impressions d’une Française -Joëlle Nguyên Duy Tân

Dernier ajout : 29 juillet 2013.

Le cinéma vietnamien : impressions d’une Française

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Joëlle Nguyên Duy Tân, universitaire (ER)
2013 : le gouvernement vietnamien a décidé de révi- ser la Constitution du Viêt Nam, le projet de révision indique à l’article 43 que le citoyen « engage in the literary and artistic creation » (Le citoyen s’engage dans la création littéraire et artistique), à l’article 26 : « The citizen shall enjoy freedom of opinion and speech » (Le citoyen doit jouir de la liberté d’opinion et de parole).
2013 : une conférence a été consacrée au projet de « Stratégie de développement du cinéma du Viêt Nam jusqu’en 2020 » pour faire du cinéma vietnamien, l’un des plus grands cinémas de l’Asie du Sud-Est. 2013 : un article paru dans le journal « Courrier du Viêt Nam » en avril relève que la plupart des films vus au Viêt Nam (90 %) ne sont que des productions américaines.
2013 : le seul film vietnamien ayant eu un taux d’au- dience élevé est un film pour la télévision sur la vie de Vietnamiens faisant du commerce en Tchécoslo- vaquie (Courrier du Viêt Nam – juin 2013).
2013 : lancement de l’année croisée France Viêt Nam commémorant le 40e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre la France et le Viêt Nam et 60e anniversaire du cinéma vietnamien ins- tauré en République démocratique du Viêt Nam.
En tant que Française, habitant Paris, combien de films vietnamiens sous-titrés en langue française ai-je pu voir en 2013 ?
Peu de films, à part un documentaire produit en France par Lam Lê « Cong Binh, la longue marche » et une fiction de 2010 de Siu Pham, « Ici et Là-bas »
dont la projection a été précédée d’un documentaire sur la vie de Phan Boi Chau au Japon (pionnier du nationalisme vietnamien au XXe siècle).
À ceux-ci s’ajoutent deux films documentaires, l’un sur l’homosexualité féminine, l’autre, sur la condition violente et désespérée de jeunes drogués près de la frontière entre le Viêt Nam et le Laos, tournés par des cinéastes français.
Ainsi, depuis plus de vingt ans, en dépit de la poli- tique d’ouverture du Doi Moi, je n’ai vu qu’un nombre limité de films sous-titrés. Quel dommage, lorsque l’on parle de cinéma asiatique, on pense sur- tout à de grands films japonais, coréens, chinois, ja- mais aux films vietnamiens.
Si l’on interroge des Français, ils disent souvent que les plus beaux films vietnamiens qu’ils ont vus sont : « L’odeur de la papaye verte » ou « Indochine » ignorant souvent que ces deux films, s’ils ont été réalisés au Viêt Nam, ont été pour le premier, l’œuvre d’un « Viet Kieu » (Vietnamien de l’étranger), pour le second, l’œuvre d’un Français. Bizarrement, ils oublient « L’amant » de Jean Jacques Annaud, pourtant tourné au Viêt Nam et sorti en salle à la même époque, en 1992. Comment expliquer ce silence ? Peut-être que voir au cinéma, une jeune adolescente « blanche » faisant l’amour avec un Asiatique riche et plus âgé, suscite inconsciemment ou non un sentiment dérangeant ?
Certes ces deux films ont mérité leur succès en France pour des raisons différentes. L’un, sans doute, parce qu’il présentait une vision stéréotypée de la vie de trois femmes, filmée avec une lenteur qui, dans l’imaginaire des occidentaux, caractérise le mode de vie en Asie. L’autre, porté par une célèbre actrice française Catherine Deneuve, raconte une histoire d’amour pendant la période coloniale et la décolonisation, là aussi fantasmée et peu réaliste.
Pourquoi pas ? La recherche du dépaysement, de la distraction, du grand spectacle sont des motifs louables pour aller au cinéma mais j’avoue que je ne partage pas leur enthousiasme.
Peut-être, plus attentive à l’histoire du Viêt Nam, à l’évolution de la société vietnamienne, je suis plus réceptive à certains films vietnamiens, parce que je les perçois comme plus « authentiques », même s’ils véhiculent aussi beaucoup de clichés.
Pour ces raisons, excluant les films réalisés par des cinéastes français ou américains qui ont mis en scène des épisodes de guerre au Viêt Nam, je ne m’attache- rai pas non plus à parler des films réalisés par des cinéastes d’origine vietnamienne comme « A la verti- cale de l’Été », « Cyclo » ou « Les trois saisons ».
En évoquant le cinéma vietnamien, parmi les projections auxquelles j’ai assisté, je me souviens plus particulièrement :
Des films mettant en scène des moments de la vie traditionnelle, loin de la vie urbaine. L’eau y est souvent présente, que ce soit la mer ou un fleuve. Les pay- sages vietnamiens sont luxuriants et comme les vête-
22013 : le gouvernement vietnamien a décidé de révi- ser la Constitution du Viêt Nam, le projet de révision indique à l’article 43 que le citoyen « engage in the literary and artistic creation » (Le citoyen s’engage dans la création littéraire et artistique), à l’article 26 : « The citizen shall enjoy freedom of opinion and speech » (Le citoyen doit jouir de la liberté d’opinion et de parole).
2013 : une conférence a été consacrée au projet de « Stratégie de développement du cinéma du Viêt Nam jusqu’en 2020 » pour faire du cinéma vietnamien, l’un des plus grands cinémas de l’Asie du Sud-Est. 2013 : un article paru dans le journal « Courrier du Viêt Nam » en avril relève que la plupart des films vus au Viêt Nam (90 %) ne sont que des productions américaines.
2013 : le seul film vietnamien ayant eu un taux d’audience élevé est un film pour la télévision sur la vie de Vietnamiens faisant du commerce en Tchécoslo- vaquie (Courrier du Viêt Nam – juin 2013).
2013 : lancement de l’année croisée France Viêt Nam commémorant le 40e anniversaire de l’établissement des relations diplomatiques entre la France et le Viêt Nam et 60e anniversaire du cinéma vietnamien ins- tauré en République démocratique du Viêt Nam.
En tant que Française, habitant Paris, combien de films vietnamiens sous-titrés en langue française ai-je pu voir en 2013 ?
Peu de films, à part un documentaire produit en France par Lam Lê « Cong Binh, la longue marche » et une fiction de 2010 de Siu Pham, « Ici et Là-bas »ments se déclinent dans des teintes assourdies de vert, de gris, de marron.
Dans ces films souvent empreints de nostalgie, décri- vant un passé en apparence révolu, aucun message ne semble être transmis et pourtant, à travers ces récits, il est possible d’y voir des dénonciations subtiles de la société vietnamienne :
Dans « The bride of Silence » de Doan Minh Phuong, Doan Thanh Ngia : la recherche par un jeune garçon de son véritable père dont la mère n’a jamais révélé le nom, m’est apparue comme un prétexte pour dénon- cer des mœurs rétrogrades, la noyade de l’adolescente enceinte, pour prôner ensuite sa liberté de vivre avec trois hommes loin de toute la société.
Dans « Vies de sable », de Nguyen Thanh qui décrit les méfaits de la guerre sur les couples, la pauvreté des pécheurs, le sort toujours peu enviable des femmes. Ce thème se retrouve aussi dans « L’histoire de Pao » de Ngo Quang Hai. Toutefois, dans sa quête pour retrouver sa mère biologique, la jeune Hmong découvre que la femme n’est pas aussi dépendante des hommes qu’il y paraît : sa mère nourricière a fui avec son amant, sa mère s’est remariée.
Dans « Le gardien de buffles » de Nguyen Vo Nghiem, coproduction européenne, la magnificence des prises de vue ne dissimule pas la rudesse extrême de la vie des paysans qui luttaient au Sud pour survivre aux inondations du fleuve.
Dans « Mê Thao, il fut un temps », Viet Linh n’a-t- elle pas voulu montrer qu’il est impossible de détruire toute trace de modernité à moins de sombrer dans la folie comme le protagoniste du film, entraînant vers la mort tous ceux qui lui sont attachés ? Néanmoins, elle n’oublie pas de nous faire partager la beauté d’un chant traditionnel du Sud, le Ca tru, moment de pure émotion où le chant rythmé se mêle aux accords du luth.
Ces films m’ont attirée, peut-être parce qu’ils se rat- tachent à un fond culturel vietnamien dans une socié- té qui est désormais en pleine évolution et qui s’en éloigne, entrainée en cela par la mondialisation avec toutes ses conséquences positives et négatives.
C’est cette nouvelle société qui est décrite dans les films beaucoup plus récents que j’ai vus et qui m’ont beaucoup plus bouleversée encore que les films dont je viens de parler. Pour la nouvelle génération, il ne s’agit pas de filmer de beaux paysages, des scènes tra- ditionnelles qui viennent cacher, occulter la dureté du propos. L’intrigue se déroule dans un milieu urbain encore défavorisé.
Comme dans la littérature vietnamienne, les cinéastes y traitent de manière réaliste des problèmes qui, jusqu’à présent, étaient considérés comme tabous : l’homosexualité, la prostitution mais aussi le handi- cap et tout simplement la sexualité.
Ainsi, dans « Bi n’aie pas peur », Phan Dang Di ra- conte l’histoire d’une famille vue à travers les yeux d’un enfant, un thème récurrent est en filigrane, les hommes comme les femmes sont dominés par les passions mais tandis que l’homme apparaît comme un être faible, la femme demeure plus forte.
« Vertiges » de Chuyen Bui Thac aborde l’homo- sexualité féminine mais tout le film est fondé sur le non-dit. Ce parti pris est voulu sans aucun doute, mais n’y a-t-il pas encore une frilosité ou une pudeur qui empêche le cinéaste de provoquer le spectateur ? Ou bien n’était-il pas possible de filmer de telles scènes ? On sait que pour le film « Lost in Paradise » de Vu Ngoc Dang, des scènes de relations sexuelles entre les deux amants ont été coupées et le personnage du handicapé sert à atténuer la violence des situations que vivent les prostitués qu’ils soient homme ou femme.
Il règne une misère qui m’a profondément attristée mais ce sont des faits de société qui ne peuvent être ignorés et que traitent des jeunes cinéastes plus sen- sibles, plus critiques face à ces détresses. Écrire un poème sur la violence et l’amour a été le moyen d’ex- primer l’émotion que j’ai ressentie après la projection de ce film racontant la vie de ces trois personnages marginaux :
Le monde qui les entoure est violent, cruel,
La misère est partout présente.
La misère des corps beaux, laids, blessés,
La misère des cœurs sourde à tout geste de tendresse.
La quête de l’affection, de la tendresse, de l’amour Quête impossible ? Quête désespérée ?
Malgré la cruauté des destins,
Une rencontre peut tout changer.
Pour le prostitué homosexuel, la sollicitude envers un être blessé
Se transforme, malgré lui, en amour.
Pour le pauvre muet, quelqu’absurde que cela puisse paraître
Faire vivre un canard comble sa solitude.
La prostituée humiliée, battue, exploitée, devenue in- sensible,
Cherche un peu de chaleur auprès du miséreux.
Sans qu’aucun le sache, ne le comprenne, enfermés dans leur solitude,
Ils sont comme tout être vivant, ils ont besoin d’affec- tion,
Seul l’amour, qu’il soit offert, donné ou reçu, Seul l’amour, donne l’espoir, la force de vivre, La foi en l’humanité.
Espoir en l’humanité, espoir aussi dans la vivacité et la jeunesse du cinéma vietnamien.
Espoir que de nombreux films voient le jour, espoir qu’ils franchissent de plus en plus souvent les fron- tières, espoir qu’ils soient sous-titrés pour qu’ils puissent être connus au-delà du Viêt Nam et de sa diaspora.