Le Vietnam, 1975-2015, une leçon de quarante ans LUONG Can Liêm

Dernier ajout : 25 septembre 2015.

Le Vietnam, 1975-2015, une leçon de quarante ans

En quarante ans de fin de guerre – 1975-2015, le Vietnam a découvert puis paie le prix de la paix en levant le rideau sur les événements passés. Et selon certains auteurs, la Seconde Guerre Mondiale (*) n’a pris fin pour ce pays qu’en 1975.

Entre 1862 quand la France colonialiste envahissait la Basse Cochinchine (Mien Tây Luc Tinh) et 1975, date du départ précipité des armées états-uniennes de Saïgon, le territoire du Vietnam avait toujours eu sur sa ligne d’horizon, la présence des militaires étrangers, au Sud comme au Nord. Si les motifs, les motivations et les légitimations étaient différents des deux côtés, le recul historique apporte un autre éclairage pour comprendre la situation actuelle. Dès 1862 au Sud, cela a été une lutte de souveraineté par la paysannerie que la mémoire nationale a cristallisée par le suicide publique et emblématique du dignitaire Phan Thanh Gian (1796-1867) pour des raisons d’État. Et dans son extension à tout le pays, ce sera la guerre d’indépendance victorieuse à caractère révolutionnaire conduite, au final par le Parti Communiste fondé en 1930 par Ho Chi Minh (1890-1969) à Hong Kong. Cela aura été la guerre de Cent Ans du Vietnam pour entrer dans la modernité, une guerre qui appartient au peuple entier combattant selon l’expression de Vo Nguyen Giap, le vainqueur de Diên Biên Phu. C’est cette légitimité qui avait donné et donnera toujours la puissance du vox populi.

Tout au long de cette lutte, la Chine voisine était restée une préoccupation constante. Le Vietnam contemporain doit composer sa stratégie entre la prise en compte d’une idéologie commune avec son voisin et son indépendance et sa souveraineté. Le pragmatisme géopolitique indique au Vietnam socialiste de se rapprocher des États-Unis, les ennemis d’hier pour endiguer le débordement des anciens alliés chinois. Cette situation peut déboussoler parce que personne n’en connaît les limites.
Aujourd’hui, le Vietnam poursuit son développement, mais le Vietnamien n’est pas tout à fait apaisé. La guerre d’indépendance parachevée démasque ce que fut la guerre froide, une guerre idéologique qui a toujours du mal à laisser bâtir une société civile sans vainqueur. Perdurent des débats d’avenir parce que le texte de l’histoire récente reste à écrire pour toute une nouvelle génération d’hommes. Comment l’histoire de la nation peut-elle être un bien commun pour l’adhésion de tous ?

Qui dit guerre, dit des amis et des ennemis. Dans cette guerre de Cent Ans, compliquée dans la seconde moitié du 20è siècle d’une guerre idéologique, il y a bien eu une troisième guerre plus sourde, fratricide à l’œuvre : des Vietnamiens avaient bien tiré sur d’autres Vietnamiens. Bâtir la confiance doit dépasser la diabolisation d’autrefois et la méfiance d’aujourd’hui. Ce sera le prix d’une éthique publique pour penser ensemble comment construire et vivre un avenir sans l’hypothèque d’un curriculum de citoyens plus vertueux que d’autres. Comment traiter le cimetière des soldats de l’ancien régime ? De façon idéologique ou bien selon la tradition humaniste du respect des défunts ? Ils étaient quand même vietnamiens.

La leçon universelle du Vietnam au monde serait de savoir qu’après une guerre d’indépendance ou dans un moindre mal, après une décolonisation vécue et faite par les aînés, il y aura toujours à régler des choix idéologiques nouveaux, et à prévenir des tentations fratricides voire ethnocides, pour les générations à venir. Le démocratisme naïf consiste à croire qu’en chassant un tyran, il faut et il suffit d’organiser des élections transparentes pour connaître un État de Droit comme une révélation de l’idée de la Nation. Les sociétés humaines et les communautés politiques ne fonctionnent pas comme une assemblée générale d’actionnaires en attente d’avantages et de plus-value. En concourant ainsi à disqualifier le politique, l’avenir des hommes est happé par des promesses religieuses qui valent pour des promesses politiques.

L’autre leçon inaugurale d’il y a quarante ans, ce sont les vietnamiens boat people. C’est surtout un symbole. Leur départ n’a eu que dans l’après-guerre d’un pays à la paix retrouvée, pour des raisons personnelles mais aussi idéologiques et économiques. Aujourd’hui, les boat people en Méditerranée, c’est aussi le résultat de tout cela à la suite de situations déstabilisées de l’extérieur. Demain, il y aura des boat people sur la côte ouest des États-Unis après ceux qui ont migré par voie terrestre. En vérité, le fond du problème reste la pression démographique de toute la planète, et la pauvreté et la migration en sont ses symptômes. L’humanité a les ressources pour répondre à cela globalement en dépassant le coup par coup qui voudrait qu’en chaque pays, chaque électorat veuille trouver son bon compte à très court terme. De la mondialisation des capitaux et des marchandises, voici le tour des hommes de circuler. Les effets du changement climatique n’épargneront personne, et il y aura des luttes de territoires et si la sagesse politique ne l’emporte pas sur le sens du profit, il restera la démagogie de la surenchère qui est la pire ennemie de la démocratie.
LUONG Can Liêm, Psychiatre, Dr en Psychologie [1]
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Auteur en autres de Conscience éthique et Esprit démocrate (2012), Le Réfugié climatique. Un défi politique et sanitaire (2014), La Citoyenneté et construire le Vivre-ensemble. Psychologie politique du Raisonnable et du Convenable (2015).
(*) Revue L’Histoire, N° juillet-août 2015. 1931-1945, Asie-Pacifique, l’autre guerre

Notes

[1Auteur en autres de Conscience éthique et Esprit démocrate (2012), Le Réfugié climatique. Un défi politique et sanitaire (2014), La Citoyenneté et construire le Vivre-ensemble. Psychologie politique du Raisonnable et du Convenable (2015).
(*) Revue L’Histoire, N° juillet-août 2015. 1931-1945, Asie-Pacifique, l’autre guerre