Entretien de Patrice Jorland avec le professeur Léon Vandermeersch

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Le 5 novembre 2013 à propos de son livre

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PJ - L’intérêt considérable de votre travail tient à ce que vous éclairez une des questions centrales de l’histoire humaine : comment des civilisations peuvent se construire de façons tout à fait différentes et comment ces différences fondamentales perdurent jusqu’à nos jours. Je vois les choses du point de vue du Japon que j’ai un peu étudié. Un thème récurrent dans la littérature consacrée à ce pays est de trouver LA donnée qui en assurera l’originalité radicale. Ce que l’on appelle les nihonjinron, les « écrits sur les Japonais » recourent à toutes sortes de théories, environnementales, ethniques, voire raciales, alors que vous procédez de façon opposée : vous éclairez et décrivez le processus qui a assis la pensée chinoise sur des principes fondamentalement et structurellement différents de ceux de la pensée occidentale. Vous le faites en partant de l’époque archaïque et de la divination.

LV - Pour répondre, je commencerai par rappeler la controverse déclenchée il y a trois ans par Jean- François Billeter, entre lui-même et François Jullien sur la meilleure façon de comprendre la culture chinoise : la ramener à ce qu’elle peut avoir de commun avec la nôtre, comme fait J.-F. Billeter, ou déployer sa différence, comme fait F. Jullien, qui s’appuie sur le concept d’hétérotopie, forgé par Michel Foucault. Pour ma part, je me rallie à la position de F. Jullien. Bien sûr les Chinois sont des hommes comme nous ; mais il n’y aurait rien à en apprendre s’ils n’étaient que cela. Ce qui vaut le détour de la Chine, c’est d’aller y découvrir ce que les Chinois ont construit qui leur est propre. Quand J.-F. Billeter, excellent sinologue lui-même, nous explique que la Voie du Ciel dans le Zhuangzi c’est au fond la parfaite maîtrise d’un « régime d’activité » tel que celui du bon cuisinier ou du bon nageur, ce qui nous intéresse n’est pas d’apprendre que les Chinois comme nous font grand cas du talent du bon cuisinier ou du bon nageur, mais de découvrir comment ils ont construit, sur l’expérience qu’ils ont comme nous de la plénitude de l’acte technique parfaitement réussi, une conception du Dao qui nous est tout à fait étrangère. C’est à l’étrangeté pour nous de cette conception ce que s’attache F. Jullien, lui qui montre que la pensée chinoise a cherché dans l’ordre de l’immanence et de la mutation des choses sans début ni fin ce que nous avons, nous, cherché dans l’ordre de la transcendance et de la création ab initio. Pour ma part, la fréquentation de la culture chinoise, tant archaïque et classique que contemporaine, n’a cessé de m’inciter à me poser cette question : pourquoi est-il si difficile pour un Occidental de comprendre cette culture, à commencer par les difficultés de la langue, dont le monosyllabisme isolant, absolument rigoureux en chinois classique, fait que les le sens du discours échappe à un esprit façonné à la syntaxe des langues flexionnelles comme se sauvent les gouttes d’un mercure répandu ? De la langue chinoise, je suis passé à la considération de l’écriture. La spécificité de son idéographie m’a paru s’expliquer parce que cette écriture est à l’origine, bien plus qu’une simple notation de la langue parlée, une autre langue à part entière, que j’appelle langue graphique (et non pas langue écrite, qui s’applique à la langue parlée saisie dans l’écrit). Langue graphique traduit à la lettre le nom chinois de cette langue, wenyan, tandis que pour langue écrite le chinois a dû forger un néologisme, shumianyu, qui n’appartient qu’au jargon de la linguistique. Toute la pensée chinoise est marquée des caractéristiques de cette langue graphique, à la différence de la pensée occidentale marquée par le langage parlée lui-même - le logos - auquel est transparente l’écriture alphabétique. Cette détermination de la pensée par l’écriture fait écho à la Grammatologie de Jacques Derrida, mais mon point de vue n’est pas le sien. Derrida se place au niveau de la métaphysique, je reste au niveau linguistique. Derrida d’ailleurs méconnait l’idéographie chinoise, car, faisant de l’écriture alphabétique le paradigme de toute écriture, il ne voit dans l’écriture quelle qu’elle soit qu’une trace de la voix. Pour moi, l’idéographie chinoise est une trace non pas de la voix, mais de la divination.

PJ - Est ce que vous pouvez rappeler ce qu’était la divination en Chine, les différentes formes qu’elle a prises au cours de l’Histoire et comment, à partir des traces sur les épaules de mouton ou les carapaces de tortues, a commencé un système de signes qui est devenu ensuite une écriture ?

LV - En Chine la divination est fille du chamanisme.

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Le chamanisme est lié aux cultures de chasseurs. Tous les peuples chasseurs de la partie septentrionale de l’Eurasie, forestière, pratiquent le chamanisme. C’est que les chasseurs ont une vision du monde où les forces de la nature sont vues sous l’angle de la nature animale. La chasse place l’homme en émulation avec cette nature animale, dont l’instinct qui se joue du chasseur est interprété comme la manifestation d’une surnature. Le chasseur, à force de chercher à se familiariser avec les habitudes des bêtes sauvage pour réussir à les attraper, se représente leur instinct comme une force spirituelle supérieure. Partant de là le chamanisme, au lieu de chercher la raison des phénomènes naturels dans la puissance d’entités divines dont l’existence est projetées dans un au-delà de notre monde, trouve cette raison dans une surnature invisible mais immanente à la nature elle-même, surnature dont participe l’esprit de l’ours dans l’ours ou l’esprit du cerf dans le cerf. Découvrir comment agit cet esprit surnaturel pour savoir comment mener la chasse à l’ours ou la chasse au cerf (plus généralement comment mener la bonne conduite humaine par rapport à la surnature), c’est l’apanage du chamane, qui pour cela, par la transe chamanique, s’introduit dans la surnature de l’ours ou du cerf. Eu égard au respect dû à la surnature, pour vérifier qu’on ne se trompe pas dans ce qu’on fait, dans toutes les cultures chamaniques se pratique une forme de divination appelée scapulomancie, qui consiste à produire un signe favorable (de confirmation) ou défavorable (de rejet), sous la forme de craquelures sur des os plats d’animaux (scapulae = omoplates), chauffés ou brûlés par un feu, qui sont interprétées comme pronostic bon ou mauvais. Dans la Chine néolithique, la scapulomancie a été progressivement perfectionnée au point de donner naissance à une proto-science divinatoire. En premier lieu, vers le début du IIe millénaire av. J-C, les omoplates ont été remplacées par des carapaces de tortue, ce qui représente une première rationalisation. La tortue étant pour les Chinois un modèle réduit du cosmos (sa carapace est au-dessus ronde comme le ciel et au-dessous plate comme la terre, sa longévité semble sans fin comme le monde), la scapulomancie en devenant chélonimancie (chélônè = tortue), est raisonnée comme un système de projection par le feu de signes de l’avenir sur ce modèle du cosmos. Dès lors, la procédure, tout en restant magique, prend une dimension expérimentale. Cette rationalisation progresse au cours d’une deuxième étape.

Vers le milieu du IIe millénaire, les craquelures chéloniomantiques sont remarquablement standardisées dans la forme type d’un demi-H (├ ou ┤), graphisme dont dérive en chinois la graphie 卜 (prononcée bu), qui signifie précisément divination par la tortue, et qui est le prototype par lequel ont été générées les graphies de la langue graphique chinoise, pour servir à noter des équations divinatoires, gravées sur les écailles de tortue à côté des craquelures scapulomantiques dont elles rappellent les données et le résultat. Au lieu des craquelures informes de la scapulomancie primitive, qui prêtent à des interprétations complètement subjectives, la standardisation en une forme type dont les variantes contrastent clairement entre elles permet une interprétation parfaitement objective des variantes, classées selon que la branche latérale du demi-H est montante, descendante, zigzagante ou fourchue. Cette objectivité est une grande avancée de l’esprit scientifique en germe. Pour obtenir la standardisation des craquelures en demi-H qui la permet, un pré-conditionnement très habilement calculé est effectué sur les pièces divinatoires. Par la suite, un ultime progrès de la rationalisation va radicalement transformer la chéloniomancie. Au cours d’une dernière étape, à la fin du IIe millénaire, sur les écailles de tortue apparaissent, à la place des craquelures en demi-H, des nombres, qu’aujourd’hui les spécialistes chinois reconnaissent comme les prototypes des hexagrammes chiffrés du Yijing (Canon des mutations, le traité devenu classique de la science divinatoire chinoise, que je dénomme manticologie). Pour moi, la divination numérique dérive de la divination par formes en demi-H. Elle remplace les variantes de craquelures en demi-H par des nombres choisis comme numéros des variants, afin de pouvoir tout simplement tirer au sort les pronostics au lieu de les produire laborieusement en craquelures d’écaille de tortue. Ainsi On est passé ainsi de la manticologie analogique (spéculant sur des formes de craquelure) à une manticologie numérologique (spéculant sur des nombres tirés au sort).

La rationalisation complémentaire de ce passage, finalement intervenue au début du IIe millénaire, au début de l’époque Zhou, a conduit à regarder les numéros de variantes de demi-H comme nombres manticologiquement significatifs par eux-mêmes, que la spéculation a considérés comme fondamentalement pairs ou impairs, et par là symboliques du yin et du yang algébriquement représenté par les symboles - - (yin) et — (yang). Le système de toutes les combinaisons possibles de ces deux valeurs en six tirages au sort produisant à chaque fois un hexagramme s’est constitué en système des 64 hexagammes du Yijing, couronnement de la rationalisation de la divination chinoise complètement développé peu avant l’époque de Confucius (551-479). Le Yijing est alors devenu pour les penseurs chinois, spéculant manticologiquement, ce qu’a été la Bible pour les penseurs occidentaux spéculant théologiquement. Cette spéculation a commencé par théoriser les hexagrammes et leurs composants (monogrammes du yin et du yang, se composant entre eux en 4 digrammes, se recomposant en 8 trigrammes, se recomposant enfin en 64 hexagrammes) comme symboles de tous les phénomènes susceptibles de se produire dans le cosmos, la divination étant censée les prévoir, de la manière dont les calculs scientifiques prévoient les phénomènes. Les calculs des figures du Yijing donnant les raisons des choses ont été au cœur de toute la pensée chinoise, tant scientifique que littéraire, aussi bien morale que politique, comme l’a été la théologie en Occident, ce qui fait l’objet de la seconde partie de mon livre.

PJ - Ce que l’on retrouve sur le drapeau de la Corée du Sud ?

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LV - En effet, ce drapeau témoigne de l’importance essentielle du Yijing dans la culture de tous les pays sinisés, comme si un verset de la Genèse figurait sur le drapeau d’un pays européen. Les huit trigrammes, dont la mythologie chinoise rapporte l’invention au premier des souverains chinois, l’empereur légendaire Fuxi, symbolisent les grandes réalités cosmiques : le Ciel et la Terre, l’Eau et le Feu, le Tonnerre et le Vent, les lacs et les montagnes. La spéculation sur les hexagrammes commence par le calcul des actions qu’ont l’un sur l’autre les deux trigrammes inférieur et supérieur (en chinois interne et externe) composant chaque hexagramme. La manticologie chinoise n’est pas une statique des phénomènes, mais une dynamique de leurs mutations (le yi de Yi-jing, qui signifie Canon-des mutations). Ce dynamisme s’explique de la façon suivante. Chaque monogramme de tout hexagramme représente le pair ou l’impair d’un chiffre tiré au sort, 6 ou 7, 8 0u 9. Or la théorie manticologique représente le 7 (yang jeune) comme tendant à vieillir en 9 (yang vieux), le 8 (yin jeune) comme tendant à vieillir en 6 (yin vieux), tandis que le 9 tend à se renverser en 8 et le 6 à se métamorphoser en 7. Ces tendances entraînent les transformations des hexagrammes les uns dans les autres, révélatrices des mutations des phénomènes dans le cours du temps, que permet de pronostiquer la divination. Quant à celle-ci, sa procédure prescrite dans le Yijing, à savoir le tirage au sort qui a remplacé le brûlage des écailles de tortue, s’opère par une série d’opérations sur un lot de baguettes de calcul (dans la Chine ancienne, les calculs se faisaient non pas sur des boules de boulier comme aujourd’hui, mais sur des baguettes disposées sur un petit tapis à compter), sauf qu’au lieu des baguettes de bambou utilisées pour les calculs arithmétiques, le tirage au sort se fait en utilisant rituellement des tiges d’achillée, c’est pourquoi j’appelle achilléomancie la divination canonique théorisée dans le Yijing, qui a remplacé la chéloniomancie sur écailles de tortue, elle-même forme évoluée de la scapulomancie sur omoplates d’animaux. Cependant, ayons soin de distinguer l’achilléomancie, la chéloniomancie, la scapulomancie, qui relèvent de la magie, de la manticologie, laquelle est pure spéculation de la raison sur les données recueillies en archives de divinations effectuées en quantités innombrables. Cette spéculation est souvent aberrante, mais dans la mesure ou ses aberrations ont pu être empiriquement corrigées, elle a donné
naissance à la science chinoise, comme la théologie à la science occidentale.

PJ- Vous parvenez à expliquer ainsi ce que tant de spécialistes de la pensée chinoise avaient souligné qu’il s’agit d’une pensée corrélative. Il n’y a pas d’intervention d’une puissance surnaturelle qui vient guider ou inspirer mais met en relation des
phénomènes…

LV - La raison occidentale s’appuie fondamentalement sur le principe de causalité, qui, me semble-t-il, résulte de la rationalisation de la conception théologique de la "création continuée" : "il n’y a pas de phénomènes qui ne soit pas voulu par Dieu" est devenu "il n’y a pas d’effet sans cause". La raison chinoise s’appuie fondamentalement sur le principe de corrélativité, qui résulte de la rationalisation de la conception manticologique de la correspondance entre les événements et les signes divinatoires sur lesquels ils ont été pronostiqués. Par exemple, puisqu’il existe une correspondance entre tel hexagramme et tel événement que le tirage au sort de cet hexagramme a permis de pronostiquer, il existe une co-relation entre tous les événements que le même hexagramme a permis de pronostiquer. La pensée corrélative spécule sur ces réseaux de co-relations. Par exemple l’homologie des co-relations entre les couleurs, dont le réseau est quinaire et des co-relations entre les saveurs, dont le réseau est également quinaire, conduit à associer chaque saveur à une couleur et inversement, et comme les couleurs sont par ailleurs associées aux saisons (au nombre de cinq manticologiquement, compte tenu de la saison centrale formée des dix-huit derniers jours des quatre autres saisons) ces corrélations conduisent à prescrire des régimes alimentaires appropriés à chaque saison par les saveurs des aliments. Typique de la pensée corrélative est la théorie de l’acupuncture, dont l’action thérapeutique est fondée sur les corrélations entre le fonctionnement des organes internes et les simulations de la sensibilité cutanée en des points de la peau situées sur des "méridiens" correspondant à ces organes. L’efficacité de l’acupuncture résulte des corrections empiriquement apportées, tout au long d’une pratique millénaire, aux aberrations de la pensée magique résiduelle en manticologie. J’ajoute que la pensée chinoise n’ignore pas la causalité : elle lui suffit comme raison des choses partout où elle est évidente. C’est là où la cause n’apparaît pas que la pensée chinoise met œuvre la corrélativité, de même que la divination est mise en œuvre là où on se demande quelle suite à venir peut avoir quel événement, c’est-à-dire là où ne se voient pas les effets des causes.

PJ- Revenons à l’écriture que vous appelez idéographique…

LV - Idéographique s’oppose à phonématique ou plus simplement alphabétique, qui se dit des écritures dont les graphies -les lettres (ou caractères)- sont les signes des phonèmes de la langue parlée. Dans l’écriture idéographique les graphies sont les signes non pas des phonèmes, mais littéralement des idées ; ce que les linguistes récusent en objectant qu’on ne peut représenter par des signes d’écriture que des mots significatifs d’idées, mais pas directement des idées, c’est pourquoi les linguistes préfèrent substituer au terme ’"idéographie" le terme de "logographie", logos signifiant la parole et logoï signifiant les mots. Les écritures telles que l’ancienne écriture sumérienne

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Le plus ancien témoignage d’écriture connu date de 3 300 avant notre ère. Ce sont des tablettes sumériennes en écriture pictographique. pictogrammes

ou l’écriture hiéroglyphique égyptienne sont en effet des écritures qui transcrivent des mots de la langue parlée naturelle. En revanche, je maintiens pour le chinois le terme d’idéographie, car ma thèse est que dans la Chine archaïque a été inventée non pas une simple écriture de la langue parlée, mais, distinctement de la langue parlée, ce que j’appelle une langue graphique (en chinois wenyan), créée par les devins pour transcrire les tenants et aboutissants de chaque divination en formules que je qualifie d’équations divinatoires. L’idéographie de ces équations divinatoires me paraît aussi différente de la langue parlée que la formule "1+ 2 = 3", qui exprime directement des rapports entre des concepts mathématiques, l’est de l’écriture de la phrase "un plus deux égale trois". Les graphies des équations oraculaires, les premiers caractères chinois, signifient directement les concepts des tenants et aboutissants de telle ou telle divination, que les formules oraculaires articulent non pas en phrases mais en phases du processus divinatoire. Bien sûr c’est avec l’outil de pensée que constitue la langue naturelle (parlée) que ces équations ont été conçues, mais elles ne sont pas pour autant des expressions identifiables à des énoncés en la langue parlée naturelle : elles relèvent d’une langue graphique inventée comme outil spécifique de la manticologie. Je consacre tout un chapitre de mon livre à cette invention, et un autre à l’évolution de la langue graphique élémentaire des équations oraculaires en outil merveilleusement affiné de l’écriture littéraire chinoise classique, évolution qui a pris plus d’un demi millénaire. Encore a-t-il fallu attendre ensuite un millénaire avant que cette langue graphique ne soit détournée en logographie de la langue chinoise parlée.

PJ- Quand on prend un caractère sans même pouvoir le lire, à partir du moment où on a une certaine connaissance des idéogrammes, on sait de quel domaine il s’agit.

LV – En effet. Et même on peut savoir d’une façon précise le sens d’un caractère sans savoir comment il se prononce.

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PJ- Dans ce long cheminement à partir de la divination on arrive à ce que vous appelez une métacosmologie. Il y a également le Ying et le Yang, dont la signification est vaste et universelle et les cinq éléments ne sont pas des éléments au sens occidental mais des agents. Chaque élément est un concept en mouvement.

LV- J’emploie le terme de métacosmologie pour démarquer ce que les penseurs chinois désignent comme le suprasensible (xingershang = ce qui est au-delà des formes [sensibles], le terme vient du Yijing) de ce que nous dénommons le métaphysique. Dans la pensée chinoise, le suprasensible est un concept qui dérive de la représentation chamanique de surnature. La surnature est en quelque sorte l’âme de la nature, immanente à celle-ci ; de même le suprasensible, par lequel s’explique la raison des choses, est immanent au sensible mais au-delà de l’expérience que procurent les cinq sens. Il consiste en principes de la raison des choses, inhérents aux corrélations entre "les dix mille êtres" (comme on dit en chinois), que la manticologie établit à partir des divinations. La pensée chinoise les représentent par les concepts de yin et de yang, d’éléments-agents (wuxing), de souffle (qi), d’esprit (shen), de Ciel/nature (Tian/xing) de raison des choses (li = raison, qui, en chinois, ne désigne jamais une faculté mentale, mais seulement ce par quoi s’expliquent les phénomènes) etc.. Bien qu’elle permette incontestablement l’abstraction (contrairement à une opinion assez répandue chez les sinologues occidentaux), la langue chinoise ne se prête cependant pas bien à la pensée conceptuelle. Son monosyllabisme, totalement rigide en langue graphique, la prive du jeu des suffixations. En français, un suffixe transforme facilement un adjectif en nom, et par là l’expression d’un prédicat en expression d’un concept : unique→unicité, spatial→spatialité, grand→grandeur, rouge → rougeur etc. Faute de suffixation de ce genre, il n’y a pas en chinois de distinction formelle de l’expression de l’abstrait. Quand il se s’agit pas d’un objet lui-même abstrait (par exemple une vertu comme la sagesse xian), l’abstrait s’exprime par le même mot que le concret dont il est abstrait. De là résultent bien des confusions sur la pensée métacosmologique chinoise, par exemple la confusion qui fait des cinq dynamismes qui caractérisent fondamentalement la forme suivant laquelle agissent les êtres (wuxing, traduit peu clairement comme "cinq éléments-agents"), des substances comme le sont pour les penseurs grecs ce qu’ils conçoivent en termes d’éléments [fondamentaux ] (la terre, l’eau, l’air et le feu), confusion provoquée par l’homonymie , en chinois de ces dynamismes avec l’eau, le feu, le bois, le métal et la terre comme tels, dont ils sont , dans la conception chinoise des choses, les propriétés abstraites : l’hydraulicité, l’ignicité, la lignicité, la métallicité et la telluricité. Ces dynamismes étant, plus fondamentalement encore, polarisés dans le champ cosmique universel du yin et du yang.

PJ- Ce que vous écrivez, éclaire aussi le Viêt Nam, mais celui-ci a abandonné l’idéographie.

LV - C’est la colonisation qui a fait abandonner l’idéographie par le Viêt Nam. La langue graphique chinoise a été dès l’époque des Han adoptée dans ce pays, comme un peu plus tôt en Corée et quelques siècles plus tard plus tard au Japon, Corée, Vietnam et Japon ayant été sinisés à la demande même des sociétés locales, cherchant à s’approprier la civilisation chinoise, considérée comme supérieure. Au Vietnam, la sinisation est illustrée par la figure d’un gouverneur chinois de l’époque de la fin des Han qui en a été le grand promoteur, Shi Xie (en vietnamien Sĩ Nhiếp) (137-226), né dans le village de Tam Á, (du ressort de la municipalité de Thượng Thanh, dans la province de Bac Ninh

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une photo de la porte d’entrée du temple de Si Nhiêp, dans le hameau de Tam A’, village de Gia Dông, district (huyên) de Thuân Thành, Province de Bac Ninh.
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, à l’époque commanderie chinoise de Jiaozhi). Le Vietnam lui en a été si reconnaissant qu’il n’a jamais cessé de lui rendre un culte dans le temple élevé à sa mémoire dans son village natal (aujourd’hui Gia Đông). L’accession du Vietnam à l’indépendance, sous le nom de Đại Việt, en 938, époque où se sont autoproclamés souverains une dizaine d’autres pays du monde chinois qui s’était complétement émietté à la fin des Tang, a entraîné la création d’idéogrammes vietnamiens (les han nôm, dénommés originellement quốc âm, vocables nationaux), pour servir d’écriture à la littérature vernaculaire. Mais cette création d’une écriture nationale, pas plus qu’en Chine antérieurement l’apparition d’une écriture de la langue parlée, n’a rien changé à la pratique officielle et lettrée de la langue graphique (localement évoluée en sino-vietnamien), ni à l’engouement pour la culture chinoise. Le renversement de l’ancienne sinophilie des Vietnamiens n’est intervenu que bien plus tard, provoqué par la brutale invasion chinoise de 1406 et la vingtaine d’années d’occupation férocement répressive qui a suivi. Mais l’abandon du sino-vietnamien officiel est encore bien plus tardif. Le premier souverain à faire rédiger en han nôm des documents administratifs est le fondateur de la dynastie des Nguyễn, Gia-long (qui régna de 1802 à 1819) . Quant à l’écriture alphabétique du vietnamien, elle est créée par les missionnaires, qui ont besoin d’un outil adapté à l’alphabétisme de leur propre système d’écriture pour faire l’apprentissage de la langue du pays. Cette création, réalisée par des missionnaires portugais, est mise au point par Mgr Alexandre de Rhodes (1591-1660), lui-même de souche familiale marrane portugaise, ce qui explique certaines particularités de l’alphabet vietnamien ("d" cramponné : Đ/đ , pour la consonne "d", car la lettre d est prononcée gi doux ; "o" et "u" encornés : Ơ/ơ et Ư/ư , pour distinguer les prononciations "o" et "u" ouverts). Cependant, durant trois siècle, seuls les missionnaires se servent de cet alphabet conçu par eux et pour eux. Ce n’est que dans la seconde moitié du XIXe siècle que l’administration française coloniale, pour se débarrasser de la tradition intellectuelle qui lui est hostile, institue des écoles publiques où elle fait enseigner "l’annamite" dans la "langue nationale" ou quốc ngữ - c’est le nom qui est alors donné à l’écriture alphabétique du vietnamien - à la place des "hiéroglyphes". Sans grand succès cependant, car, sauf le journal Gia Định báo, fondé en 1865, très peu de publications paraissent en quốc ngữ en dehors des ouvrages d’édification imprimés par les missionnaires. Ce n’est que durant la première moitié du XXe siècle que l’intelligentsia vietnamienne, aussi bien dans le camp de l’opposition à la colonisation que dans le camp de ses partisans, se convertit au quốc ngữ, regardé par les deux camps comme le meilleur ciment d’une nouvelle identité nationale, moderne.

PJ : Tout en étant pleinement intégrée à l’aire sinisée, la culture vietnamienne n’est pas la transcription en petit de la culture chinoise…

LV- La culture vietnamienne a conservé en profondeur une forte spécificité à travers l’influence chinoise. Pour n’en signaler que deux caractéristiques les plus marquantes, au plan littéraire d’abord, la forme typique de la poésie vietnamienne, tout à fait étrangère à la poésie chinoise, est le Lục Bát, celle de de poèmes en vers alternativement de huit et six pieds avec rappel de la rime au sixième pied du vers de huit pieds, dans lesquels s’exprime un lyrisme le plus souvent empreint de tristesse. C’est celle de la pièce plus populaire de toute la littérature nationale, le Kim Vân Kiều de Nguyễn Du (1766-1820). Au plan social ensuite, sous l’appareil des institutions administratives empruntées à la Chine, est resté intact le socle traditionnel de la vie nationale, le village paysan, avec les structures communautaires et festives qui lui sont propres, et auquel aucun lettré vietnamiens n’a jamais manqué de se ressourcer.

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Idéographie chinoise et divination Léon VANDERMEERSCH

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