Louis-Pasteur lui-même l’insigne honneur de créer le premier Institut Pasteur d’Outre-Mer à Sai Gon, capitale de la Cochinchine, colonie française. Calmette accepte d’emblée la proposition. Il est âgé de 27 ans. Il s’embarque dès le début de 1891 avec sa femme sur la paquebot Natal pour arriver à Sai Gon le 7 février. De 1891 à 1893, Calmette assume le poste de Directeur de l’Institut Pasteur de Sai Gon. Au début, ce n’est qu’un rudimentaire laboratoire puis au cours des années les nouveaux bâtiments sont construits pour aboutir au magnifique Institut Pasteur de Sai Gon(HCMV depuis 1976)où l’on voit toujours les bustes de Pasteur et de Calmette devant l’Institut).
Calmette déploie une activité prodigieuse assisté de ses collaborateurs français et « annamites »(Vietnamiens de nos jours)pour développer le vaccin contre la rage(découverte de son maître Pasteur), le vaccin anti-variolique (adaptation de la méthode Jenner) et la sérothérapie contre les venins de serpent.
L’Institut Pasteur de Sai Gon sera le modèle de tous les Instituts Pasteur d’Outre-Mer qui vont parsemer de partout dans le monde.
Yersin est de passage à Sai Gon en 1890. Il retrouve son condisciple des cours de Roux. Et aussi sa flamme des années pasteuriennes. On ne quitte pas la Maison Pasteur comme çà. Sur les conseils de son ami Calmette, il entre dans le Corps de Santé des Troupes coloniales. C’est ainsi que l’intrépide explorateur revient à la médecine et à la science, sans renier son goût de liberté.
En tout cas ce tournant est providentiel car la peste vient d’atteindre le Sud de la Chine. Il n’y a pas de temps à perdre.

Yersin découvre le bacille de la peste en 1894.

On est au début de 1894. La peste atteint Canton, gagne Hong Kong puis Amoy. On compte déjà une centaine de milliers de morts. La situation est dramatique. Une équipe japonaise conduite par le docteur Kitssato, déjà sur place. Sur conseil et appui de Calmette, Yersin part immédiatement à Hong Kong pour étudier la peste. Il n’est pas favorisé par les Anglais, qui gouvernent Hong Kong et qui aident l’équipe japonaise.
Yersin arrive à Hong Kong, se fait construire une paillotte à côté de l’hôpital des pestiférés, hôpital Kennedy Town. C’est là qu’il établit son domicile et son laboratoire. Un missionnaire catholique, le père Vigano, qui réside à Hong Kong depuis trente ans, va lui être d’un grand secours. Il l’accompagne partout, lui sert d’interprète Moyennant d’espèces sonnantes et trébuchantes au personnel de l’hôpital, Yersin réussit à subtiliser des cadavres qu’il va immédiatement autopsier et étudier au microscope.
Le résultat ne se fait pas attendre : Yersin découvre le microbe de la peste dans les bubons, les ganglions lymphatiques, la rate etc.
Il raconte sa découverte à sa chère mère Fanny dans une lettre datée de Hong Kong, le 24 juin 1897 où il relate dans les menus détails sa découverte avec précision et humour habituels.
Jamais une découverte aussi fondamentale est annoncée par l’auteur à sa propre mère. Yersin le fait.
C’est donc en cinq jours que Yersin a mis pour découvrir l’agent du fléau de l’humanité.
Qu’on nomme ensuite Yersina Pestica.
Yersin entre dans le panthéon des bactériologistes. Il a 37 ans.
Yersin a bien vu le rôle des rats dans la transmission de la peste à l’homme. Mais le rôle intermédiaire de la puce de cette transmission, c’est Paul-Louis Simond, un autre pasteurien, qui a mis en évidence expérimentalement en juin 1898 à l’hôpital Reynolds à Karachi en juin 1898.
Yersin a envoyé des échantillons du bacille de la peste à l’Institut Pasteur de Paris, où Calmette et Borrel commencent immédiatement la mise au point d’un sérum anti-pesteux suivie par des améliorations constantes par d’autres équipes pasteuriennes plus tard puis la mise au point des vaccins, sans oublier l’acquisition des antibiotiques efficaces vis-à-vis de la bactérie de la peste.
Yersin et l’Institut Pasteur de Nha Trang.
De retour à Nha Trang en 1895, Yersin décide d’y vivre et d’y travailler. Il choisit un endroit près de Nha Trang au confluent de deux cours d’eau nommé Suoi Dau, près de la route mandarine, pour construire un rudiment de laboratoire, une écurie pour les chevaux indispensables à la fabrication des sérums thérapeutiques. notamment le sérum antipesteux., mais aussi des cages pour cobayes et lapins. Ses amis Roux et Calmette lui apportent un soutien financier à ce début. L’installation modeste sera améliorée pas les allocations du Gouverneur général de l’Indochine. Un adjoint vétérinaire va l’aider dans l’étude de la peste bovine en la personne de monsieur Pesas.
Ce n’est qu’en 1899 qu’un nouveau bâtiment est construit, donnant vraiment un aspect moderne à l’Institut Pasteur de Nha Trang avec laboratoires, écuries, animaleries, réserve de matériel.
Yersin fonde ainsi l’Institut Pasteur de Nha Trang, le deuxième Institut Pasteur au Viet Nam dont il assure la direction de 1895 à 1925, succédé par son fidèle collaborateur Henri Jacotot, vétérinaire qui est venu à Nha Trang en 1922, et qui reste à ce poste jusqu’en 1948, date de son retour en France.
Le troisième Institut Pasteur au Viet Nam verra le jour à Ha Noi en 1925 et le quatrième à Da Lat en 1936.
Le rôle de Yersin ne se limite pas à ses recherches à l’Institut Pasteur de Nha Trang mais aussi à son intervention qui permet dès 1902 au rattachement des Instituts Pasteur de Sai Gon et de Nha Trang à l’Institut Pasteur de Paris, véritable Maison-mère de tous les Instituts Pasteur d’Outre-mer. Il devient Inspecteur général des Etablissements de l’Institut Pasteur de l’Indochine. Rôle qu’il remplit consciencieusement, parcourant d’un établissement à l’autre, examinant les travaux de chacun, donnant des conseils et directives, puis revenant à Nha Trang, son foyer.
En 1991, l’Institut Pasteur de Nha Trang sous l’autorité du gouvernement vietnamien organise un colloque consacré à l’œuvre de Yersin.
En 1997, le gouvernement français aide à rénover les laboratoires de l’Institut Pasteur de Nha Trang et de construire le Musée Alexandre Yersin dont la conception et la réalisation ont bénéficié la collaboration de l’Institut Pasteur de Paris. On note parmi les personnalités qui ont concouru à cette réalisation : Bernard Darras, architecte, Réalisation muséographique : Annick Perrot, Conservateur du Musée Pasteur(de Paris), Laurent Laudet, Muséographe etc. Une belle plaquette a été réalisée à cette occasion.
Yersin, premier Directeur de l’Ecole de médecine de Ha Noi(1902-1904).
C’est en fait l’Ecole de médecine de l’Indochine, la première créée, sur arrêté du 8-janvier-1902 de Paul Doumer, Gouverneur général de l’Indochine, qui confie le poste de Directeur à Yersin qu’il connait bien. ,Il est assisté des docteurs Degorce et Le Roy des Barres pour l’enseignement clinique, de Berlin Capus pour l’enseignement de la chirurgie, de Jacquet pour l’enseignement de la biologie, de Duveigne, pharmacien, pour l’enseignement de la chimie, de Gallois pour l’enseignement de l’histoire, de la géographie , des mathématiques, de la chimie et de la physique, de Le Van Chinh pour la traduction et pour être maître auxiliaire (lequel est envoyé en France en 1905 pour faire des études de médecin).
L’objectif de l’Ecole est de former les Officiers de Santé de l’Indochine qu’on appellera familièrement « médecins indochinois »dont le rôle est subordonné aux médecins français du Corps de Santé des Colonies dans la lutte contre les maladies tropicales pour protéger a population indochinoise et accueillir des scientifiques sur place et des scientifiques invités à l’Ecole pour les recherches scientifiques.

L’Ecole a établi ses services cliniques à Thai Ha Ap, un faubourg de Ha Noi avant de transférer un an plus tard dans la ville même.
Yersin est Directeur de l’Ecole et est assisté par les docteurs Degorce et e Roy des Barres, tous Anciens Internes des Hôpitaux de Paris.
Yersin veut assurer non seulement l’enseignement clinique mais aussi un centre de recherche sur les maladies tropicales à l’Ecole.
Le premier recrutement des élèves boursiers a eu lieu le 1/03/1902 à Ha Noi et donne les résultats suivants :
- au Tonkin : 15 lauréats sont reçus par concours sur 121 candidats ;
- à l’An Nam : 5 élèves sont sélectionnés et en Cochinchine 8 élèves sont sélectionnés et au Cambodge , 1 élève est sélectionné.
Au total : 29 élèves-boursiers sont admis à l’Ecole en 1902. Ils reçoivent 8 piastres par mois.
Le programme d’étude comporte :
- trois mois d’étude du français et à la culture générale ;
- trois ans de cursus médical proprement dit, axé sur les études théoriques de la chirurgie, de la médecine, de l’hygiène, de la chimie et la physique, de la biologie, de l’étude clinique des maladies, de la langue française, de la géographie et de l’histoire de la France.
Un programme étonnamment étendu et difficile pour l’époque.
Yersin n’a pas manqué de remarquer l’extrême assiduité de ses élèves indochinois et leur étonnante assimilation à la nouvelle culture scientifique occidentale.
L’Ecole de médecine indochinoise, devenue en 1923 Ecole de Médecine et de Pharmacie de l’Indochine e n 1923, puis Faculté de Médecine en 1936 , connaît en essor considérable, depuis l’ère coloniale jusqu’à l’indépendance du Viet Nam, formant des générations et de générations de médecins et de chirurgiens vietnamiens dont la valeur n’est plus à prouver.
Yersin l’agronome et exploitant agricole.
Introduction de l’Hevéa brasilensis et de Cinchona en Indochine.
Yersin a remarqué au cours de ses escales en Malaisie lorsqu’il était médecin aux Messageries Maritimes un arbre dont on extrait le latex pour faire du caoutchouc. Il a eu l’idée de semer des graines sur ses terres de Nha Trang en 1898 et au retour de Ha Noi en 1905, il a la joie de découvrir les arbres ont poussé et que les saignées donnent le latex qui fera la fortune de la Maison Michelin.
Yersin a exploité le Hevea à la plantation à Suoi Giao, puis à Djiring et à Dran, aidé par des hommes efficaces qui ont pour noms Anatole Gallois et ses fils Robert et Augustin, G.Vernet, agronome hors pair.
Enfin fleurs , légumes et plantes venant de France et d’autres régions du Viet Nam vont se multiplier dans le jardin et le potager de la maison que Yersin a fait construite dans la région dite La Pointe des Pêcheurs.
En 1937, un jeune pasteurien, Marcel Autret, qui a eu des contacts avec Yersin à l’Institut Pasteur de Sai Gon, amène de Jakarta des semences saines et robustes de Cinchona Ledgeriana. Yersin entreprend immédiatement d’acclimater cette plante dont on tire un alcaloïde, la Quinine, dont l’action contre le paludisme est spectaculaire.

Retour à Da Lat pour inaugurer le lycée portant son nom. 1935.
Le 28/6/1935, le Grand Lycée de Da Lat, magnifique bâtiment construit au bord du Lac Ho Xuan Huong est inauguré. Il porte le nom Alexandre Yersin, l’homme qui a découvert le site Lang Bian auparavant.
Yersin, très ému, prononce un bref discours devant les élèves pleins de respect pour le vieil homme.
Discours où il réserve tout son amour pour la jeunesse. Où il rappelle avec nostalgie comment il a découvert le plateau Lang Bian le 6 juin 1893. Où il remercie sincèrement qu’on donne le nom du dernier survivant des laboratoires Pasteur à ce lycée.
Les larmes noient les yeux des gens présents. Yersin essuie les siens.
Ainsi fut Yersin, l’homme et le savant, l’aventurier et l’agronome, qui excellait dans tous les domaines, l’un des héros des temps modernes.
L’amour à sa mère Fanny et à sa sœur aînée Emilie, la fidélité à ses amis Roux, Calmette, Loir et d’autres ainsi que témoignent les correspondances conservées aux Archives de l’Institut Pasteur de Paris et par-dessus tout l’amour d’autrui font de cet homme un être attachant, pour ainsi dire indispensable à notre vie.
Paris 12 octobre 2012.

Notes bibliographiques sur Yersin.

sur le site de l’Institut Pasteur à Paris.
http://www.pasteur.fr/infosci/biblio/ressources/histoire/yersin.php
- Henri H.Mollaret, Jacqueline Brossolet : Alexandre Yersin ou la vainqueur de la peste, Collection Les inconnus de l’historien, Fayard, 1985.
- Henri Jacotot : Le Docteur Alexandre Yersin, Esquisse de ce qu’il fut et de ce qu’il fit. Conférence faite à Nhatrang le 28 août 1945 et à Saïgon le 17 décembre 1945.
- Pasteur Le Mag’ N°4, Janvier 2008 : Une épopée, Regard sur l’histoire pasteurienne.
- Jean-Pierre Dedet : Les Instituts Pasteur d’Outre-mer, Cent vingt ans de microbiologie française dans le monde, L’Harmattan, 2000.
- Museum, Musée Bảo Tàng : Institut Pasteur. Numéro spécial sorti à l’occasion de la construction du Musée Yersin à Nha Trang.
- Alexandre Yersin, Un demi-siècle au Vietnam, Le fonds culturel, Hanoi 1992.
Adrien Charles Loir, Pasteurien de première génération, Académie royale des sciences d’Outre-mer, 2000
- Un pionnier de caoutchouc : le Docteur Alexandre Yersin . Bulletin des planteurs de caoutchouc, Vol.3-N°3-4 Mars-Avril 1943, Paris 42 rue Scheffer.

- Archives de l’Institut Pasteur de Paris : Correspondances de Yersin- Publications scientifiques du Dr. Yersin.
- Conférence et exposition : Da Lat City masterplan 2030 and vision 2050, à L’Institut d’Aménagement et d’Urbanisme, Ile de France, le 26/9/2012 avec la présence de la délégation vietnamienne amenée par la Vice-ministre de Construction, Mme Phan My Linh et messieurs Ngo Quang Hung, Nguyen Xuan Tien, Tran Ngoc Chinh, Ta Huy Hoang, Dao Duc Nghia et Mme Chistine Larousse, Mme Lenoble(d’Anjou), Mr Thierry Huau, architecte-urbaniste.

 ---------------------------------------------------------

Darlak.
Quand on parle de Darlak, on pense souvent de la découverte miraculeuse du jeune Yersin de ce qui fera la fortune du futur Da Lat.
Mais les minorités ethniques y ont toujours vécu, bien avant la venue de Yersin et continuent à y vivre. Seul le paysage a beaucoup changé et la population aussi. Autrefois, c’était les Français coloniaux et quelques riches Vietnamiens appelés Annamites. Puis viennent de partout les Vietnamiens qui vont changer Da Lat, Darlak, tandis que les minorités ethniques continuent leur mode de vie.
J’ai écrit :
Le 1er Mars 1945, le Docteur Alexandre Yersin a succombé à une myocardite à Nha Trang, au Centre du Viet Nam, appelé An Nam à l’époque.

Je n’ai pas poursuivi ceci :

Le docteur Yersin n’a pas eu le chagrin de voir le déferlement des Japonais sur l’Indochine le 9 Mars 1945, qui a mis fin au gouvernement vichyssois du gouverneur général Decoux, amiral à la barre de l’Indochine de 1940 à 1945.

Savez-vous où était l’amiral Decoux à ce moment ?

Il était au Palace du lac Ho Xuan Huong à Da Lat !

Sébastien Veney, docteur en Histoire, et qui a vécu au Viet nam de 2003 à 2007 et travaillé à l’école française Colette à HCMV(maintenant l’école Marguerite Duras), a sorti un livre très fort intitulé

L’Indochine sous Vichy

Entre Révolution nationale,

collaboration et identités nationales

1940-1945

Préface Emmanuel Poisson

Riveneuve éditons, 2012.

J’ai eu le plaisir de faire la connaissance de Sébastien à INALCO le 18/02/2013 qui est venue devant un public de connaisseurs pour exposer son livre puis tout le groupe d’Inalco continue à discuter avec lui dans un café à côté. Une très belle rencontre.

 ------------------------------------


Je n’écris tout çà que pour des amis pour leur rendre compte de mes petites recherches personnelles aux Archives de l’IP de Paris, sans jamais avoir la prétention de faire partager aux lecteurs.
Une sorte de passion, si l’on veut.
Je me mets dans la peau de celui qui suit l’itinéraire de deux grands pasteuriens, partis au Viet Nam si jeunes, l’un, Yersin, par le goût d’aventure, n’ayant aucun projet pasteurien, l’autre Calmette, sur demande de Pasteur lui-même, celui-ci étant sollicité par Etienne, sous-secrétaire d’Etat aux Colonies.
Ces deux hommes, si dissemblables de caractère, Yersin est fougueux, célibataire endurci, Calmette réfléchi, marié confirmé, ont pourtant des points communs : Ils font partie du Premier Cercle Pasteur auprès du maître respecté mais vieilli, leur mentor s’appelle Emile Roux, au caractère plus qu’ombrageux(il n’hésite pas à se fâcher avec Pasteur lui-même, qui respectait beaucoup son disciple si dévoué, si doué) . Ce trio ne vit pas sur le même endroit mais rien de ce qui est fait par l’un est ignoré par les autrs, ce qu’on appelle l’amitié, et çà a duré toute leur vie. Yersin,celui qui sa survécu aux deux autres, n’oublie jamais ses compagnons.
Voilà pourquoi je m’émeus en allant à la rencontre de ces hommes à travers des documents et des biographies.

 ----------------------------------------------

Yersin tentait de son temps défendre les Moïs contre les Français coloniaux et contre ses vassaux vietnamiens, ce qui lui valait l’hostilité de ces coloniaux.
Mais il était le protégé de Paul Doumer, qui lui accordait un domaine de Darlak et plus tard de Nha Trang. Pour ses exploitations du domaine pour le caoutchouc, deux hommes l’aidaient financièrement : Emile Roux, son ex-mentor, et Albert Calmette.
Je suis allé à maintes reprises aux Archives de l’Institut Pasteur de Paris, toujours accueilli très chaleureusement par Daniel Demellier(comme au Musée Pasteur par Annick Perrot, conservatrice en chef du musée)qui met une dizaine de cartons du fonds Yersin et du fonds Albert Calmette où je puise de nombreuses lettres manuscrites des deux hommes à leur mère(ah, les lettres de Yersin à sa mère Fanny et plus tard à sa soeur Emilie, que d’humour, de finesse !. Les lettres de Calmette à c=son père et à sa mère, plus"classiques").
Ban Mê Thuôt pour moi, c’est dans lesrécits,il manque du vécu.
Je suis allé au plateau de Darlak, autrefois sauvage, maintenant transformé en site touristique avec des statues illustrant la légende du pays pour la circonstance.
Je pense qu’il faut respecter les minorités ethniques de la région pour qu’ils n’aient pas à souffrir de la présence des Vietnamiens, trop entreprenants.
En faisant très attention aux Chinois d’importation, encore plus entreprenants que les Vietnamiens.
Lisez le testament de Yersin. C’est très émouvant : il laisse un peu de biens au jardinier vietnamien, à l’aide-laborantin, à l’éleveur des chevaux, tout ce petit peuple qui l’avait servi à Nha Trang. Il laissait ses actions en Europe à son neveu, fils de Franck, son frère aîné(Emilie étant l’aînée des trois), le pasteur marié à une femme qui lui avait donné huit enfants dont il s’occupait plus ou moins, celui à qui Yersin laissait des actions après sa mort étant le plus protégé par tonton Alexandre.
Tout cela pour vous dire que sous l’aspect d’homme austère(l’homme qui traitait les femmes de guenons depuis son enfance à Morgues jusqu’à la fin de sa vie, ce qui suscitait des interrogations stupides : Yersin fut peut-être homosexuel ?), Yersin fut un homme de coeur.
Savez-vous que les parents de Ho’a, épouse de notre ami Trần Huy Hoàn, exploitaient un terrain agricole à Nha Trang à côté du domaine de Yersin ? Qu’ils procuraient même du fourrage pour les chevaux de Yersin ?
Voilà, quand on veut connaître Yersin, on n’hésite pas à chercher dans les détails pour connaître l’homme.
Quynh