Le jeune Võ Nguyên Giáp et la grève scolaire de Huế en 1927

Dernier ajout : 16 juillet 2013.

Carnets du Viêt Nam, n° 37, juin 2013

Auteurs Hồng Cư
Traduction de Vũ Ngọc Quỳnh

Les grèves scolaires

Les mouvements patriotiques n’ont pas cessé de s’opposer à la présence coloniale de la France. Dans les années vingt, c’est « le groupe social des intellectuels et des semi-intellectuels de formation moderne », selon l’expression de Daniel Hémery, qui va prendre le devant. « Ce groupe s’est étoffé sociologiquement à la suite de l’entrée d’un nombre significatif de jeunes Vietnamiens dans les écoles secondaires [1] », précise l’historien. On peut ainsi comprendre que l’opposition entre la jeunesse intellectuelle en formation et les autorités coloniales se traduise par la multiplication, entre 1924 et 1928, et tout particulièrement à partir du printemps 1926, de grèves scolaires.

Celles-ci avaient d’abord concerné des problèmes purement éducatifs, éclatant spontanément à l’occasion de brutalités ou d’injustices exercées à l’encontre d’élèves vietnamiens. Hippolyte Le Breton, lui-même directeur du Quốc Học (et de l’École normale) de Huế au début des années 1930 après avoir occupé le même poste à Vinh, rappelle que « la première grève scolaire éclata en 1909 à Hué (Annam). Il n’était pas question de bolchevisme à cette époque [2] ! » Et pour ce qui est de la floraison des grèves de 1926-1927, le même auteur prend soin de mettre en cause, quant à l’origine de ces manifestations, « le mauvais maître français » avant « l’agitateur » politique que dénoncent immédiatement les autorités académiques et policières.

Il n’empêche qu’il y a bien un malaise général qui tient au système d’éducation franco-indigène : quel que soit le niveau, les élèves y aiguisent leur conscience par l’enseignement reçu mais découvrent de ce fait la médiocrité de l’avenir qui leur est offert. On peut alors suivre l’analyse du Pr Trịnh Văn Thảo qui estime que, dès qu’il y a « fusion conjoncturelle » entre mouvement scolaire et mouvement social, « la répression et la résistance scolaire prennent immédiatement un caractère collectif, durable, national et socio-politique [3]. »
Selon Patrice Morlat, les grandioses funérailles de Phan Chu Trinh le 24 mars 1926, les réactions à la condamnation – suite à un article sur ces obsèques – du directeur du journal La Cloche fêlée, Nguyễn An Ninh, ainsi que le boycott de l’enseignement étaient liés. « S’étant forgé cette conviction, la Sûreté générale préconisa des sanctions énergiques contre les désordres dans les écoles ( [4] », ajoute-t-il.
La grève qui éclata à Huế en avril 1927 répond à l’ensemble de ces critères à ceci près que ce mouvement est caractérisé par la participation de jeunes filles. Le Breton ne voulait y voir que les « incartades de jeunes collégiens et collégiennes », mais il ne peut s’empêcher de souligner « collégiennes »… « C’est sans doute la première fois dans l’histoire scolaire du Viêt Nam que les filles participent à une grève scolaire de cette ampleur [5] », confirme Trịnh Văn Thảo qui dénombre 16 % de filles parmi les élèves sanctionnés à Huế, c’est-à-dire les renvoyés du système éducatif. Après les « cheveux coupés », la modernité – sinon la révolution – poursuit sa marche : le féminisme s’affirme et le Phụ Nữ Tân Văn (Nouvelles des femmes) ne va pas tarder à paraître.
Philippe Dumont

Le jeune Võ Nguyên Giáp et la grève scolaire de Huế en 1927 [6]]]

Le premier qui lança un mouvement de lutte chez les étudiants patriotes de Huế fut le jeune Hồ Chí Minh. En 1908, le soulèvement paysan contre les corvées et les impôts commença dans les provinces du Quảng Nam et du Quảng Ngãi avant de s’étendre dans tout le centre du Viêt Nam. Une grande manifestation eut lieu en avril 1908, à Huế, dans la province de Thừa Thiên : l’oncle Hồ qui était alors élève de deuxième année (promotion 1908-1909) au Quốc Học [Collège national [7]. » Examinant les archives, il calcule que les garçons de Quốc Học (et de l’École normale) ont en moyenne 15,6 ans en 1ère année ; 16,8 ans en 2e année ; 17,4 ans en 3e année et 18,7 ans en 4e année. Les jeunes filles de Đồng Khánh ont respectivement 15,7 ans, 17,3 ans, 18,2 ans et 18,5 ans ! Compte tenu de l’européanisation de leur tenue vestimentaire, les garçons apparaissent comme des petits messieurs.

De ces considérations, il découle que, s’il vaut mieux utiliser le mot générique d’« élèves », on peut par assimilation parler de « lycéennes » ou d’« étudiants ». Bien qu’impropres, ces mots paraissent préférables à « écolières » ou « collégiens » qui correspondent pour nous à des enfants d’un âge bien inférieur.
Philippe Dumont]]], fit campagne auprès de ses camarades pour soutenir le mouvement et participer au rassemblement populaire devant le palais du résident supérieur de France, manifestation pendant laquelle il assumait un rôle d’interprète.

En mars 1921, les élèves de troisième année du Collège national se mirent en grève sur l’initiative de Trần Phú (qui sera le premier secrétaire général du Parti communiste indochinois). Parmi les professeurs français, certains exerçaient avec une incontestable conscience professionnelle, mais d’autres étaient imprégnés d’un esprit colonialiste. Ceux-là méprisaient les élèves indigènes, les traitant de tous les noms, de « sale race » ou de « sales Annamites ». Dubois, le professeur de mathématiques se comportait brutalement. Si un élève tardait à répondre, il se mettait en colère, il le saisissait par les cheveux et lui cognait la tête contre le tableau en hurlant : « Crétin ! Triple crétin ! » Trần Phú, qui était le chef de classe, avait discrètement donné consigne à ses camarades que si Dubois devait encore insulter aussi violemment un élève, toute la classe devrait se lever, tous devraient quitter la classe en ordre et aller solidairement se plaindre auprès directeur du Collège, Gabriel Daydé. Après de telles réactions, Dubois fut rappelé en France.

Au mois de mars 1926, les élèves de l’École pratique de Technique industrielle se rebellèrent contre un système d’éducation on ne peut plus sévère et ses abus : ils se dressèrent contre les insultes et les exactions physiques, contre l’obligation pour les élèves de faire des corvées, contre l’obligation de porter l’uniforme en dehors de l’école. Ils réclamèrent le remplacement du directeur de l’école et davantage d’enseignants vietnamiens. Les élèves avaient adressé à plusieurs reprises leurs demandes au directeur de l’école sans obtenir de réponse. Le 9 mars 1926, toute l’école se mit en grève. Plus d’une centaine d’élèves, menés par Đinh Văn Nghệ, Nguyễn Tăng Bích, Nguyễn Tư et Nguyễn Sĩ Liên, se rendirent au palais du résident supérieur pour déposer leurs revendications. Ils envoyèrent aussi une requête au gouverneur général de l’Indochine et rédigèrent un article qui fut publié le 17 mars 1926 à Saigon par le quotidien Đông Pháp thời báo (Journal de la France d’Orient) et qu’ils envoyèrent également à L’Humanité, le quotidien du Parti communiste français. L’opinion publique soutint la lutte des élèves de l’École de technologie. Son directeur fut rappelé en France.

En avril 1927, une autre grève scolaire éclata au Collège national puis gagna toutes les Écoles de Huế, se transformant en grève générale. L’événement avait débuté après les actions des lycéens dans le Mouvement des deux Phan (7). Le pouvoir colonial cherchait un moyen de contenir les revendications étudiantes. Répondant à la directive de Léon Sogny, chef de la Sûreté en Annam, le directeur du Collège national, Bourotte, et le censeur des études, Harter, mobilisèrent tout le corps de surveillants de l’école pour surveiller les « agitateurs ». Sur le plan des relations personnelles, on peut dire que Bourotte et Harter avaient de l’estime pour Giáp comme pour les autres bons élèves. Or Giáp resta en tête de sa classe en première (1925-1926) comme en deuxième année (1926-1927), et son nom figurait chaque mois en haut du Tableau d’honneur. La seule fois où il fut second, le proviseur Bourotte l’interrogea : « Alors, qu’est-ce qui s’est passé ? Comment se fait-il que Võ Giáp ne soit que second cette fois-ci ? » À partir de la deuxième année, le Collège a même octroyé à Giáp et à Diểu une bourse pour leurs frais de scolarité et d’internat.

Tout en encourageant les bons élèves, Bourotte et Harter reconnaissaient vouloir punir sans ménagement ceux qui prétendraient agir contre le pouvoir français. Le directeur et le censeur surveillaient étroitement les élèves qui avaient participé au Mouvement des deux Phan, cherchant à découvrir les meneurs pour les punir. Dans l’établissement, le contrôle était sévère et l’ambiance était de plus en plus oppressante, surtout pour les internes. De ce que lisaient les élèves, de ce qu’ils faisaient, rien n’échappait aux yeux des surveillants. Lire des livres et des journaux patriotiques était une faute grave. Contrarier un surveillant était puni de consigne, c’est-à-dire d’une privation de sortie les jours de congé. Les élèves étaient pris à la gorge.

C’est dans ce contexte que Giáp écrivit son premier article de journal. Un court article en français dont le titre ressemblait à un slogan de lutte, un cri de haine implacable : « À bas le tyranneau du Quốc Học ! » L’article dénonçait un système d’éducation obscurantiste et la réglementation interdisant les livres et les journaux patriotiques. L’article fut publié à Saigon dans L’Annam, le journal progressiste de l’avocat Phan Văn Trường, un des rares journaux qui osait alors critiquer ouvertement le colonialisme français. Cet article suscita des échos à Huế comme à Saigon.

Diểu et Giáp vivaient ensemble à l’internat, en partageant les joies et les peines, échangeant aussi leurs idées. Giáp ne doutait pas qu’au moment des compositions trimestrielles, une manœuvre sournoise de l’école allait être ourdie contre Diểu. Celui-ci était soupçonné par le directeur et le censeur d’être le meneur au Collège national du mouvement de demande de grâce pour Phan Bội Châu et d’incitation à porter le deuil de Phan Chu Trinh. Le jour du contrôle de mathématiques, Giáp était devant à la première table, Diểu était à celle de derrière. Diểu était un bon élève et était sérieux, ne trichant jamais. Et cependant le surveillant de l’examen accusa catégoriquement Diểu d’avoir copié et le chassa de la classe. Tous les élèves conspuèrent la décision mais en vain.

Les élèves de la deuxième année A rédigèrent une requête. Giáp pris la tête d’un groupe d’élèves pour aller voir le censeur. Harter s’étonna : « Eh, bien ! Võ Giáp ! Vous voilà rouge comme un coq ! Je suis très surpris de vous voir parmi ces mauvais élèves ! » Võ Giáp déposa la requête. Harter la lui rendit. Une vive controverse éclata. La nouvelle du renvoi sans motif de Nguyễn Chí Diểu et du rejet de la requête par le censeur Harter se propagea rapidement dans le Collège. Tous les lycéens furent scandalisés et demandèrent que l’on s’oppose à toutes les formes de répression aveugle de la part de la direction. Giáp et Nguyễn Khoa Văn projetèrent de déclencher une grève scolaire avec les slogans :

Non à l’exclusion de Nguyễn Chí Diểu !
Droit de lire livres et journaux !
Refus d’une éducation obscurantiste !

Avec méthode, les deux jeunes gens mobilisèrent leurs condisciples. Un papier passa de classe en classe de la quatrième année à la première année, qui portait la question : « Êtes-vous pour la grève ? » Tous répondirent positivement, Phan Bôi et Đỗ Quy étant les plus ardents. L’après-midi du 26 avril 1927, à 14 heures, les élèves venaient de se mettre en rang dans le préau et un surveillant siffla l’entrée en classe. Mais les élèves de deuxième année restèrent au beau milieu, refusant d’avancer. Le jeune Võ Giap sortit du rang pour s’écrier : « Quittons la classe ! Quittons la classe ! Manifestons contre le renvoi de Nguyễn Chí Diểu ! Manifestons contre la répression des élèves ! » L’injonction de Giáp fut suivie par les élèves. Ceux de deuxième année A se dirigèrent vers le portail de l’école qu’ils quittèrent en criant des slogans. La cour de l’école n’était plus qu’un bruyant désordre. Les élèves de troisième et de quatrième années avaient regardé le départ des plus jeunes. Sidérés, les surveillants les virent eux aussi gagner la rue. La grève scolaire avait commencé.

La nouvelle de la grève scolaire du Collège national gagna rapidement Đồng Khánh, le Collège des jeunes filles. Les deux établissements étaient côte à côte, seulement séparés par un petit chemin. Đồng Khánh était alors l’unique « lycée » de filles en Annam. Les jeunes filles de Đồng Khánh ont toujours été connues pour être agiles et souples dans leurs longues tuniques avec leur chevelure lustrée leur tombant sur les épaules. Et quand elles rencontrent des jeunes gens, elles inclinent modestement leur chapeau conique pour cacher leur visage, répondant au dicton :

Un étudiant de Quảng vient passer ses examens.
Voit-il une jeune fille de Huế ? il ne peut s’en détacher

Et pourtant cette fois la calme rivière des Parfums était soulevée par de fortes vagues : les jeunes filles de Đồng Khánh se répandaient dans la rue pour lutter.

Le lendemain, le 27 avril 1927, alors que les élèves du Collège national envoyaient leurs délégués dans les différents établissements scolaires pour en informer les élèves et les pousser à faire grève, les agents de police intervinrent pour les en empêcher. Des heurts entre les étudiants et la police éclatèrent sur le chemin qui sépare le Collège national et le Collège Đồng Khánh. Quelques lycéens du Collège national furent arrêtés et emprisonnés.

Đao Thị Xuân Yến (qui deviendra madame Nguyễn Đình Chi), élève de quatrième année de Đồng Khánh, mobilisa ses camarades pour rédiger une requête à l’intention du résident supérieur Friès, lui demandant de mettre fin aux renvois de lycéens et à leurs arrestations. Dans le livre d’or du 75e anniversaire de la fondation du Collège Đồng Khánh, elle raconte : « Une fois la requête écrite, toute la classe de quatrième année se met en rang et marche en direction du palais de la résidence. Les jeunes filles sont vêtues d’une longue tunique noire et d’un pantalon blanc, chaussées de socques de bois ; elles laissent leurs chapeaux en feuilles de latanier chez une surveillante, madame Trần Thị Như Mân. » Yến raconte comment, voyant les élèves de la classe de quatrième sortir de l’école, les élèves des classes inférieures leur coururent après : « Eh, les filles ! laissez-nous aller avec vous ! » Affolée, madame Boutron Damasy, la directrice, fit fermer le portail de l’école. Mais les plus jeunes des lycéennes grimpèrent par-dessus le mur et coururent après leurs aînées. Les filles de Đồng Khánh longèrent la rue Jules-Ferry (actuellement rue Lê Lợi). Les policiers arrivaient. Un commissaire français au visage rubicond se mit à rudoyer les lycéennes en les tutoyant. Soudain, Minette (future madame Đoàn Nồng), une jeune fille gracile et jolie, sortit du rang, fixa de ses grands yeux le commissaire français et lui dit d’une voix claire : « Vous ne devez pas nous tutoyer ! C’est impoli ! » Déconcerté, le commissaire se tut.

Pendant que les filles de Đồng Khánh se dirigeaient vers le palais de la Résidence sur la rive sud de la rivière des Parfums, sur la rive nord les élèves de l’École de recrutement des fonctionnaires d’État [Trường Hậu bổ Quốc tử giám] descendaient à leur tour dans la rue. Ils étaient conduits par Ngô Võ Anh et Nguyễn Đình Diễn. La grève s’étendait de-ci de-là. Les élèves de l’École polytechnique [Bách Nghệ] et ceux de l’École Thuận Hóa rejoignirent les autres avec fougue. Tous ces groupes d’étudiants et de lycéens se massèrent autour du palais de la Résidence pour présenter leurs revendications.

Au moment où le chef de cabinet de la Résidence recevait les requêtes et conseillait aux élèves de retourner à leurs études, le résident supérieur Jules Friès fit appel aux forces de l’ordre et aux voitures d’incendie à pompe pour les disperser. Des heurts violents entre policiers et élèves se produisirent au bout du pont Tràng Tiền, devant l’hôtel Morin, au croisement avec la voie qui menait au palais de la Résidence. Plusieurs jeunes furent frappés à la tête et beaucoup d’étudiants furent arrêtés. Les garçons utilisaient les manches de leurs parapluie et les filles leurs socques de bois pour riposter. Les policiers usèrent des lances à eau des voitures à incendie et arrosèrent violemment les grévistes. Une élève de Đồng Khánh se planta droit devant une de ces lances pour protester. Un des policiers la saisit par son collier d’or pour l’écarter. Le journal L’Annam représenté sur place publia un article le jour même. L’auteur en était Nguyễn Khoa Thể Chi. Celle-ci, ainsi que d’autres condisciples de Đồng Khánh (Nguyễn Khoa Bội Lan, Tôn Nữ Như Phước, Hoàng Thị Hải Đường ou Đào Thị Xuân Yến) avaient souvent rencontré Giáp dans la maison du Patriarche de Bến Ngự (8).

Dans l’après-midi, le ciel se couvrit et une pluie fine s’abattit. Les jeunes gens cédèrent leurs chapeaux et leurs vestes aux jeunes filles et les protégèrent du crachin sous leurs parapluies. Les groupes se dispersèrent spontanément, les uns retournant chez eux, les autres regagnant le domicile de parents qui les hébergeaient à Huế. Mais il restait une vingtaine de jeunes filles de Đồng Khánh, des internes qui ne savaient où aller alors que la nuit tombait presque. Heureusement, madame Đạm Phương (la présidente de l’Association de l’enseignement des travaux ménagers féminins, celle qui avait prononcé l’oraison funèbre aux funérailles de Phan Chu Trinh) et madame Hồ Thị Hạnh (future bonzesse supérieure Diệu Không) les tirèrent de cette situation fâcheuse. Elles leur trouvèrent un toit en s’arrangeant avec madame Ưng Úy (née Hồ Thị Huệ, sœur aînée de mademoiselle Hạnh et future mère du savant Bửu Hội). Celle-ci avait une maison, louée à deux ingénieurs des travaux publics venus de Cochinchine (Phan Văn Hùm et Nguyễn Văn Tề) qui pouvait accueillir les écolières et les abriter. Les épouses des ingénieurs préparèrent les repas des jeunes filles pendant plusieurs semaines.

La répression voulue par le résident supérieur de France dans l’après-midi du 27 avril 1927 sembla verser de l’huile sur le feu. Pendant plusieurs jours d’affilée, les élèves s’exhortaient les uns les autres à aller manifester le long des rues et à entonner des slogans. Huế, la capitale royale, était en ébullition. Le ministre de l’Intérieur, Nguyễn Hữu Bài, donna l’ordre de fermer les portes de la citadelle pour la protéger d’un soulèvement. Les élèves des Collèges Chaigneau et Paul-Bert, le séminaire Pellerin se mirent en grève l’un après l’autre. La grève des lycéens de Huế, qui avait trouvé son origine au Collège national et à Đồng Khánh, était devenue une grève estudiantine générale qui fut l’une des plus importantes de cette époque.

Au bout d’une semaine, les autorités rendirent leur liberté aux lycéens arrêtés. Mais elles ne cédaient pas pour autant. Les policiers quadrillaient la ville, contrôlaient chaque carrefour, et dispersaient tout groupe de plus de trois personnes. Le directeur de l’Enseignement pour l’Annam, Henri Déletie, avait avancé la date des vacances de Pâques, les étendant à deux semaines dans l’espoir de briser la grève en donnant le temps à la dissension étudiante de s’éteindre. À la reprise des cours, les fonctionnaires durent amener eux-mêmes leurs enfants à l’école, faute de quoi ils se trouveraient compromis.

Pour lutter contre ces mesures, les élèves se donnèrent un lieu de rassemblement et des points de rencontre pour leurs liaisons. Le siège de l’association des résidents du Quảng Nam près du domicile de monsieur Phan Bội Châu dans le quartier Bến Ngự était le lieu de rencontre et de réception des lettres, des télégrammes et des mandats envoyés de toutes parts pour soutenir la grève. Une série d’articles dénonçant la répression des étudiants de Huế parurent à Saigon dans L’Annam et La Cloche fêlée. Des étudiants de Saigon et de Hanoi, et de plusieurs villes d’Annam, envoyaient des télégrammes de soutien. À Huế même, un groupe de fonctionnaires donna de l’argent et du riz pour aider les jeunes grévistes qui n’avaient pas de famille à Huế.

Dans le déroulement de la grève scolaire, Giáp fut très actif au siège de l’Association des résidents du Quảng Nam. On l’avait chargé de se poster devant la prison Thừa Phủ avec quelques camarades pour convaincre de leur cause les enfants de mandarins et des familles riches qui venaient à l’école sur des pousse-pousse aux brancards de cuivre. Giáp et ses amis leur demandaient de ne pas se rendre en classe et retenaient ceux qui passaient outre, les incitaient à faire demi-tour avec leur pousse-pousse et à retourner chez eux. Toutefois, les policiers suivaient et arrêtaient les plus activistes. Giáp pris provisoirement du recul en allant se réfugier à Vĩ Dạ chez son camarade Nguyễn Khoa Thị qui était en troisième année. La sœur aînée de Thị, jeune fille à la mise raffinée et d’un charme discret, à la voix douce et mélodieuse, complimentait les jeunes grévistes d’avoir le respect d’eux-mêmes. Et elle les prit en charge et les nourrit de bon cœur pendant toute une semaine.

La nouvelle de la grève scolaire des élèves de Huế gagna le village natal de Giáp. Son père se donna la peine d’aller à Huế chercher son fils. Giap réconforta le vieux Nghiêm : « Père, veuillez rentrer à la maison ; je reprendrai les cours. » Le mouvement de grève se désagrégea peu à peu dans le mois qui suivit. La majorité des élèves retourna à l’école. Le pouvoir publia une liste de quatre-vingt-dix élèves renvoyés : trente-sept élèves du Collège national, dont Nguyễn Chí Diểu, Võ Giáp, Nguyễn Khoa Văn, Phan Bôi et Nguyễn Hoàng (qui devint par la suite un journaliste connu). Chaque classe avait des élèves renvoyés. Dans la classe de quatrième année figuraient Đào Đăng Vĩ, Tôn Thất Hoạt et Vĩnh Võ ; dans la classe de troisième année, Tôn Thất Hy, Trần Xuân Đang, Nguyễn Khoa Thị et Phạm Khắc Quang ; dans la classe de deuxième année, Võ Khắc Khoan, Vĩnh Dụ et Lưu Trọng Lạc ; dans la classe de première année figuraient Ưng Túc, Nguyễn Khoa Trang, Trịnh Xuân An, Lương Sĩ Bích et Nguyễn Đăng Khoa.

Au Collège Đồng Khánh, Trần Thị Như Mân, celle qui était à cheval sur un poste d’enseignante et de surveillante, fut congédiée car elle était soupçonnée de mener les élèves. Parmi les jeunes filles renvoyées on relève les noms de Nguyễn Khoa Thể Chi, Nguyễn Khoa Bội Lan, Tôn Nữ Như Phước, Tôn Nữ Như Sang, Tôn Nữ Thanh Xuân, Đào Thị Xuân Yến, Đào Thị Xuân Nhạn, Thái Thị Bôi, Hoàng Thị Hải Đường, Nguyễn Thị Giáo, Nguyễn Thị Hồng, Huỳnh Thị Thuyền et Nguyễn Thị Trang. Sinh était une étudiante de famille pauvre d’origine chinoise ; ses parents se virent confisquer leur maison sous prétexte qu’ils n’avaient pas réglé les frais des études commencées.

Parmi les renvoyés du Collège catholique Pellerin, on note Ưng Cầu, Trương Gia Kỳ Sanh, Phan Duyệt, Nguyễn Ngọc Lễ, Nguyễn Bội Liên, Lê Công Tiễu, Phạm Kỳ.

Selon le règlement en usage à l’époque, les élèves renvoyés n’avaient plus le droit, pendant deux ans et sur tout le territoire indochinois, de suivre des études ni de passer des examens.

Notes

[1(1) Pierre Brocheux et Daniel Hémery, Indochine, la colonisation ambiguë 1858-1954, Paris, La Découverte, 1995, p. 295.

[2(2) H. Le Breton, Le problème scolaire en pays d’Annam, Hué, Imprimerie Đắc-Lập, août 1932, p. 12. Il faut savoir que dans ses opuscules, l’auteur défend son expérience de pédagogue colonial contre les professeurs français nouvellement recrutés qu’il juge inaptes à saisir « les différences radicales et essentielles qui distinguent les Annamites des Français. »

[3(3) Trịnh Văn Thảo, L’École française en Indochine, Paris, Khartala, 2000, p. 186.

[44) Patrice Morlat, La Répression coloniale au Vietnam (1908-1940), Paris, L’Harmattan, 1990, p. 76.

[5(5) Trịnh Văn Thảo, op. cit., p. 187

[6Chapitre extrait de : Phạm Hồng Cư (avec le concours de Đặng Bích Hà), Đại tướng Võ Nguyên Giáp thời trẻ (La jeunesse du général Võ Nguyên Giáp), Nhà xuất bản Thanh Niên, 2004.
Phạm Hồng Cư est un militaire proche du général Giáp : son épouse est une sœur de Đặng Bích Hà, la femme de Võ Nguyên Giáp. Son récit de la grève scolaire à Huế à défaut d’être historiquement rigoureux est vivant, reflétant le climat de ferveur des élèves de l’époque et donnant une idée de ce que pouvaient être ces manifestations patriotiques.[[

[7École ou Collège ? Élèves ou Étudiants ?

Le mot « Collège » est consacré par l’usage mais reste trompeur. Le niveau d’études dispensées dans ces établissements franco-indigènes (enseignement en français réservé à la jeunesse indigène) ne correspond qu’à l’enseignement primaire supérieur et mène à une sorte de brevet supérieur de moindre valeur. L’enseignement secondaire qui prépare à un baccalauréat local n’est accessible que dans deux « lycées d’enseignement secondaire local » : le lycée du Protectorat à Hanoi et Pétrus-Ky à Saigon.

On peut dire des Collèges (il y a dix Trường Quốc Học sur toute l’Indochine) que ce sont des Écoles primaires supérieures dont la scolarité s’étend sur quatre années. La population scolaire y est particulièrement âgée comme le souligne le professeur Trịnh Văn Thảo quand il examine l’âge des élèves sanctionnés après les grèves de 1927 à Huế : « Ce qui frappe à première vue, c’est le retard scolaire du groupe par rapport aux normes métropolitaines [[(1) Trịnh Văn Thảo, L’École française en Indochine, Paris, Khartala, 2000, p. 185 sq.