La grotte Bích Đào - Nguyen THi Hiep

Dernier ajout : 8 octobre 2014.

 La grotte Bích Đào : traces légendaires dans le monde terrestre

La grotte de Bích Đào (ou celle de Từ Thức) est située au pied de la montagne de Thần Phù, commune de Nga Thiện, canton Nga Sơn, province de Thanh Hóa. Cette montagne est la frontière qui sépare la province de Thanh Hóa et de Ninh Bình. C’est vraiment un site pittoresque dont l’existence remonte à la nuit des temps. Au pied de la montagne se trouve un tombeau à ciel ouvert devant lequel se trouve un vase pour contenir les bâtons d’encens. Puis on emprunte un petit chemin paisible dans la montagne. Là, on découvre un autel tout simple dédié au couple Từ Thức et Giáng Hương dont l’histoire est écrite par Nguyễn Dữ au XVIe siècle puis une grotte magnifique ornée par de belles stalactites au cœur de la montagne.

Nguyễn Dữ nous raconte dans l’Histoire du mariage de Từ Thức avec une fée que Từ Thức fut homme de talent, studieux et charitable. Ce sous-préfet ne s’intéressa pas à son métier ; il aimait passionnément la poésie et les beaux paysages. Un jour de la fête des fleurs, une jeune fille âgée de quinze à seize ans vint admirer les fleurs. S’appuyant sur la plante fleurie, elle en cassa une branche par mégarde. Un petit bonze l’arrêta et lui infligea une amende de trente ligatures de sapèques. Le soleil était déjà à son déclin et personne ne se présenta pour reconnaître la belle. Notre sous-préfet Từ Thức était lui aussi dans la foule et fut tout ému. Il se débarrassa de son manteau de brocart blanc pour indemniser le bonze et faire relâcher la jeune fille. Tout le monde admira ce sage administrateur. Plus tard, Từ Thức délaissa les affaires administratives. Mieux valait pour lui retourner dans sa barque qui voguait sur des flots d’émeraude parmi les vertes montagnes. Sur ce, il rompit le sceau officiel et se démit de ses fonctions. Un jour, il entra dans une grotte. A peine eut il fait quelques pas, que la grotte se referma. Il marchait dans noir et se retrouva enfin au sommet d’une montagne. Il rencontra une fée nommée Giáng Hương. Cette dernière était la fille que Từ Thức avait fait relâcher à la fête des fleurs. Ils vécurent heureux au pays des fées et au bout d’un an, Giáng Hương accoucha d’un fils. Mais depuis que Từ Thức avait quitté sa famille, il était devenu tantôt calme, tantôt inquiet. Souvent, il n’arrivait plus à dormir. Une espèce de sereine mélancolie commençait à s’emparer de lui. Il disait à sa femme qu’il voulait retourner rendre visite à sa famille. Très triste, sa femme le prévint que s’il retournait sur terre, il ne pourrait plus jamais revenir au pays des fées. Tu Thuc insista pour partir malgré tout. En un clin d’œil, il arriva chez lui. Mais tout avait changé. Les habitants, le village et la forteresse, rien ne ressemblait à ce qu’il avait vu auparavant. Seule était restée pareille la source de la montagne : la couleur vert émeraude des deux rives n’était pas modifiée. Il déclina son nom et s’informa auprès des vieillards, tous lui dirent : " Dans mon enfance, on m’a raconté que mon aïeul de la troisième génération, celui qui avait le même nom que vous, s’est égaré dans la montagne, il y a quatre-vingts ans". Từ Thức se prit alors à regretter son geste et voulut remonter dans le pays des fées de sa femme, mais ce fut peine perdue. Alors, drapé d’un manteau léger et coiffé d’un chapeau de feuilles, il disparut dans la montagne de Hoành Sơn et on perdit ses traces.

Cette légende est considérée comme l’hagiographie de Từ Thức. Ce dernier était le symbole des lettrés et Nguyễn Dữ était dans le même cas. On trouve nombre d’allusions historiques et littéraires chinoises dans l’œuvre de Nguyễn Dữ. Nguyễn Dữ a emprunté le sujet à la tradition orale car le mariage entre un être humain et un esprit de l’autre monde était très populaire dans la littérature avant Nguyễn Dữ. La rencontre extraordinaire au pays des fleurs de Lê Thánh Tông (XVe s.) contient déjà ce trait. Dans l’Histoire du mariage de Từ Thức avec une fée, Nguyễn Dữ s’est appuyé sur plusieurs sources populaires, écrites ou orales. Sa légende exprime le sentiment profond de Nguyễn Dữ. Il s’agit de problèmes de société, de conflits politiques. C’est la philosophie des lettrés confucéens de cette époque-là : remettre son cachet et se démettre de ses fonctions mandarinales, s’écarter de la réalité, retourner à la nature pour exprimer son mécontentement face aux événements. On y retrouve aussi la philosophie taoïste qu’admire Nguyễn Dữ. Autrefois, dans la conception des Orientaux, on ne pouvait pas vivre loin de sa famille ou de son pays natal. Từ Thức ne pouvait donc pas abandonner sa vie terrestre. Il a tenté de rentrer dans son pays natal mais personne ne le reconnut. Il était égaré dans son monde terrestre. L’œuvre de Nguyễn Dữ est avant tout une grande synthèse des différents courants d’inspiration qui traversèrent le XVIe siècle. On remarquera que c’est aussi la méthode adoptée dans la littérature folklorique pour se protéger contre une époque qui fait horreur.

Toutefois, le personnage de Từ Thức devint une divinité du peuple à une date que personne ne peut relever avec exactitude. Actuellement, on peut encore trouver son temple dans la Commune de Nga Thiện, canton de Nga Sơn dans la province de Thanh Hóa. Plusieurs hypothèses sont posées : se pourrait-il que le temple existât déjà avant la rédaction du récit de Nguyễn Dữ ? Se pourrait-il que l’histoire fût déjà connue dans le pays et Nguyễn Dữ aurait-il utilisé les versions populaires sous leurs formes orales pour créer sa légende ? Se pourrait-il que les gens aient lu son histoire en trouvant que la grotte Bích Đào ressemblait à la grotte citée par Nguyễn Dữ ? Ils pensaient que l’histoire était merveilleuse et firent ériger un tombeau et le temple de Từ Thức. Tout est possible !
Le tombeau de Từ Thức semble avoir été construit récemment, mais pas restauré depuis un certain temps. On regarde les bâtons d’encens qui se consument en fumant. Le tombeau est sec, froid et triste. Le tombeau reste un témoin qui rappelle sa présence dans le monde, il n’y a pas d’ossements au-dessus.

A l’entrée de la grotte, une stèle est adossée à un grand rocher sur lequel un poème de Lê Qúy Đôn a été gravé par le Préfet de Nga Sơn en 1905. A l’origine, ce poème se trouvait dans le livre Les merveilles de Thanh Hóa (Thanh Hóa kỳ thắng) dont l’auteur est un Français du nom de Le Breton qui a travaillé à Thanh Hoá à l’époque où le Vietnam était une colonie française. Ce dernier a classé la grotte de Từ Thức comme le site le plus beau de la province.
Devant la grotte, on peut trouver un poème de Lê Qúy Đôn sur une stèle en pierre, gravée en caractères sino-vietnamiens par le Préfet du district de Nga Sơn au mois de mars lunaire 1905 :

 海上群仙事妙芒 碧桃洞口汰荒涼 乾坤一碣窮徐 識 雲水窗雙蛾老降香 石鼓有聲敲曉日 沙鹽無味溼秋霜 世人苦作天台夢 誰識 天台亦戲場 Histoire des fées dans la mer immensément obscure Grotte de Bích Đào est une ruine froide Ciel et la terre sont unis, Từ Thức n’a plus d’avenir Nuages, l’eau et la lune traversent la fenêtre, Giáng Hương a vieilli Tambour de pierre fait trembler la lune en pleine nuit Sel du sable fade est mouillé par la rosée d’automne Homme a de la peine en songeant au pays des fées Monde rêveur ressemblerait au monde terrestre ? (Troisième mois lunaire 1905, sous le règne du roi Thành Thái)

La grotte mesure plus de mille mètres carrés. Nous sommes arrivés à la grotte de Từ Thức un jour d’été où il faisait très chaud. On sentait sous nos pas l’humidité du sol. Le guide a commencé à présenter la grotte en éclairant chaque image du mur. La grotte traverse toute la montagne de Thanh Hóa jusqu’à la montagne de Thần Phù qui débouche dans une autre province : la province de Ninh Bình. Tout au long du parcours, on peut admirer la voûte et les parois décorées par des stalactites de différentes formes. Dans la première salle, des stalactites forment une robe et un chapeau ressemblant à ceux que portaient les mandarins d’autrefois. Le guide expliquait que cette robe et ce chapeau étaient ceux que Từ Thức avait laissés en ce lieu au moment où il se démit de ses fonctions. D’autres stalactites ressemblent à des ombres humaines qui, selon la légende, symbolisaient l’union des fées au moment du mariage de Từ Thức et de Giáng Hương : Dans la deuxième salle, les stalactites représentent les silhouettes d’une femme et d’un homme : Từ Thức et Giáng Hương pendant leurs années de bonheur au pays des fées. Sur une table se trouve un échiquier avec des fruits à côté d’une gourde de vin. Ces objets auraient appartenu à Từ Thức. On doit traverser un petit pont en bois pour pénétrer dans la dernière salle située au fond de la grotte. Des stalactites en forme de sacs contiennent du riz et de l’argent que Từ Thức aurait distribué aux pauvres. De la voûte de cette salle, pend une stalactite qui a la forme d’yeux grands ouverts. En effet, l’eau qui goutte forme autant de larmes qui coulent vers un bloc de pierre ressemblant à un tombeau. Cette image symbolise la séparation du couple au moment où Từ Thức quittait le pays des fées pour rentrer dans son pays natal. Une séparation éternelle !
Il est bien évident que c’est la nature qui a façonné les grottes remplies de stalactites. Mais les habitants d’ici veulent prouver que Từ Thức a vraiment existé dans l’histoire du Vietnam et que la grotte de Bích Đào en est la preuve. C’est aussi une façon de présenter un site touristique et d’attirer les voyageurs.

Les habitants des villages proches de la grotte croient que Từ Thức est un génie qui peut les protéger. Chaque fois qu’ils veulent prier pour obtenir quelque chose, ils viennent au temple pour brûler des bâtons d’encens, faire des offrandes en espérant que le Génie Từ Thức pourra leur accorder ses faveurs. Un jour par an, tout le village se réunit pour vénérer son génie tutélaire. Le jour de la fête, des drapeaux spéciaux sont plantés des deux côtés de la route menant à la grotte, des lampes sont allumées, de la fumée d’encens s’élève en volutes denses. De nombreux pèlerins viennent des quatre coins du pays pour visiter la grotte en espérant qu’une faveur particulière sera accordée à leur famille ou qu’une prospérité surnaturelle fera croître leurs affaires.
Comme beaucoup de sites actuels qui sont dédiés à plusieurs génies à la fois, un temple des Mères Sacrées a été construit récemment à proximité de la grotte de Từ Thức. Un autel est dédié à Giáng Hương (femme de Từ Thức).

L’histoire du mariage de Từ Thức avec une fée est une légende appartenant à la tradition orale encore très vivante de nos jours et étudiée par d’illustres historiens. Par ailleurs, son écriture a été précédée et suivie par des versions orales. Cette légende témoigne également d’une autre réalité à savoir : l’insatisfaction de l’être humain. En effet, l’être humain est rarement content du réel, de sa vie quotidienne et cherche à atteindre un certain idéal sans être en mesure toutefois d’en profiter. Cette vie imaginaire est aussi la manifestation de la recherche d’une vie éternelle de l’être humain.

Le tombeau de Từ Thức, commune de commune de Nga Thiện, canton Nga Sơn, province de Thanh Hóa

La grotte est ornée par de belles stalactites

De belles stalagmites qui ont la forme de deux seins dans la grotte de Bích Đào De belles stalagmites qui ont la forme de deux seins dans la grotte de Bích Đào

Une fidèle se recueille pieusement devant l'autel de Từ ThứcUne fidèle se recueille pieusement devant l’autel de Từ Thức

Nguyen THi Hiep, docteur-ès-sciences humaines, enseignante de langue et littérature vietnamienne à l’université paris-DiderotLes photos sont prises en 2008 par NGUYEN Thị Hiệp. http-//lpcm.hypotheses.org/2370