Le culte des divinités dans l’agriculture au Vietnam

Dernier ajout : 13 novembre 2014.

Le culte des divinités dans l’agriculture au Vietnam

Les divinités dans l’agriculture ont pour les Vietnamiens non seulement une signification spirituelle mais aussi matérielle. Elles président à la prospérité et à la propagation du peuple Viet. Elles prennent un sens supérieur : en protégeant les récoltes et en promettant une vie future prospère, heureuse. Elles sont la garantie du salut dans le monde paysan. Thần Nông (Chen-Nong) ou le génie de l’agriculture est considéré en Chine comme le premier héros qui a créé la culture agricole. Les pays voisins fortement influencés par la civilisation chinoise développent aussi cette culture. Toutefois, la croyance des divinités dans l’agriculture au Vietnam prend une autre dimension qui a peu de rapport avec la légende chinoise initiale.
Au Vietnam, la légende la plus ancienne concerne le roi Hùng considéré comme le premier ancêtre, le héros de la culture agricole du Vietnam, qui aurait révélé les secrets de l’agriculture du riz : Le roi Hùng lui-même descendait dans des rizières pour planter des jeunes pousses de riz afin de montrer l’exemple. Le peuple vietnamien rend un culte aux dix-huit Rois Hùng. Le festival qui leur est dédié est devenu une grande fête nationale. Des offrandes sont faites essentiellement de produits agricoles.

Des offrandes de produits agricoles lors du festival dans le temple des rois Hùng
L’histoire des rois Hùng montre que le peuple vietnamien a changé très tôt son mode de vie : de la chasse et de la cueillette à la civilisation agricole du riz, d’une vie de nomade à une vie de sédentaire. C’est aussi le cas de certains pays de l’Asie du Sud-Est. Pour eux, le riz possède un esprit, un être surnaturel très puissant dont le départ entrainera une récolte très mauvaise voire nulle. Une autre légende vietnamienne intitulée « La Déesse du Riz » qui est la fille de l’Empereur de Jade. C’était une très belle fille mais aussi très capricieuse. L’Empereur de Jade l’envoyait en mission dans le monde terrestre pour aider les gens à survivre après des catastrophes naturelles. Elle fait pousser les graines de riz, apportant du riz à chaque famille : Les gens vivaient dans le confort et le bonheur. Un jour, une fille du village très paresseuse n’avait pas encore nettoyé sa maison, son grenier pour accueillir le riz. Quand la Déesse lui emmena du riz, elle cria « je n’ai pas encore nettoyé le grenier, pourquoi rentrez-vous déjà ? Pourquoi êtes-vous si pressée ? » Très en colère, la Déesse lui dit « Je voulais vous aider à vivre confortablement sans vous fatiguer, mais là, vous dépassez les limites. Désormais, si vous voulez avoir de quoi manger, vous allez plantez le riz dans les rizières, le récolter puis débrouillez-vous pour l’apporter à la maison ». Depuis ce jour, les gens doivent travailler très dur dans les champs. Les gens se mirent à prier à la Déesse de pardonner leur erreurs et leur accorder de bonnes récoltes.
Si l’on trie les détails merveilleux, il en reste quelques-uns qui reflètent la réalité, l’Histoire… Ainsi, on peut savoir à peu près à quelle période les Vietnamiens ont découvert le riz sauvage puis observé les différents terrains pour trouver la terre propice à la culture du riz. On peut également identifier le rôle du chef de tribu qui était en permanence à la recherche de moyens pour nourrir son peuple. Une cérémonie agricole était organisée au printemps de chaque année comme un rite de passage (et ce jusqu’en 1945). Le roi accompagné des mandarins traversait les champs à chaque début de saison puis labourait quelques lignes symboliques, en priant le Ciel, les divinités et les ancêtres d’accorder à son peuple une bonne récolte.
Une autre divinité très vénérée par les agriculteurs du delta du Fleuve Rouge, est Bà Chúa Kho (la « Déesse des Granges »). Les agriculteurs croyaient qu’il existait une déesse protégeant la grange pour qu’elle soit toujours remplie et pour empêcher les rats, les souris et les insectes de manger le riz ou de détruire la grange. Un temple dédié à la Déesse des Granges a été découvert à Bắc Ninh dans les années soixante mais on ignore la date exacte de sa construction. Depuis 1989, l’Etat vietnamien a élevé ce temple au patrimoine culturel national.

Le temple de la Déesse des Granges à Bắc Ninh

Des chercheurs en histoire culturelle et en littérature populaire ont discuté de l’origine de la Déesse des Granges, mais le peuple se contente de vénérer la Déesse, de croire en sa puissance surnaturelle en espérant avoir des récoltes plus abondantes. De nos jours, ce culte attire des habitants dans tout le pays, y compris des commerçants et des habitants des villes en particulier les régions aux alentours du Delta Rouge. On lui confie de « nouvelles fonctions » : protéger « les granges d’argent, d’or ». Certains viennent dans son temple pour avoir un « crédit », c’est-à-dire qu’ils empruntent une somme symbolique (une sorte d’argent en papier) pour investir dans leurs affaires commerciales en espérant avoir d’importantes bénéfices.

La préparation avant le festival dans le temple de la Déesse des Granges
Au Nord à Hà Nam, il existe la croyance des Tứ Pháp (Quatre Puissances) les plus importantes pour l’agriculture : Le Génie de la Pluie (Thần Mưa –Pháp Vũ), le Génie des Nuages (Thần Mây-Pháp Vân), le Génies des Tonnerres (Thần Sấm-Pháp Lôi) et le génie des Eclaires (Thần Chớp-Pháp Điện).
Dans le Sud du Vietnam, les divinités protégeant l’agriculture sont vénérées dans les maisons communales et à domicile. Selon la conception populaire, Thần Nông (le Génie de l’agriculture) est un héros qui a créé l’agriculture, enseigné au peuple comment il faut labourer, quand il faut planter le riz pour obtenir de bonnes récoltes. L’autel du Thần Nông est très simple, installé dans une maison communale ou dans un coin de la cour du domicile, en plein air. Les offrandes sont faites de produits agricoles. Sous la dynastie de Gia Long, le roi a ordonné de construire un grand autel baptisé « Xã Tắc » pour vénérer Thần Nông. Une grande cérémonie nommé « tịch điền » est organisée deux fois par an (au mois de février et au mois d’août) en présence du roi et de tous les membres de la Cour. Lors de cette cérémonie, le roi laboure quelques lignes symboliques pour ouvrir la nouvelle saison en souhaitant une bonne récolte à son peuple.
Les ethnies minoritaires ont aussi leur culte des divinités protégeant l’agriculture, précisément le riz. Ils organisent de grandes cérémonies comme rite de passage à chaque nouvelle saison en priant les divinités de leur accorder de la prospérité. Les Kà Tu à Huế réservent la plus belle place dans leur cuisine pour placer l’autel au génie de riz. Le génie de riz est particulièrement vénéré par les Pa Kô. Cette croyance concernant le protecteur de l’agriculture existe depuis la nuit des temps et qui est perpétuée de génération en génération avec des rituels originaux. Avec la conception que si l’homme peut vivre, c’est grâce au riz ; ils considèrent que rien n’est plus important que le riz. Ils font en sorte que le riz soit récolté minutieusement et conservé précieusement. Chaque famille a une grange respective qui est construite loin du domicile familiale par peur de l’incendie qui pourrait détruire la grange et faire partir le génie du riz. Si ce génie se fâchait et partait, cela pourrait causer de graves conséquences comme la famine de toutes les générations d’une famille. Les Pa Kô pensent que le génie de Riz aime beaucoup les hommes mais qu’il ne veut pas « habiter » chez les gens. Il veut « habiter » dans les endroits propres et tranquilles. A chaque saison, les Pa Kô font une cérémonie à domicile puis toute la tribu organise des rites agraires avant de semer les graines de riz dans les champs.

Une Pa Kô dans la rizière

Le culte des divinités de l’agriculture au Vietnam est tellement abondant et varié que nous ne pouvons pas tout mentionner à ce jour. C’est une croyance qui se perpétue et qui lie étroitement les gens à une civilisation en particulier celle de l’agriculture. Cette croyance populaire se rattache aux buts précis et concrets de la vie quotidienne du peuple vietnamien. Elle est considérée comme une « croyance agricole » ou agraire et occupe une place très importante dans la vie spirituelle des agriculteurs. Car malgré les progrès de la science, l’homme n’arrive toujours pas à éviter les catastrophes naturelles qui détruisent tout sur leur passage notamment les récoltes. Les agriculteurs sont les premiers à connaitre le sentiment de désespoir, d’impuissance, d’injustice voire de la haine quand on voit les rizières immergés à cause des inondations, des tempêtes. Tout coule sous leurs yeux et annonce une longue période de famine pour les agriculteurs. C’est pour cette raison qu’ils sont prêts à vénérer et prier toutes les divinités en espérant éviter les récoltes « blanches ». D’ailleurs, les festivals concernant cette croyance sont très abondants et variés selon les régions. Ils sont aussi très bénéfiques pour la vie « rudimentaire » des agriculteurs. Le festival est une occasion pour eux de se distraire, de réunir, de danser, d’organiser des jeux populaires, de faire la fête ensemble pour oublier quelques instances le travail rude des champs et les chagrins quotidiens. Tout cela explique la préservation de ce culte qui a une dimension plus spirituelle que matérielle.
De nos jours, certains chercheurs de l’agriculture pensent que ces croyances sont des faits imaginés, fantastiques voire des superstitions ridicules faute de connaissances scientifiques et hydrométéorologiques. Toutefois, depuis la nuit des temps, les agriculteurs vietnamiens doivent faire face en permanence à des catastrophes naturelles. Ils travaillent dur et ils n’ont pas une vie confortable à cause des conditions météorologiques. Le fait de croire aux divinités est une thérapie pour se soigner psychologiquement, pour traverser les épreuves, accepter leur destin et vivre dans l’espoir d’avoir un avenir meilleur. Une récolte blanche est expliquée par les conditions météorologiques selon les scientifiques mais pour des agriculteurs, ce sont les divinités qui punissent les gens à cause de leurs mauvais actes. Les agriculteurs acceptent cette décision puis font des efforts pour racheter leurs erreurs en espérant que les divinités leur pardonnent puis leur accordent une nouvelle récolte plus abondante. Ils viennent au temple pour prier, offrent des offrandes à leurs génies pour demander le pardon et des faveurs. Ce fait reflète la croyance du peuple pour toutes ces divinités. Grâce à ces croyances, les agriculteurs acceptent plus facilement leur vie difficile et instable. C’est aussi important pour eux d’avoir de l’espoir d’un avenir plus prospère, plus heureux. C’est pour toutes ces raisons qu’il est nécessaire de préserver les traditions de culte aux divinités tout en appliquant les progrès des sciences pour améliorer le quotidien des agriculteurs sans leur ôter cet aspect spirituel. Car la vie n’a plus de sens si nos buts s’arrêtent aux besoins matériels et à une vie spirituelle vide et rudimentaire.