La Colonisation des corps, de l’Indochine au Vietnam Sous la direction (...)

Dernier ajout : 8 avril 2015.

La Colonisation des corps, de l’Indochine au Vietnam

Sous la direction de François Guillemot
et Agathe Larcher-Goscha

éd. Vendémiaire, 2014.

Ces actes d’un colloque à l’ENS de Lyon en mai 2007, constituent d’abord un ouvrage scientifique remarquablement documenté et présenté de façon claire, avec, pour chaque chapitre, des notes abondantes et des indications bibliographiques précieuses, et, au milieu du livre, un petit cahier de photos intéressantes.
Autour de la problématique de l’histoire du corps considérée dans la longue durée, de l’Indochine au Vietnam, des articles apparemment très divers, mais constituant un ensemble d’une grande cohérence, cherchent à définir le corps et sa place à travers la société confucéenne, la colonisation, la guerre, le socialisme, la globalisation.
Les colons français et des chercheurs vietnamiens avaient mené des travaux médecine ou d’ethnologie dans ce domaine jusque dans les années soixante, mais l’étude du corps était retombée dans l’oubli du fait de la guerre d’abord, mais aussi comme question taboue dans une société à la fois confucéenne et d’un marxisme très puritain. Le Doi moi des années 90 l’a vu ressurgir dans les romans, le théâtre, sur les réseaux sociaux, dans des recherches sur le genre, l’homosexualité, le VIH, le marché du sexe …
La première communication (Dinh Trong Hieu) sur la symbolique des positions du corps, le rapport de la face et du ventre, les termes désignant les différentes parties du corps, le corps individuel dans la lignée et dans l’histoire de l’ethnie etc. propose une masse d’informations aussi passionnantes que techniques et précises.
Suivent des articles sur le corps vietnamien et la colonisation, très révélateurs quant à la mise à distance, l’incompréhension la violence des jugements de la part des colonisateurs, leur utilisation des corps, physique et mentale dans le cas de la prostitution, bien sûr, mais aussi symbolique, dans le cas du « corps du roi » (La guerre des représentations anthropométriques, Agathe Larcher-Gocha, Manger, pratiques vietnamiennes et identités européennes, Erica J Peters, Désir et répulsion : les prostituées du Tonkin, Isabelle Tracol- Huynh Bao Dai et Sihanouk : coloniser le corps royal Christopher E Goscha…). Le corps malade des colons est également évoqué (Dalat ou les Alpes en Indochine ), ainsi que le rapport des Vietnamiens à la médecine et aux médicaments européens (Les remèdes du bien-être, Laurence Monnais). Dynamiques démographiques (Francis Gendreau) actualise les données sur les problèmes de santé et les handicaps dans la société vietnamienne d’aujourd’hui. De la représentation des femmes par les artistes vietnamiens à l’époque coloniale, aux performances actuelles, l’article : L’autre exotique et le moi féminin (Nora A Taylor) fait percevoir un véritable basculement de la représentation. La littérature féminine vietnamienne explore aujourd’hui la sexualité, les frustrations, les fantasmes des femmes, mais l’auteur de l’article (Doan Cam Thi, Quand elles écrivent leur corps) souligne un certain manque d’audace et d’originalité dans la langue qui trahit plus de blocages que le sujet des romans ou poésies ne le ferait supposer. Très intéressante, la communication sur Des jeunes filles mutilées (François Guillemot), met en exergue un sujet délicat : l’impact de la guerre sur les femmes des « Jeunesses de choc » pendant la guerre contre les Français, puis contre les Américains. Démineuses, conductrices, infirmières, ouvrières sur les voies de communication, elles ont montré le plus grand courage et subit de véritables calvaires détruisant leur féminité, leur santé physique et mentale. Leur histoire est encore difficile à faire, dans un Vietnam socialiste viril. Du chemin reste à faire pour une véritable reconnaissance de leur histoire …
Enfin, en l’absence du corps des nombreux disparus dans la guerre, le bouleversement des rituels funéraires, si complexes et importants dans la civilisation vietnamienne, pose des problèmes ardus dont Portés disparus (Heonik Kwon) rend compte, en évoquant les cérémonies organisées par l’état et l’évolution actuelle vers une commémoration familiale plus libre et le renouveau du culte des ancêtres.
Un ouvrage que chacun consultera en fonction de ses interrogations personnelles mais dans lequel tout est intéressant, et qui enracine solidement dans une connaissance précise et honnête du passé, de fructueuses réflexion sur le présent et le futur du Vietnam. Françoise Paradis