Le gardien de fourmis

Dernier ajout : 3 novembre 2012.

Le gardien de fourmis
nouvelle

LE GARDIEN DE FOURMIS
Bùi Ngọc Tấn

Le caïd devait s’ennuyer ferme, ou alors il avait un sens de l’humour particulièrement développé. Le nouveau, un certain M. venait de recevoir, en guise de mise en appétit, quelques bons coups de poings qui lui avaient démantibulé la mâchoire ; le caïd hurlait aux sous-fifres qui tournicotaient autour de lui :

– Arrêtez !

S’approchant de lui, le caïd toisa M. sous toutes les coutures.

– Un vrai teint de lys !

– ...?

– Qu’est-ce que tu fais dans la vie ?

Avalant sa salive rouge de sang en même temps qu’un bout de dent cassée, M. comprit qu’il avait intérêt à dire la vérité :

– Je suis chef d’entreprise.

– Je vois ! ça explique ton teint de jeune fille, s’écria le caïd qui hurla aussitôt : – Tu feras la statue de la liberté !

– ?

– La statue qu’est à New York ! Monsieur le Directeur la connaît pas ?

C’est ainsi que M. avait échappé à la séance d’introduction dont personne ne peut jamais prévoir les séquelles. Mais à la place, il fallait qu’il se mette complètement à poil, et qu’il grimpe jusqu’à la plus haute marche de l’escalier, séparée de la cour centrale par un simple grillage. Là où la ronde des sentinelles n’avait lieu que la nuit. En guise de torche de la Liberté, il brandissait n’importe quoi : un paquet de bonbons, un concombre... c’était au hasard des colis que recevaient les prisonniers.

Pour un patron de cet âge, il n’y avait pas d’humiliation plus terrible que d’être ainsi exposé dans le plus simple appareil aux regards d’une cinquantaine de paire d’yeux, et M. en arrivait à envier désespérément le sort de ce président de coopérative qui n’était condamné qu’à faire le tour de la salle en pouponnant son sac de linge, à qui il devait chanter une berceuse.

Décidément, le caïd de cette salle avait un réel sens de l’humour ! Maintenant, assis par terre dans la chaleur étouffante, il beuglait :

– Hitachi !

Et aussitôt, une dizaine de mecs s’empressaient autour du chef.

– Ventilez-moi !

Et tous de brasser de l’air. En agitant bras et mains, ils parvenaient à produire un courant d’air qui faisait même voleter les cheveux du chef, comme sous l’effet d’une brise légère.

– Panasonic ! hurla le caïd.

L’équipe Panasonic se précipita et entra dans la danse.

– La tournante ! ordonna-t-il.

Les deux équipes, comme des figurines de lampion, intervertirent alors le sens de leur rotation tout en continuant à agiter leurs bras et leurs mains.

Alors, tout là-haut, nu et seul sur son perchoir, grillé par la chaleur qui venait du toit, M. mourait d’envie d’être un de ces ventilateurs tournants. Mais bien sûr, il se garda bien d’en faire la demande. Sauf pendant les séances d’interrogatoires et les heures de cours de « politique de la Rééducation par le travail », il se tenait donc debout immobile, statufié : la Liberté soumise. Jusqu’au jour où…

Ce jour-là, revenant d’une permission de toilette, le caïd ouvrit un vieux paquet de cigarettes et en sortit quatre minuscules fourmis. Armé d’un bout de tuile rouge, il traça quatre cercles sur le sol en ciment. Ensuite, il répartit les hommes en quatre équipes : chaque équipe devait s’organiser en 3x8 afin d’assurer en permanence, la garde de la fourmi à l’intérieur du cercle.

M. se surprit à envier violemment les « gardiens de fourmis ». Cette occupation idiote, le fascinait chaque jour davantage. Ce boulot minable : maintenir la fourmi à l’intérieur du cercle, il crevait d’envie de le faire ! Des miettes de biscuit, des grains de sucre, des minuscules bouts de viandes retenaient la fourmi dans le cercle, mais cette saleté de bestiole qui ne dormait jamais, finissait toujours par se mettre en quête de sa fourmilière. Alors, le gardien devait l’empêcher de sortir, en la retenant du bout des doigts, mais avec d’infinies précautions. Pas question d’abîmer le moindre bout de patte ! Au moins, s’il avait ça à faire, il pourrait tuer le temps et oublier ainsi l’adage qui veut qu’ « une journée de prison c’est plus que mille automnes ». Et puis, il en avait tellement assez de se tenir debout, à poil, devant tout ce monde.

Et c’est pour cela qu’un beau jour, il s’est présenté devant le caïd et lui a tendu, dans sa main ouverte, une fourmi qu’il avait récupéré lors d’une sortie toilette. Hésitant, bafouillant, il formula sa demande.

Le chef contint mal sa colère. Il écrabouilla la fourmi et avec un regard noir, il indiqua la direction de la cour centrale, d’un mouvement sec du menton.

M. avait compris. Il se déshabilla et monta l’escalier.

Mais maintenant, il en avait fini avec la statue de la Liberté. Désormais il devait faire l’oiseau. Un petit oiseau perché sur la plus haute branche d’un arbre au pied duquel, le chef était à l’affût. Pan ! Le chef visait l’oiseau et tirait. M. devait alors tomber du haut de l’escalier. Quand la chute était un peu trop « préparée » le chef était mécontent : « Tombe pour de vrai ! Comme si tu étais touché par une balle, vu ? Allez, on recommence ! »

Mon dieu, quelle horreur ! pourvu que je ne me casse pas le cou, que je ne m’amoche pas le visage, que je ne me crève pas un œil, que je ne me brise pas les os… Tenir le coup…il faut tenir le coup… Jusqu’à la libération…

M. a fini par être relâché.

Au bout de quatre mois d’enquête et de détention, il a été libéré. Complètement innocenté.

Ceux qui avaient fomenté la machination contre lui ont été jugés. Et condamnés. M., lui, il a été réhabilité. Et nommé directeur d’une entreprise dans le Sud : l’éloignement devant permettre d’oublier ce fâcheux épisode. M. savait gré aux autorités d’avoir eu cette délicatesse à son égard.
*

Comme dans toute entreprise, la pause de la mi-journée propose des loisirs variés aux employés : on descend des packs de bière, on joue aux échecs, on échange des balles de ping-pong, on bavarde… Mais le Directeur ne participe jamais à aucune de ces activités. Une fois son déjeuner expédié, il s’enferme dans son bureau. Parfois, un cadre voulant l’associer à quelque distraction, cogne à sa porte. Pour toute réponse, invariablement : silence complet ! – « Tant pis, disent les employés, laissons Monsieur le Directeur faire sa sieste tout seul ! »

Mais personne ne peut deviner ce qui se passe derrière cette porte fermée à double tour : Monsieur le Directeur a ouvert son tiroir, il en a tiré un petit flacon. Il a déposé les quatre fourmis qu’il a sorties du flacon, dans un cercle dessiné à la craie sur son bureau. Il met des miettes de biscuits à l’intérieur du cercle pour les nourrir. Et à l’aide de cartes de visite, les siennes ou celles de ses clients, il empêche les bestioles de sortir du cercle.

Il lui arrive aussi parfois de poser une chaise sur son bureau. Tout nu, il grimpe sur la chaise, se tient debout, bien droit, le regard perdu dans le lointain, le bras droit tendu vers le plafond.

Il est la Liberté éclairant le monde.

Traduit par Nguyễn Ngọc Giao

Revu par Janine Gillon

(Dans cette version, la nouvelle a été publiée dans
le recueil Une vie de chien, Editions de l’Aube, 2007)

texte original : Người chăn kiến

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