Le Pragmatisme humaniste de Hồ Chí Minh - Ngô Tự Lập

Dernier ajout : 28 août 2015.

Le Pragmatisme humaniste de Hồ Chí Minh – une réflexion
à l’occasion du 2 septembre

Ngô Tự Lập

 [1]

La Déclaration d’indépendance de la République démocratique du Vietnam, que Hồ Chí Minh a lue sur la place de Ba Đình le 2 Septembre 1945, commence par les citations de la Déclaration d’Indépendance des États-Unis et la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de la Révolution Française, démontre non seulement la vision politique et l’esprit internationaliste de l’auteur, mais aussi sa philosophie - le pragmatisme humaniste.
Dans une interview, quand on lui demandait pourquoi il n’a jamais écrit de travail idéologique, Hồ Chí Minh répondait en plaisantant qu’il laissait ce travail à Mao Zedong  [2]. En fait, étant un écrivain prolifique et polyglotte, Hồ Chí Minh n’a presque jamais écrit de travaux purement théoriques. Pour cette raison, certains auteurs, comme Sophie Quinn-Judge, déclarent qu’il peut être considéré comme un homme politique brillant, mais pas un penseur [3]. Ce raisonnement est, à mon avis, un peu rapide. Socrate et Jésus-Christ, par exemple, n’ont laissé aucun texte, peut-on penser qu’ils ne sont pas des penseurs ? Plus encore, Socrate est connu pour sa méfiance envers les textes. Les sages orientaux enseignent eux-aussi, que les bibles ne sont que des bateaux qui nous aident à arriver abords de la vérité, mais pas à la vérité elle-même. À mon avis, il faut distinguer un théoricien d’un penseur : un théoricien peut simplement interpréter et diffuser des idées des autres, tandis qu’un penseur n’est pas nécessairement l’auteur d’un livre – sa pensée peut parfois être exprimée à travers ses activités pratiques ou peut être enregistrée par d’autres – ce sont les cas de Socrate, Jésus-Christ, Mahatma Gandhi, Henry Ford. Et Hồ Chí Minh.

Le pragmatisme humaniste de Hồ Chí Minh comporte deux composantes : une approche pragmatique - dont l’essentiel est de prendre la pratique comme base pour définir la mission, des stratégies et des tactiques et pour évaluer des activités - et un système des valeurs humanistes qui a comme source la tradition de l’Orient asiatique et l’humanisme de l’Occident. Le pragmatisme humaniste permet de résoudre les conflits entre l’individu et la communauté, la tradition et la modernité, le national et l’international. Cette philosophie est cristallisée dans le nom officiel de l’état du Vietnam nouveau-né au 2 Septembre 1945, République Démocratique, Indépendance, Liberté, Bonheur, et plus tard dans sa Constitution de 1946. En raison de circonstances historiques, cette philosophie n’est pas toujours estimée proprement, ce qui est reflété partiellement dans le changement du nom du parti (en Parti Communiste Vietnamien) et du pays (en République socialiste du Vietnam) en 1976. Revenant en arrière sur l’histoire et pensant au contexte du pays d’aujourd’hui, nous comprenons mieux que jamais la profondeur de sa philosophie. Ne minimisant ni n’exagérant le rôle des théories, le pragmatisme humaniste nous permet d’être flexible dans l’action sans abandonner le but suprême, être résolu sans tomber dans le dogmatisme.

Cette philosophie apparaît très tôt et est très cohérente tout au long de la vie et de la carrière révolutionnaire de Hồ Chí Minh. Quand Phan Bội Châu l’a invité à joindre son mouvement de Đông Du, le jeune Nguyễn a demandé à son père qu’est-ce qui était à l’origine du succès des japonais. Lorsque M. Nguyễn Sinh Sắc a répondu qu’ils ont appris chez les Occidentaux, Thành a refusé le mouvement Đông Du et a décidé d’apprendre le Français [4] . Cette philosophie est appliquée aussi à sa conception de la littérature. En écrivant, il se pose toujours la question : pour qui et comment écrire ? Lorsqu’il est nécessaire, ou lorsque Hồ Chí Minh décide volontairement d’écrire un texte purement littéraire, il utilise des styles savants, érudits, sophistiqués, parfois même difficiles, comme dans ses nouvelles « Les lamentations de Trung-Trac », « Paris » (Extrait de Lettres à ma cousine), ou dans des poèmes du style de Tang. Mais dans les textes pour la classe ouvrière, Hồ Chí Minh utilise une langue simple, voire rustique, comme dans les articles publiés dans le journal Le Paria, ou dans la nouvelle « Un sommeil de dix ans » (1949), ou encore dans les soi-disant « vè kháng chiến » (poèmes populaires de la résistance). Afin de populariser la chanson « L’Internationale », Hồ Chí Minh n’hésite pas à la transformer en « Lục bát », un style poétique traditionnel vietnamien qui alterne les vers de six et huit syllabes.

Le pragmatisme humaniste de Hồ Chí Minh se manifeste clairement dans son approche des doctrines révolutionnaires qu’il ne considère que comme des outils pour atteindre l’objectif ultime qui est la libération nationale. Lors du Congrès de Tours du Parti socialiste français en 1920, Nguyễn Ái Quốc, en tant que « délégué indochinois », a voté l’adhésion à l’Internationale communiste seulement parce qu’il voyait « …dans l’adhésion à la IIIe Internationale la promesse formelle du Parti socialiste de donner enfin aux questions coloniales l’importance qu’elles méritent ».

Le pragmatisme humaniste est reflété encore plus clairement dans les activités diplomatiques de Hồ Chí Minh. Aux premiers jours après la Révolution d’août, pour avoir le temps afin de consolider le nouveau gouvernement et d’obtenir un soutien international, Hồ Chí Minh s’efforçait de son mieux de dialoguer et concilier, prêt à maintes compromises, sans abandonner toute fois jamais le but ultime - l’indépendance nationale. Conscient de l’attitude défavorable de la France et du contexte de la Guerre Froide qui a commencé entre les grandes puissances, Hồ Chí Minh avait même l’intention de démissionner et de confier à Bảo Đai la tâche de négocier au nom de son gouvernement [5]. Grâce aux maintes habiles tactiques, Hồ Chí Minh et son gouvernement sont finalement parvenus à se débarrasser des Chinois et à signer avec les Français, en Mars 1946, les accords Hồ - Sainteny, selon desquels le Vietnam est reconnu par la France comme un « État libre » faisant partie de la Fédération indochinoise et de l’Union française. La France est donc le premier pays à reconnaitre le gouvernement de Hồ Chí Minh comme le seul légitime gouvernement du Vietnam [6].

Dès le début des années 1940, Hồ Chí Minh essayait de chercher le soutien des États-Unis via sa coopération avec l’Office of Strategic Services (OSS, le précurseur de la CIA). À la veille du Jour de l’Indépendance, Hồ Chí Minh a invité Archimède Patti, chef de mission de l’OSS, et son collègue Greleki à dîner au Palais du Résident Supérieur (Bắc Bộ phủ) pour exprimer sa gratitude pour le gouvernement américain d’avoir soutenu « physiquement et mentalement envers son mouvement au cours des dernières années ». Il a particulièrement remercié l’OSS pour sa collaboration depuis 1943 et souhaitait que cette coopération allait continuer à croître. Rappelant sa collaboration personnelle avec les américains en Chine et plus tard dans les montagnes du Nord du Vietnam, Hồ Chí Minh a intentionnellement fait référence au général Chennault, au colonel Helliwell, et d’autre officiers américains « avec beaucoup d’enthousiasme », sans oublier de mentionner à plusieurs reprises les « 14 points » de Wilson dans sa Charte de l’Atlantique en citer la promesse destinée au Vietnam". (Archimède Patti, « Pourquoi le Vietnam », Chapitre 25).

Pour attirer l’attention des alliés, notamment des Américains, le « Việt-Minh » de Hồ Chí Minh a utilisé des affiches qui affirment que « L’armée américaine est notre ami/ Seulement ceux qui sauvent les pilotes américains sont les Việt Minh ». Et même le nom de cette organisation est, à mon avis, une calcul habile : « Việt Minh » (Việt Nam Độc Lập Đòng Minh Hội) peut être interprété comme « Les allies vietnamiens ».

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une affiche du Viet Minh au début de 1940

Mais l’exemple le plus évident, et peut- être le plus remarquable pour les communistes vietnamiens aujourd’hui, est la pensée de Hồ Chí Minh sur le Parti et l’État. Hồ Chí Minh déclare plusieurs fois que son Parti est un parti du Vietnam, un parti de tous les patriotes vietnamiens, et que son gouvernement est aussi un gouvernement du, par et pour le people Vietnamien.
Selon Patti, pendant le repas à la veille de la Cérémonie d’Indépendance, Hồ Chí Minh a dit qu’il a bien su que la France, la Grande-Bretagne et la Chine lui ont imposé l’étiquette d’un « valet des Soviets" et ont affirmé que le Vietnam est une partie de « l’appareil expansionniste de Moscou en Asie du Sud ». Mais il croyait que les États-Unis, sous la direction du « grand »Président Roosevelt, qui a reconnu le droit de toutes les parties de coexister, ne payera pas l’attention à l’étiquette « communiste » attachée à son mouvement. Hồ Chí Minh a affirmé que le Việt Minh est un « mouvement nationaliste comprenant démocratiquement tous les partis révolutionnaires du Vietnam". Il a reconnu que le Parti communiste de l’Indochine est le facteur le plus important dans le mouvement pour l’indépendance nationale, mais les membres de ce parti « sont avant tout les nationalistes ». Ce point de vue a été ré-affirmé à nouveau par Hồ Chí Minh lors d’une conférence de presse au début de 1946 : "Nous, dit-il, nous n’avons qu’un seul parti, le Parti du Vietnam" [7] . Dans le Préface à la Constitution 1946 de la RDV, Hồ Chí Minh a également affirmé le principe de la solidarité nationale sans distinction de race, de sexe, de classe, de religion.

Auparavant, le 11 mai 1945, sous la direction de Hồ Chí Minh, le Parti communiste indochinois se dissout et prend le nom des « Groupes d’études marxistes ». Il n’est ré-établi qu’en 1951 sous le nom du Parti des travailleurs du Viêt Nam. Le changement de nom du parti, ainsi que la nomination du pays comme la République Démocratique du Vietnam, ne sont pas des hasards, ni simplement des tactiques, mais manifestent la philosophie et stratégie de Hồ Chí Minh au long de sa vie et sa carrière politique./.

Notes

[1Ngô Tự Lập, né en 1962 a été Doyen du Département des sciences sociales humaines et économiques (Ecole Internationale - UNV). Depuis 2012, il est rédacteur en Chef de VNU-Journal of Science (un group de 12 publications scientifiques), vice-directeur du Center for Internationalisation Studies (Ecole Internationale - UNV), enseignant titulaire, donnant différents cours en philosophie, American studies, Literature, Film criticism, etc. à l’Université Nationale du Vietnam à Hanoi, il a obtenu un diplôme universitaire en navigation à Bakou, un autre en droit à Hanoi, puis un DEA en lettres modernes à l’ENS de Fontenay/St. Cloud, et un PhD à l’Illinois State University. Il a été capitaine sur navire de la Marine Nationale. Auteur d’une dizaine d’ouvrages (poésie, prose, essais) il est aussi un traducteur du russe, de l’anglais et du français. Ses oeuvres ont été traduites et publiées aux États-Unis, en France, en Inde, en Suède, en Belgique, au Canada, en Thaïlande, et en République Tchèque. Son recueil de poèmes « Black Stars » (Milkweed, USA, 2013) a été nominé pour le PEN Award. Son dernier livre paru en France est « Une tempête hors saison » (Traduit par Marina Prévot, Frémillerie, 2014).

[2William J. Duiker, Ho Chi Minh. New York : Hyperion, 2000, p.5

[3Sophie Quinn-Judge, Ho Chi Minh : the Missing Years, 1919-1941. Berkeley : 2002, pp. 256-257

[4Duiker, p. 27

[5Duiker, p. 359

[6William L. Griffen và John Marciano, Teaching the Vietnam War, Allanheld : Osmun, Montclair, 1979, pp. 58-59

[7Vũ Đình Hòe : Hiến pháp 1946, công cụ màu nhiệm để đoàn kết toàn dân, http://www.nhandan.com.vn/>