La face cachée du Vietnam

Dernier ajout : 17 février 2013.

 LA FACE CACHÉE DU VIETNAM

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Huu Ngoc

Il est des retrouvailles que pour rien au monde je ne voudrais manquer. Surtout celles avec Huu Ngoc, écrivain érudit aux aphorismes percutants, décoré des Palmes académiques françaises, qui à chaque occasion m’invite au repas dominical, entouré de ses trois générations de descendants. Cette année-là, au détour d’une conversation sur les actions culturelles qu’il menait dans les régions montagneuses du nord au sud pour une fondation suédoise pendant plus de trois décennies, je lui demandai :
‒ Anh Ngoc [Anh = Grand-frère], dis-moi comment mes amis et moi pourrions développer notre programme ʺLes écoles des montagnesʺ de la manière la plus simple qui soit.
‒ J’ai votre homme, mon vieux ! S’enthousiasma-t-il.
C’est ainsi que M. Bang reçut Joël et moi à bras ouverts comme si nous étions ses amis de toujours :
‒ … Je vous montrerai la face cachée du Nord-Ouest que personne d’autre ne peut dévoiler.
Foin de vantardise ! Car pour être adopté par les gens d’en-haut, il s’était conditionné longtemps à vivre comme eux et avec eux dans des conditions extrêmes, insoutenables par tous ceux qui avaient tenté de marcher sur ses traces. Ne serait-ce que d’avoir un creux ou de prendre des ʺdouches sèchesʺ…

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M Bang

Le voile se lève petit à petit sur cette vaste boucle du Nord-Ouest, hors des sentiers battus : Khang Chao-Maï Châu-Son La-Diên Biên Phu-Laï Châu-Mu Cang Chaï-Tu Lê. Un jour de mars 2011, au sommet d’un col surplombant Maï Châu sur l’ancienne route Hanoï-Diên Biên Phu, il me surprend d’un touchant aveu, serrant le poing avec force détermination :
‒ Antoine, ça c’est MA route et celle de ton oncle !
Qui a donc appris à cet ancien colonel reporter-photographe, le seul à couvrir les champs de bataille de 1945 à 1979, mes liens avec cet oncle par alliance ? Unique homme, de l’ethnie Nung installée au Bac Bô proche de la frontière avec la Chine, que Hô Chi Minh envoya en Chine se former à la guerre du peuple pour fonder l’embryon du Viêtminh bien avant l’arrivée de Vo Nguyên Giap. Il s’était choisi le même patronyme vietnamien que le fameux général Nguyên Huê portait à son accession au trône au XVIIIe siècle : Quang Trung.
Dans les profondeurs de cette terre devenue florissante par la force des bras et la puissance des jarrets de ceux qui ont renoncé à la culture sur brûlis, la santé s’érode à cause de l’effort physique et l’endurance. La vie quotidienne est sans aspérité, consacrée au travail après des heures de marche, l’organisme constamment sollicité, corps ployant sur les pentes raides qui excluent toute utilisation d’instrument aratoire. A ce rythme, l’espérance de vie dépasse rarement la soixantaine. La mortalité infantile atteint parfois 50 % des nourrissons, de zéro à cinq ans.
Les jours du marché dominical, les femmes se parent de leur costume traditionnel ; les unes s’attroupent, s’affairent, remarquées de loin par les couleurs moirées, chatoyantes, enluminées ; les autres, tout de noir vêtues, battent le pavé, les mains bleuies par les feuilles d’indigotier utilisées pour la teinture du tissu. Ces mains constamment en mouvement tirant le fil de la besace en bandoulière, de l’une, pour l’enrouler sous forme du 8 autour du pouce et du petit doigt, de l’autre, pour en faire des écheveaux. D’autres portant de simples corsages aux couleurs identitaires de leur groupe (Thaïs noir, blanc, violet…) bavardent assises sur des blocs de pierre autour d’une table taillée dans la roche et garnie de plats cuisinés. Cheveux en chignon, signe des femmes mariées.

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famille devant sa cahute

Liens de mariage souples. Le premier dimanche de chaque mois suivant la pleine lune, se tient çà et là le fameux « marché de l’Amour » où se forment les couples pour le temps que dure leur union, sans avoir besoin de la bénédiction des parents ni de passer devant un officier d’État civil. Le garçon se fond alors dans son nouveau milieu et se comporte en fils de la famille. Mais si les liens venaient à se rompre, chez les Tays par exemple, l’homme laisserait alors tous ses biens en signe de reconnaissance, s’en irait en douceur à la tombée de la nuit par la porte latérale. La femme reprendrait sa vie d’avant comme si de rien n’était.
Puis il existe aussi cette forme singulière de mariage par rapt. Le prétendant demande à ses amis d’enlever la jeune fille qui lui a tapé dans l’œil pour les enfermer ensemble le temps de se comprendre. En cas d’échec, ils se quittent sans que la fille perde la face. Ces mœurs souples sont inconcevables chez les Kinh pour qui union libre et enfant né hors mariage sont déshonorants. La répudiation – si répudiation il y a – marque la fille-mère pour la vie : tête rasée puis badigeonnée de chaux vive, elle ira finir son existence dans le Thanh Hoa où ne poussent que des pierres.
La vie familiale se répartit sur la seule pièce de la chaumière sur pilotis symboliquement séparée en deux par l’âtre qui sert de cuisine et de chauffage en hiver. Le dortoir des hommes se situe du côté de l’escalier d’entrée. Le mari attend l’obscurité pour rejoindre la natte conjugale en rampant discrètement sans pouvoir pour autant étouffer le grincement du plancher formé de lattes de bambou ajourées qui froissent le silence et la solitude de la nuit. A la pointe du jour, chacun est bien à sa place.

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quinze dollars

Quinze dollars par an. Que les lecteurs, en particulier ceux qui prétendent connaître le Vietnam autant que les Vietnamiens comme j’en ai croisé à Paris, sachent que ces laissés-pour-compte-là, pour des raisons historiques de leurs ascendants d’avoir combattu aux côtés des Français, ne reçoivent aucune aide de qui que ce soit ; vivent en vase clos dans une pauvreté sans nom avec une maigre poignée de dollars par an en sus des produits de leur terre ; participent à la vie communautaire régie par le matriarcat, car bon nombre d’hommes sont partis travailler au loin. Parfois par chance certains décrochent le gros lot sous forme d’autorisation à s’expatrier en tant que manœuvriers grâce au quota que le gouvernement accorde aux provinces pauvres. Mais avec le temps cette expatriation devient définitive.

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Entraide communautaire. A la saison des semailles et de la moisson, sur les flancs de colline grouille toute la population d’une communauté solidaire sans que les visiteurs que nous sommes réussissions à savoir d’où ils viennent, car on nous répond toujours : « De là-bas ! » en montrant l’horizon. C’est-à-dire à quelques heures de marche. Scène de vie étonnante, car autant ces hommes et ces femmes retroussent leurs manches pour s’entraider, symbole de leur cohésion sociale, autant ils aspirent à vivre isolés les uns des autres par des bosquets d’arbustes. Au moindre appel que l’écho porte de maison en maison pour signaler notre présence au lieu-dit Khang Chao où vivent seize familles Hmongs, les femmes arrivent en catimini dans la salle commune non meublée en briques que nous avons fait construire en 2010 pour remplacer celle soufflée par un typhon ; nous chassent pour dresser la table… à même le sol sur des nattes. Toutes muettes comme des carpes. Sauf au moment de trinquer ʺÀ 100 % !ʺ (Traduisez cul sec.). Cohésion certes, mais gare au premier faux pas : les cadeaux personnels déclenchent aigreur, rancune, jalousie tenace. Alors les produits alimentaires de premières nécessités : riz, sel, huile… sont consignés dans un cahier d’écolier, pointés devant nous avant que toutes les mères signent d’une main hésitante sans le coup du tampon rouge « Comité populaire de … », i-ne-xis-tant dans cette coopérative !
Sur le sentier de retour à Pom Coong, le quartier général de Vinaes, l’un de nous demande à Mme Hiên, directrice des écoles de Maï Châu et initiatrice de tous les projets que nous présentons à nos mécènes, où pousse le manioc. Elle s’approche d’une haie, en casse une courte tige, l’enfonce sans hormone de bouturage sur un endroit pierreux entre deux rocs sur le flanc de la colline puis nous dit :
– Si vous revenez ici l’année prochaine, ce pied aura bien poussé.
– Mais pourquoi vous ne la plantez pas en pleine terre ?
‒ Ces roches sont très calcaires. L’endroit est donc toujours humide.
‒ Un terrain béni ! Ce n’est pas comme en Afrique noire, apprécie Marcel.
A Xa Linh, nous distribuons des nu-pieds aux enfants. Le lendemain, ils reviennent tout fiers de les montrer suspendus à leur cou. Habitués à marcher les pieds nus, ils les avaient pris pour des jouets ! La maîtresse improvise alors une leçon pratique !
Pendant ce temps Joël, le trésorier de l’association, qui se trouve là bien avant nous, s’emploie à aider les maçons à terminer l’école maternelle dans un cul-de-sac avant la montagne. A la pause, il monte au sommet inspecter le bassin de rétention d’eau alimentant l’école et les habitations voisines. S’aperçoit du cresson près de la source. En arrache une touffe en disant à ses accompagnateurs : « Ça, c’est comestible ! » Aussitôt il en goûte et les invite à faire de même.
‒ Tu manges cette herbe ! Apostrophe l’un d’eux.
Notre homme explique qu’aux temps des Français, cette herbe était en vente sous le nom de caï xoong (phonétique de cresson, tout comme a-ti-xô et tant d’autres légumes introduits de France), mais balaie aussitôt d’un geste de la main pour renoncer à les convaincre. Croyez-nous, c’est bien plus difficile que de leur dire d’employer le Roundup de Monsanto qu’ils pulvérisent à visage découvert.
En visitant la grande maternelle de Pa Co, nous distribuons les friandises avant d’assister à un spectacle de chants et de danses par les petites filles costumées de robes traditionnelles noires à rayures verticales bleues. Le tout exécuté comme une leçon mal apprise, mais d’un naturel touchant. A midi, ne pouvant suivre M. Bang et les amis pour une longue randonnée à la rencontre des villageois, le chauffeur et moi restons devant l’école. A nos côtés, des enfants tenant encore qui les bonbons qui les biscuits.
– Vous ne rentrez pas à la maison ?
– Non tonton, on attend que la maîtresse rouvre l’école.
‒ Mais vous ne mangez pas à midi ?
‒ C’est ça, notre repas. Mais vous savez parfois les gens d’ici nous disent de venir manger chez eux, répond la plus âgée sans se départir de sa bonne humeur.
‒ (…)

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C’était dans cette vaste boucle que M. Bang avait façonné sa plus belle œuvre : rassembler et fédérer autour des tournois triangulaires de football les trois ethnies Thaï, Hmong et Dao obligées à se communiquer en vietnamien – parfois avec passion – pour commenter les fautes fantaisistes de l’arbitre dans la bonne humeur. Ainsi le vietnamien devient leur langue véhiculaire interethnique, ressort de leur intégration et de leur ouverture vers la civilisation. Juillet 1998, l’équipe de France ayant remporté le titre mondial de football, M. Bang décrocha aussi le sien : ʺZizou-les-pattes-follesʺ qui déclenchait l’hilarité générale à force de donner des coups d’envoi faiblards et de siffler les fautes parfois imaginaires. Le calme revenu, il redevenait un arrière-grand-père paisible vaquant à gonfler ces jouets éphémères que sont les ballons de baudruche.
‒ Tu comprends, les fautes caractérisées ne provoquent rien tandis que les miennes soulèvent des vacarmes hilarants ! Me dit-il avec un brin de malice et en s’appuyant à mon bras dans une descente rocailleuse.
Autour de ce sacré personnage, s’active tout un monde affectueux et reconnaissant, à l’image du père de Mme Hiên, formateur de la première génération d’institutrices vietnamophones thaïs de Maï Châu :
‒ Voyez-vous… Sans lui, nous n’aurions jamais été là où nous sommes aujourd’hui ! Souffle-t-il en balayant du regard la ligne les crêtes qui enserrent cette verte vallée devenue la leur, connue pour son artisanat et ses théiers

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(A l’arrière plan : la maternelle de Xa Linh en cours de construction, avril 2010)

 Percluse de douleur, ravie de l’aide, retournant sur mes pas je m’en vais cahin-caha acheter les médicaments avant de gravir les pentes dans l’autre sens sans mot dire dans le noir.

Antoine PHUNG
Président de Vietnam enfance et santé Février 2013