Le développement durable et les langues minoritaires - LY Thi Thu (...)

Dernier ajout : 8 mars 2013.

PDF - 15.3 ko

Le développement durable et les langues minoritaires
Par LY Thi Thu Thuy

Institut d’échanges culturels avec la France (Vietnam)
thuthuyly yahoo.com

- Pays de rencontres et de syncrétisme, le Vietnam représente « en miniature » la situation sociolinguistique du sud-est de l’Asie.
Multiethnique et multi-religieux, ce pays s’est vu inventorier officiellement 54 ethnies qui parlent l’une des trois familles linguistiques qui suivent : la famille austro-asiatique, la famille austronésienne et la famille sino-tibétaine. L’ethnie principale est constituée des Vietnamiens (85%). À ce groupe dominant s’ajoutent 53 autres minorités ethniques, c’est-à-dire 15 % de la population totale qui peuplent les différentes régions du Vietnam. Ces peuples ayant leurs cousins dans toute la péninsule indochinoise vivent disperses ou regroupes et en cohabitation.
La langue vietnamienne est moins utilisée au nord et au nord-est du pays. Les Thaïs y ont longtemps exercé un grand pouvoir politique, la langue dominante reste encore le thaï ; c’est cette langue qui sert de langue commune à tous les groupes linguistiques.

Dans le « china town » a Hochiminh-ville, c’est le chinois qui prédomine par rapport au vietnamien, il est en expansion depuis quelques années avec le développement des affaires commerciales avec la Chine et le Taiwan.
Ces peuples utilisent donc leur propre langue maternelle pour communiquer au sein de la communauté, et/ou une autre langue dominante de la région pour communiquer avec l’extérieur.
- 1. Le bilinguisme
Le bilinguisme n’est pas partagé équitablement parmi ces populations. Combien de Vietnamiens connaissent une langue dite "minoritaire" ? Ils connaissent surtout l’anglais en premier lieu, le français, et récemment le chinois. En revanche, les peuples « minoritaires » sont majoritairement bilingues.
En tant que langue nationale, le vietnamien s’est imposé comme langue véhiculaire sans aucune politique d’obligation, cela étant lié aux contextes socio-économiques.
Si la langue maternelle de l’ethnie ne peut satisfaire au besoin communicatif, la langue seconde vient compléter et le bilinguisme est considéré comme parfait. C’est une situation qui date déjà depuis plusieurs siècles.

Pourquoi les Thaï au Vietnam acceptent mal la latinisation de leur langue, hormis les raisons qu’ils aient leurs
"frères" en Thaïlande et qu’ils possèdent déjà les quelque 4 écritures traditionnelles ? Il s’avère que les
écritures dites réformées, l’écriture unifiée, et l’écriture latine ont été créées à partir d’un dialecte, ce que
les gens qui parlent un autre dialecte ne pourraient pas accepter. De plus l’écriture Thaï Latin est une
invention de l’Institut des Langues à la commande du comité populaire de Lai Chau. L’échec est inévitable.
Pourquoi les Mu Ong n’ont-ils pas encore d’écriture alors que c’est la troisième population au point de vue
démographique (plus d’un million d’habitants) ?
Créer et romaniser l’écriture pour une trentaine de langues minoritaires tout en préservant leurs écritures
traditionnelles - s’il en existe déjà - est un défi pour les linguistes. Avant qu’une langue ne meure, quel
dialecte choisir pour en crever l’écriture, sachant que la langue d’une ethnie est prononcée très
différemment d’une région à l’autre ?
Comment préserver et développer une langue parlée par une population de moins de 200 personnes (les
Edous) qui vivent a proximité d’une autre ethnie plus grande en nombre ?

Il s’agit donc de créer l’écriture pour les 28 langues minoritaires qui n’en ont pas : Muong, Sanziu, Khmu, Ma,
Foula, Khang, Pa theng, Lolo, Mang, Bo-y, Cong, Pupeo, Rmam, San Chay, Ha nhi, La Chi, La hu, La ha, Chut,
Klao, Ngaai, Sila, Brau, Edou.
Au Vietnam différentes formes d’écritures sont utilisées par les minorités, comme les idéogrammes (tay,
nung et autres groupes thaï) et des alphabets d’origine indienne (thaï noir, cham, khmer, lao, etc.) et latine.
Les solutions trouvées pour transcrire la langue vietnamienne (l’alphabet latin) ont eu tendance à s’imposer,
et cela pour des raisons très pratiques : écriture moderne, facile à apprendre (alphabétisation en 3 mois).
Mais les linguistes se demandent si un alphabet pour plusieurs langues est possible, et si une reforme de
l’orthographe vietnamien est nécessaire pour une mise à niveau de toutes les langues et dialectes du pays.
Parmi les 21 langues qui disposent d’une écriture latine, 4 se situent au Nord du Vietnam (Tay, Nung, Thaï,
Mong) dont l’écriture a été inventée sous le régime démocratique populaire ; 6 ont été créées par les franchis
(Ja-rai, Banar, Ede, Hre) ; 11 autres étant créées soit par les américains (Sedang, Mnong, Stieng, Kotou, Koho,
Bru, Cho-ro, Chu-ru, Co, Je-trieng, Ta-Oi) ;

- 2. L’éducation bilingue chez les peuples minoritaires
La politique d’assimilation présente des aspects difficilement conciliables, voire contradictoires. Il s’agit,
d’une part, de proclamer l’égalité et d’accorder des droits linguistiques, d’autre part, de recourir à des
pratiques niant systématiquement ces mêmes droits.
Pour le moment, seuls les Khmers au sud du Vietnam, les Hmong, les Tay-Nung, les Thaïs et les Yao (Meo-
Dao) au nord bénéficient de cet enseignement bilingue dans les classes primaires. Pour les autres ethnies qui
adoptent l’écriture latine, on trouve quelques rares éditions dans les librairies régionales et locales.
Développer la langue chez les peuples minoritaires signifie développer leur vie socioculturelle. Avec le niveau
de vie très bas et vivant des régions montagneuses et frontalières, ces minorités s’éparpillent et se
mélangent. Les voies de communication quasi inexistantes et les moyens de transport rudimentaires les
isolent et les décomposent en sous-groupes linguistiques. Le climat à tendance continentale n’améliore pas
leur vie quotidienne.
Pour développer économiquement le Vietnam en général et les provinces à majorité ethnique en particulier
(comme le Lao Cai, Cao Bang, Son La, Nghe An, etc.), le gouvernement vietnamien n’ignore pas l’aspect
linguistique, et des mesures ont été prises pour enseigner les langues maternelles aux peuples minoritaires et
pour que les différentes langues soient égales les unes par rapport aux autres.
Les linguistes auront beaucoup à faire pour ces 28 langues qui ont besoin d’être fixées et développées par
l’écriture.

Bibliographie
Sites Internet
— http://www.casa.umontreal.ca/pegase/popul/minorites.htm
— http://www.tlfq.ulaval.ca/axl/asie/vietnam.htm

- Ouvrages et articles
— BUI Khanh The, 1994, Ecole orientale franchise et son impact sur la linguistique vietnamienne,
Annals of Hochiminh city University, pp. 15-20 .
— BUI Khanh The (dir.), 2000, Quelques problèmes sur le Vietnamien contemporain, Hochiminh-ville,
Université de Hochiminh-ville.
— NGUYEN van Khang, 2003, Planification linguistique, Macro-sociolinguistique, Hanoi, Sciences
Sociales, 496 p.
— TRAN Tri Doi, 1999, Etudes linguistiques des minorités ethniques vietnamiennes, Hanoi, Université
Nationale, 301 pages.
— TRAN Tri Doi, 2003, Politique sociolinguistique des peuples au Vietnam, Hanoi, Université Nationale, 183 p.
— TRAN Tri Doi, 2004, Etat de lieu de l’éducation linguistique chez les montagnards dans les trois
provinces du Nord : propositions et solutions, Hanoi, Université Nationale.