LA LIBÉRATION de Tran To Nga

Dernier ajout : 4 mai 2015.

Quatre générations de notre famille sont passées par les prisons et les bagnes pendant ces deux périodes de guerre depuis 1951 jusqu’au 30 avril 1975. Le jour de la libération, je sortis de la prison centrale du régime du Sud, serrant dans mes bras ma toute petite Kieu Việt Liên, alors âgée de quatre mois…
La nuit du 29 avril, les bruits d’obus se rapprochaient.

30 AVRIL 1975 : LA LIBÉRATION

Jusqu’au matin du 30 avril 1975, nous avons vécu, ma petite Việt Liên, mes camarades et moi, dans la prison du gouvernement de Saigon.

Le 30 avril, vers 9h du matin, le temps était splendide, Nous étions toutes rassemblées dans la cour, pleines de joie et d’espérance ; nous restions cependant sur nos gardes. Nous bavardions librement et, contrairement à l’habitude, les surveillants nous laissaient tranquilles. Eux-mêmes semblaient ne plus savoir quoi faire quand trois coups de sirène retentirent. Les gardiens étaient troublés, regardaient ailleurs : ils exigèrent des prisonniers qu’ils rentrent dans leur cellule. L’un d’eux vint vers moi s’excuser d’être obligé de fermer la serrure. Dehors, les coups de feu n’arrêtaient plus. Je ne savais pas ce qui se passait vraiment, si des combats étaient livrés en ville ou à l’extérieur. Des tirs d’obus se faisaient entendre, très proches.

Lassée d’attendre, je me hissais pour voir à travers le grillage ce qui se passait. Le surveillant chef était en train de déchirer et de brûler des papiers tout en essuyant ses yeux en larmes. Les autres s’agitaient en rangeant leurs objets personnels dans leurs sacs. Un seul se distinguait prenant tranquillement son déjeuner, assis dans un coin. Qui pouvait-il être, si serein au milieu de ce sauve-qui-peut général ? Lorsque je me suis hissée de nouveau vers la fenêtre, ils avaient tous disparu. Dans le couloir, se tenait seul le surveillant chef. Sac en bandoulière, il semblait hésiter avant de lancer des trousseau de clés sous l’unique lit puis s’en alla.
A l’intérieur, nous ignorions tout. Nous attendions de voir si les surveillants reviendraient ou pas… Peu avant midi, nous avons entendu des explosions très proches, je me mis à crier très fort pour que les détenus enfermés de l’autre côté m’entendent : Camarades, l’ennemi s’est sauvé, forçons les portes pour nous libérer ! J’ai demandé à mes jeunes camarades de chanter pour encourager les tantes âgées affolées. Elles me reprochèrent de leur faire prendre des risques. Les coups de feu crépitaient de plus belle. Au bloc, silence absolu, pas l’ombre d’un gardien. Je me mis à chanter, suivie par les filles : « Levons-nous ! Mettons-nous en marche ! » Rien de l’extérieur. Je me hissais jusqu’à la grille.
Les portes en fer étaient verrouillées. Toujours agrippée aux barreaux, je vis un homme sortir de la salle spéciale, tourner en rond, courir de gauche à droite sans savoir quoi faire. Je lui ai indiqué l’endroit où le gardien chef avait jeté les clés et lui demandai de me les apporter. Je ne pouvais pas m’en servir, mais ceux qui sont aux corvées pourraient le faire.
Les salles de détention ouvertes, nous étions hébétées, désorientées. Certaines détenues âgées n’osaient pas sortir, assises dans leur coin, la tête dans les bras. L’une d’elles, véritable squelette vivant, démente à force de tortures, se recroquevilla sur elle-même. En la voyant, je pensais à ma mère, priant en moi-même qu’elle n’ait pas connu le même sort. Việt Liên dormait, je me suis hâtée de la prendre dans mes bras, sans récupérer son linge encore étendu sur le fil. Tout le monde était dans la cour quand nous y sommes arrivées. Pour la première fois, tous les détenus, hommes et femmes, se rencontraient. Quelqu’un plaisanta en montrant le bébé : voilà l’auteur des pleurs de nos nuits ! Certains venaient voir l’auteur, d’autres, tenaillés par la faim, se précipitaient à la cuisine pour chercher du riz qu’ils mangeaient à même la main. En regardant mes compagnons de détention, je fus saisie d’émotion. Quel contraste entre ces regards joyeux et ces corps amaigris et malades. Je cherchais en vain à identifier celui qui m’avait donné un morceau de poisson séché (« mange pour avoir de la force pour accoucher », m’avait-t-il dit), celui qui m’avait donné la fiole de camphre (« masse-toi et masse le bébé après la naissance »). Tout le monde parlait, personne n’écoutait. Je me mis pourtant à crier : « Merci à vous tous, ma fille et moi, nous vous remercions ! ».
Enfermés depuis longtemps, c’était la première fois que prisonniers et prisonnières se côtoyaient. Việt Liên dans un bras, l’autre tenant le sac avec ses affaires, je sortis de ma cellule. Je vis devant moi des hommes en uniforme de « bộ đội » avec le chapeau typique de l’armée du FNL, mais pendant quelques secondes, je n’arrivais pas à donner un nom à ce spectacle. Puis tout d’un coup, mon cœur a explosé : nos BỘ ĐỘI, nos soldats. Je me suis avancée vers l’un d’entre eux et lui ai demandé : camarade bộ đội, que se passe-t-il ? En souriant il répondit : compatriotes, la ville est délivrée, vous pouvez rentrer chez vous.
Il me parlait d’une voix douce, avec l’accent du Nord. Ce mot « compatriotes » venant de lui me réjouit, tout en laissant un arrière-gout amer. Gentil comme il est, il ne se rend pas compte probablement qu’il s’adresse à des camarades qui viennent de retrouver la liberté et qui, s’ils n’avaient pas été capturés, seraient en train, comme lui, d’apporter la liberté à tous.
Un sac en bandoulière, un panier à l’avant-bras, je portais ma fille et me mêlais à la foule qui sortait de la prison. Une jeune codétenue s’empara du panier pour me soulager. La marée humaine finit par nous séparer. J’ai perdu mes souvenirs : des poèmes, des dessins esquissés, des cheveux tombés conservés, des chansons copiées, toutes choses que j’avais pu préserver au prix de mille ingéniosités pour échapper au contrôle de mes geôliers. La jeune fille, que j’ai fini par retrouver quelques jours plus tard, ne se souvenait plus où elle avait laissé mon panier…
Un homme, habillé en civil, entra en courant, criant le nom de son frère. C’était le camarade qui m’avait donné la moitié d’une patate douce quand j’avais été mise au cachot. Il avait été soumis pendant deux nuits et deux jours au supplice des lampes de projecteur, jambes et bras écartelés : on voulait savoir s’il me connaissait. Pendant ces années, il m’était arrivé plusieurs fois de rêver à la victoire. Ce jour-là, je comptais aller ouvrir de mes propres mains les portes qui enfermaient ma mère et ses amies. Maintenant que j’étais libre, étaient-elles encore de ce monde ? Est-ce que quelqu’un les avait libérées ?

A l’extérieur, j’aperçus un reporter étranger en train de filmer. Je soulevai Việt Liên au-dessus de ma tête : It’s the smallest prisoner ! Il la filma, la prit en photo. Je ne l’ai jamais revu.

Un jeune bộ đội, une mitraillette B40 sur l’épaule, prêt à tirer, criait à tue-tête un nom, celui de son frère, peut-être. Un autre, fusil chargé dans les mains hurlait : où sont les Américains ? où sont-ils ? Pour qu’il ne fasse pas des bêtises, je lui ai dit : les Américains sont partis, il ne reste que d’anciens prisonniers que vos camarades ont délivrés. Tout le monde s’est dispersé, sans même prendre congé... Je regardais autour de moi, je reconnus la rangée d’arbres sur les faîtes desquels je scrutais la lumière du soleil. Soudain sont apparus deux hommes en armes, coiffés d’un chapeau en toile vert (celui des combattants du FNL, ndt), en uniformes vert pâle. Image familière sur laquelle j’étais soudain incapable de mettre un nom ce qui provoqua en moi une profonde émotion. Je mis du temps à retrouver la parole. « Camarades, où en est-on ? ». C’est sans doute la première fois que le mot « đồng chí » (camarade) sortit de ma bouche avec une si profonde sincérité accompagné de l’intuition du sacré. En prononçant ce mot, je pris enfin conscience que j’étais vivante, que ma fille et moi étions libres.
Việt Liên dans les bras, à l’entrée de la prison, un motard s’est arrêté et m’a invitée à monter sur son siège arrière. Il me déposa devant la pâtisserie où mes grands-parents, oncles, tantes et cousins étaient en train d’inspecter chaque passant. Un grand cri s’éleva dès qu’ils me virent. Depuis sa naissance, la veille de Noël, Việt Liên était au silence et à l’isolement, elle se mit à pleurer. Nous étions libres !

Les rues étaient désertes, on entendait, au loin, des canons. « Mon cœur est en fête », comme dit le proverbe vietnamien, mes pas légers, mes poumons remplis de cet air de liberté, sous le soleil de midi, la chaleur adoucie par une brise légère. Sans faire exprès, les vêtements que je portais étaient les mêmes que ceux du jour de mon arrestation, neuf mois plus tôt : quand quatre voitures de police remplies d’officiers ont fait irruption chez moi. Pendant ces neuf mois, j’avais accompli ma mission de militante, seule, tenant tête à des hommes armés et rusés qui méritaient bien le nom de leur organisme : « le service de la guerre psychologique ».
La moto à peine arrêtée, j’entendis un cri de joie : « La voilà ! Sœur Troisième, To Nga, est de retour ! ». Việt Liên se réveilla en sursaut.
Toute la maisonnée sortit. Les injonctions et rires fusèrent. Certains restaient en retrait, les yeux en larmes. D’autres m’arrachent Việt Liên des bras, ce qui la faisait hurler d’effroi. Jamais depuis sa naissance, elle ne s’était réveillée au milieu de tant de tumulte. Grand-Pa, lui, se contenta de rester assis, observant la scène familiale, un doux sourire aux lèvres. Grand-Ma demanda, calmement, qu’on lui amène son arrière-petite-fille pour qu’elle la cajole enfin.

Dans l’ivresse de la liberté et des retrouvailles, j’éprouvais cependant quelques vagues pressentiments. Dans la joie de la délivrance, le bonheur largement partagé, la gaité des uns côtoyait la crainte des autres.

J’ai accompagné mon voisin au centre-ville pour vivre de près ce premier jour, laissant Việt Liên aux bons soins de la famille. Le long des rues, la chaussée et les trottoirs étaient encombrés d’uniformes et de fusils. Sur un tank en travers de la route gisait le cadavre d’un soldat. Si, par chance, tu avais échappé aujourd’hui à la mort, que serais-tu devenu ? Je suis bouleversée. J’ai le cœur serré en pensant à tous mes camarades tombés, les corps enfouis quelque part à la va-vite, sans tombe ni stèle.

En passant devant la Direction Générale de la Police, je reconnus l’homme au torse nu qui arpentait le couloir de la prison et à qui j’avais demandé de nous apporter les trousseaux de clés. A ma surprise se mêlait de l’inquiétude : Qui était-il vraiment ?
Je me rendis au bureau pour récupérer les bijoux que l’on m’avait confisqués à mon incarcération. Le placard où avaient été déposés les bijoux et les objets personnels des détenus avait été fracassé, le contenu envolé. J’ai ainsi perdu à jamais le seul souvenir que m’avait laissé ma mère.
En passant devant le Palais présidentiel (aujourd’hui Palais de l’Indépendance), je vis de longs convois de bộ đội, les combattants de l’Armée populaire. Salut, camarades ! Lesquels camarades rendaient leur salut aux « đồng bào » (compatriotes). Les gens faisaient cercle autour des camions et engageaient la conversation avec les bộ đội.

Je suis retournée à la maison, où beaucoup de personnes m’attendaient. Le vieux surveillant qui ouvrit la porte de ma chambre de détention à l’hôpital pour laisser ma grand-mère me rendre visite, le soldat (de l’armée de Saigon) qui apporta à ma grand-mère et à tante Dung la lettre que j’avais envoyée de F41, tous les deux comptaient sur moi pour témoigner de leur action. Je les rassurais, m’efforçant de leur faire comprendre la clémence et l’esprit de concorde nationale qui animaient le gouvernement révolutionnaire. Maintenant que je fais partie des vainqueurs, je garde intacte ma gratitude à leur égard. Tous les deux sont venus en aide à une prisonnière politique tout en sachant qu’ils risquaient la prison ou, à tout le moins, la révocation. Quelle ne fut pas ma honte lorsque, quelques jours plus tard, ils furent convoqués au « stage de rééducation », contrairement à mes assurances, sans que je puisse faire quoi que ce soit pour les aider.

Un ancien officier vint demander pardon à mes grands-parents pour les avoir harcelés. Grand-mère le reconduisit en lui disant qu’il fallait oublier tout ça, qu’il fallait « laisser le passé au passé ». Ainsi, une vieille dame, âgée de plus de 70 ans, illettrée, a su suivre la voie du cœur pour régler la grande question nationale, concrètement, en profondeur, beaucoup mieux que ces grands esprits qui ont aggravé la division au sein de la nation vietnamienne au lendemain de la libération.

Sans attendre les rendez-vous d’enregistrement auprès des différents organismes du pouvoir révolutionnaire, je reçus l’ordre de me rendre, dès cette première nuit, auprès de tous mes contacts pour m’assurer qu’ils étaient tous en sécurité et de voir s’il y avait lieu de leur venir en aide. Je confiai Việt Liên à mes parentes et fis la tournée des « contacts ». Pour la première fois, je pus leur parler sous mon identité réelle et ès-qualité. A la dernière adresse, je retrouvai mon beau-père en pleine réunion avec les deux prêtres très actifs dans la mobilisation des catholiques pour soutenir la résistance.
Je suis rentrée à la pâtisserie peu avant l’aube. Việt Liên dormait comme une souche, après avoir beaucoup pleuré, me dit-on. Pour la première fois depuis sa naissance, elle était couchée dans un vrai berceau. Mes grands-parents m’ont attendue toute la nuit. Leur joie de me revoir ne faisait que redoubler leur impatience de retrouver les autres petits-enfants.

Ainsi s’acheva ce jour qui a tout bouleversé, ce 30 avril qui fut, pour ma fille et moi, une véritable délivrance.

Mes chers amis, qui êtes tombés ou qui avez eu la chance de survivre à la guerre, accompagnez-moi et encouragez-moi pour tout ce que j’entreprends au service de la Patrie.

Word - 40.4 ko
Article paru dans l’Humanité

Portfolio

  • les anciens combattants reviennent en mars 2015 sur leur ancienne base où (...)