Le communisme vietnamien (1919-1991)-Céline Marangé

Dernier ajout : 6 octobre 2012.

Céline Marangé : « Le communisme vietnamien (1919-1991), Construction d’un Etat-nation entre Moscou et Pékin », Presses de Sciences Po, 2012, 612 p.

Voici un livre épais, agrémenté de photographies et de documents, de reproductions de dessins de propagande, de notices biographiques et, chose rare dans l’édition française, d’un index des noms de personnes. La longueur, qui tient au fait qu’il s’agit d’une thèse de doctorat en sciences politiques, ne devrait pas rebuter le lecteur, car l’ouvrage est écrit dans une langue fluide et fort respectueuse de la concordance des temps, ce qui est encore plus rare.

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Toute analyse d’un tel ouvrage doit partir de sa problématique, au sens plein du terme, c’est-à-dire de l’interrogation à partir de laquelle la recherche a été conduite et autour de laquelle le propos se développe. Implicite dans le sous-titre, elle est en fait double, puisqu’elle porte sur l’exportation et l’importation de modèles politiques – en l’occurrence, celle des matrices soviétique et chinoise du communisme par le Vietnam – et sur les ressorts et les limites de l’hégémonie politique. Problématique pertinente puisque le communisme vietnamien a bien été nourri de ces deux expériences et de ces deux modèles, à un degré sans doute inégalé dans cette région du monde, tant dans sa construction face au colonisateur que pendant les deux guerres interminables au cours desquelles il a bénéficié de l’aide de ces « pays et partis-frères ».
Aussi le plan suivi est-il chronologique, qui se décompose en trois parties, la première – trois chapitres - allant de mars 1919 et de l’arrivée de Ho Chi Minh en France à la réforme agraire de 1953, cependant que la deuxième, constituée de quatre chapitres, poursuit l’étude jusqu’en 1991, c’est-à-dire jusqu’à l’implosion de l’Union soviétique, à un moment où le Vietnam était confronté à une hostilité quasi générale des puissances, qu’animaient alors la Chine et les Etats-Unis. Les deux derniers chapitres sont une tentative de définition du communisme vietnamien avec l’outillage des sciences politiques. On appréciera notamment les chapitres consacrés à la naissance et au développement du parti communiste vietnamien, qui puisent notamment dans les travaux d’Anatoli Sokolov, et font ressortir l’efficacité des services de sécurité de la puissance coloniale. Ou encore les pages consacrées au conflit avec le régime polpotiste et le rappel des défis énormes auxquels les Vietnamiens ont été confrontés dès le mois de mai 1975, du fait des énormes déséquilibres de la société au sud du pays et aussi, sans doute, du « vertige du succès » et du « syndrome de Genève » auquel l’auteur fait référence, c’est-à-dire le sentiment vérifié d’avoir été floué lors de l’application des accords signés en 1954 et d’empêcher que cela ne se reproduise.
Il ressort que s’il y a bien eu importation de modèles, ceux-ci ont été intégrés, adaptés et remodelés de façon autonome et originale, ce qui ne saurait véritablement surprendre. Quand bien même il y a eu une ou deux matrices, il n’y a pas UN mais DES communismes. Dans le cas précis du Vietnam, la naturalisation tient au rôle personnel de l’oncle Ho, aux réalités et traditions historiques du pays, au rôle essentiel de la question nationale, aux conditions mêmes de la guerre et des contraintes imposées par le conflit sino-soviétique. L’auteur le démontre fort bien, qui a conduit son travail avec rigueur et en s’appuyant sur de nombreuses sources, françaises, vietnamiennes, soviétiques ou russes, comme chinoises et américaines. On soulignera ici l’exploitation d’archives du parti communiste français, en particulier des papiers de Marius Magnien et, semble-t-il pour la première fois, de Léo Figuères.
Le débat, et si débat il doit y avoir, c’est la preuve même que l’ouvrage est riche, découle des limites de l’approche classique des sciences politiques. Il s’agit, d’une part, de la doxa occidentale qui fonctionne comme une cage de verre. L’auteur évoque ainsi le soutien apporté par l’URSS aux mouvements d’indépendance des colonies portugaises dont la libération a coïncidé avec la réunification du Vietnam et a été interprétée alors comme une illustration de l’aventurisme soviétique. Bien plus intéressante nous paraît être l’analyse du regretté Eric Hobsbawm qui a parlé à ce propos de la « troisième vague révolutionnaire » de ce qu’il a appelé le « court XXème siècle », au sens où les défaites américaines en Indochine et la libération des colonies portugaises s’entrelaçaient à la fin des dictatures en Europe méridionale (Portugal, Espagne, Grèce), à l’apparent essor de l’ « eurocommunisme », à la crise économique des pays avancés (système monétaire, énergie, stagflation, etc.) et à la revendication d’un « nouvel ordre économique international » dont plusieurs pays du sud étaient alors porteurs. Cette doxa peut d’ailleurs être changeante et l’on a aujourd’hui oublié les titres publiés par rayonnages entiers durant les décennies 1950 et 1960, autour d’une donnée réelle, à savoir l’aura, l’influence et la diffusion du communisme, ou pour le moins du marxisme, en Asie orientale. Le phénomène a été général, y compris au Japon où il a marqué durablement les intellectuels et dont il a inspiré le modèle économique, qui, à partir des années soixante du siècle dernier, fut souvent présenté comme exemplaire. Pendant la deuxième guerre mondiale, la lutte anti-japonaise a été conduite par des communistes, de la péninsule coréenne aux Philippines et à la Malaisie, le Vietnam n’étant en aucun cas une exception. Plus tard, des guérillas à direction communiste seront conduites dans la plupart des pays d’Asie du sud-est et le Vietnam s’est alors distingué, puisqu’il l’a emporté. Cet élargissement du champ de vision aurait donné, nous semble-t-il, plus de profondeur à la problématique, sans nécessairement en décentrer le propos.
La deuxième faiblesse de l’approche classique découle de sa focalisation excessive sur le politique conçu comme l’affaire des théoriciens et des dirigeants. Pour comprendre l’ancrage du communisme vietnamien, on ne peut se borner à l’étude de ce qui s’est passé « en haut », au sein de la direction du PCV et dans ses relations avec les partis soviétique et chinois. Il convient aussi de partir d’ « en bas », de la rizière et du village, du bo doi et des lettrés de base, des traditions culturelles et cultuelles du pays. Il va de soi qu’une telle entreprise était irréalisable sur une période aussi longue et pour l’ensemble du pays. Ce sera donc pour la suite et l’auteur a devant elle un vaste champ de recherche qui reste, il importe de le souligner, difficile à déchiffrer dans la mesure où les archives sont loin d’être totalement ouvertes.
Le point le plus discutable porte sur le terme « totalitarisme », que l’auteur refuse d’utiliser à propos du Vietnam parce qu’il ignore la dimension de libération nationale, ce en quoi elle a amplement raison, mais pour le réintroduire à son corps défendant. C’est avec cette parallaxe, qui revient à assimiler communismes et fascismes, qu’elle tend à analyser la réalité du communisme vietnamien : système à parti unique d’encadrement de la population et de transformation de l’individu au nom de la construction d’un « homme nouveau ». On ne peut nier que cela a existé ou existe encore au Vietnam, mais, par exemple, l’ « homme nouveau » que d’aucuns auraient voulu voir surgir au Vietnam aurait-il été identique à l’homo sovieticus et, aussi nouveau aurait-il été, aurait-il cessé d’être vietnamien ? De même, démontrer que le parti encadre la société et dans une certaine mesure – mais laquelle ?- la force, nous paraît insuffisant, car il serait intéressant de savoir dans quel but cet encadrement s’exerce, pour édifier quelle société – rapports entre les genres, les groupes sociaux et les ethnies, entre autres -, dans quels rapports avec le passé et avec quelle vision de l’avenir, toutes choses qui ont une épaisseur et se révèlent vite complexes. Sans oublier que cela s’est produit dans les conditions de la guerre, et ce, pendant près d’un demi-siècle.
Quand un livre ne plait pas, on peut l’ignorer ou tenter de le déconstruire. En l’occurrence, il ne s’agit ni de goût ni de choix idéologique. L’ouvrage de Céline Marangé est à lire, la plume à la main, car il fournit une masse de faits, d’informations et d’analyses dont chacun pourra faire son miel. Mieux, il incite sans cesse à la réflexion et appelle au débat, ce qui, dans notre bas monde, reste une des activités humaines les plus indispensables. Patrice Jorland